DE LA PORCELAINE
Les premières porcelaines connues en Europe y furent importées par les Portugais, qui, dès le commencement du seizième siècle, sillonnaient les mers de la • Chine de leurs escadres aventureuses. Frappés de la transparence et de la beauté de ces poteries, comparables à la nacre, ils leur donnèrent le nom de Pok- CELLANA, d'où uous avous fait Porcelaine^ Suivant
' Les auteurs ont beaucoup varié sur Tétymologie de ce mot, qu'on a notamment rapproché du nom vulgaire attaché aux coquillages du genre Cyprxa. Ces coquillages , aux couleurs extrêmement variées, ont, en effet, l'aspect vitreux, brillant de la porcelaine, et tirent leur appellation, suivant les anciens philologues, de ce que Varron appelle chez les femmes porcus, en grec xoTpov! Voy., pour plus de détails. Jacquemart et Le Blant, JSTw^. de la porcelaine, p. 20. Voici d'ailleurs diverses synonymies du mot porcelaine :
Chinois : yao.
Japonais : yaki-mono, Coréen : tsir-kor.
Tibétain : dKar-yoL Sanscrit : kâulâlakam, Malay : mangkok-cMna, Arabe : sini.
Persan : tcMnU
Turc îj^iJL3 faghfoûr, ^ , J J fcarfSûrt. ^^-^
Grec : çopçoupî, taivi, «optffeXXotva.
Russe : 4)ap4)op'b.
Allemand : Porzellan, Anglais : china, porcelain.
Espagnol : porcelana, chincu Portugais : porcellana.
M. Brongniart*, il faut entendre par ce mot «une poterie dure, compacte, imperméable, dont la cassure, quoique un peu grenue, présente aussi, mais faiblement, le luisant du verre, et qui est essentiellement translucide^ quelque faible que soit cette translucidité. »
L'art de la fabrication de la porcelaine ne paraît pas remonter en Chine au-delà de la dynastie des Han qui commença à régner Fan 202 avant notre ère. Jusqu'alors, les Chinois n'employaient que des vases en terre cuite, dont l'usage date d'une époque antérieure à l'avènement de Chun (2255 avant J.-C). Ce prince, suivant le témoignage des écrivains chinois, avant de devenir empereur, fabriquait de la poterie dans un lieu dépendant aujourd'hui de la province du Chan-tong.
Cependant un événement, assez bizarre d'ailleurs, est venu donner naissance à une conjecture qui ne tend à rien moins qu'à faire remonter l'antiquité de la porcelaine à dix-huit siècles avant notre ère. Un égyptologue, nommé Rosellini, a donné la description d'un petit vase de porcelaine chinoise « trouvé par lui dans « un tombeau égyptien qui n'avait jamais été ouvert (( auparavant, et dont la date remontait à une époque Il pharaonique peu postérieure au dix-huitième siècle « avant Jésus-Christ '. »
Comme on peut le croire, cette fameuse découverte donna lieu à bien des hypothèses, à bien des
* TraUé des arts céramiques. Paris, 1844; in-S''.
* Monumenti delV EgUto, etc.; t. Il» p. 337.
rapprochements historiques. On ressuscita les doctrines de De Guignes et de plusieurs de ses contemporains, doctrines suivant lesquelles les Chinois et les Égyptiens auraient eu des rapports dans la haute antiquité. Ces flacons semblaient en fournir une preuve incontestable. Du moins telle était l'opinion qui commençait à se propager, lorsque la voix de la critique vint ébranler dans leur base les châteaux en Espagne que s'étaient trop pressés de construire les amis du merveilleux en fait de science.
L'écriture avec laquelle sont tracés les caractères qui ornent les flacons décrits par Rosellini est connue en Chine sous le nom de thsaochou (écriture cursive), et peut être assez heureusement comparée avec le démotique des anciens Égyptiens, ou, si Ton considère son aspect confus et la difficulté de sa lecture , avec le chikésté des Persans. Elle fut inventée vers l'an 48 à 33 avant J.-C.; et, par une piquante coïncidence, les caractères de ces flacons forment des vers qui se trouvent mentionnés dans le Recueil des poëtes célèbres de la dynastie des Thang ' (713 à 741). Il parait naturel de conclure de là que ces bouteilles ne peuvent guère remonter à une époque antérieure à notre ère. Cependant on pourrait objecter que, bien avant le premier siècle, il devait, vraisemblablement du moins, exister une écriture cursive du genre du thsao; en outre que les caractères tracés sur les flacons en question ne laissent pas que de différer de l'écriture. thsao ordinaire; enfln^
• Thang chL
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que les vers retrouvés par des sien-scng chinois dans des poètes de la dynastie des Thang peuvent bien avoir été extraits par ceux-ci de poëmes antérieurs à leur siècle, ce genre de compilation n'étant pas rare chez les écrivains chinois. Le meilleur argument contre l'antiquité des vases découverts dans les tombeaux égyptiens nous est fourni par M. Stanislas Julien, dans la préface qu'il a mise en tête de son beau et curieux volume sur la porcelaine chinoise '.
Il résulte des recherches de ce savant que la porcelaine prit naissance en Chine, sous la dynastie des Han, dans le pays de Sin-pHng, situé dans la province actuelle du Uo-nan (département de Tchhin-tchœoU'fou),
Les progrès de la fabrication de la porcelaine chinoise paraissent avoir été assez lents à se manifester dans les premières années qui suivirent son invention. Sous la dynastie des Tsin (266 à 419 de notre ère), on façonnait, dans le Ngœou oriental % des vases de porcelaine bleue qui, par leur beauté, avaient acquis une grande réputation dans l'empire.
Sous les Soui (581 à 618), on faisait des porcelaines vertes ou lou-tse^ dont la faveur tint à ce qu'elles remplaçaient un genre de pâte de verre dont la composition avait été perdue. Puis vinrent successivement les por-
» Histoire et fabrication de la porcelaine chinoise. Ouvrage traduit du chinois par M. Stanislas Julien, accompagné de notes et additions par M. Alphonse Salvétat, et augmenté d*un Mémoire sur la porcelaine du Japon, par le docteur J. Hoffmann. Paris, 1856; in-8° de cxxiii-320 pp., avec carte, frontispice et 14 pi.
> Aujourd'hui Wen-tchœou-fou, province du Tché-kiang,
celaines à fond blanc, comme le jade (en 621) et les porcelaines dites de TbAat (954), lesquelles avaient «la teinte azurée du ciel après la pluie, telle qu'elle apparaît dans les intervalles des nuages». Elles étaient, en outre, «resplendissantes comme un miroir, minces comme des feuilles de papier, et sonores comme le lithophone appelé k'ingn . Depuis longtemps les produits de Tchaï sont introuvables, et lorsque, par un heureux hasard, on peut s'en procurer un échantillon brisé ou même quelque petit tesson, on le conserve précieusement. Suivant la tradition , les fragments de porcelaine de Tchaï éblouissaient les yeux comme des pierres précieuses.
On vit paraître ensuite des vases couleur de riz (960), et plusieurs autres espèces d'une blancheur éclatante (960 à 1126) ; puis, peu après, les porcelaines dites de Siançy sur lesquelles on remarquait des « raies de pattes de crabes».
Dans les premières années du quinzième siècle, on vit paraître des porcelaines ornées de combats de grillons dessinés avec un talent remarquable par un artiste nommé Lo. Un peu plus tard, un fabricant appelé Kao Than-jin produisit des jarres ornées de poules avec leurs poussins , et d'une pivoine en fleur* Sous la période Tching-teh (1506 à 1524), le bleu de cobalt (hoet'tsing) fut introduit en Chine, et, malgré son prix fort élevé , il fut employé pour peindre la poree laine, parce qu'il offrait une couleur tout à la fois belle et inaltérable à la chaleur du four.
Vers la fin du seizième siècle vivait à King-teh-tcbin
un homme d'un talent supérieur pour la fabrication de la porcelaine. Il se nommait Tchœou Tan-thsUmen; ses imitations de Tases antiques lui valurent beaucoup de réputation dans l'empire.
Dans les années Wan4i (1573 à 1619), les porcelaines les plus célèbres étaient des coupes ornées de nuages diaprés, d'un rouge de cinabre éclatant*
Sous le règne de Khang-hi (1662 à 1772), la manufacture impériale de porcelaine produisit des yases d'une grande beauté ; ils étaient verts peau de serpent, jaunes d'anguille, bleus d'azur pointillés de jaune.
Enfin, sous le règne de Khien-loung (1736 à 1795), il y eut un fabricant nommé Thang-4ng, qui parvint* à imiter les anciens vases d'une manière extraordinaire. On lui doit, en outre, de nombreuses améliorations dans l'art de la fabrication des porcelaines et de leur peinture.
Si l'on en juge d'après les spécimens conservés dans les cabinets des amateurs, les porcelaines modernes l'emportent évidemment par leur transparence sur la plupart des porcelaines anciennes; mais elles sont souvent inférieures à celles-ci au point de vue de la finesse de l'émail et de l'éclat de la couleur '. Le savant sinologue auquel nous devons aujourd'hui la traduction du King-ieh'tcMn Tao-lou, ou Histoire des porcelaines de la manufacture impériale du Ring-teh-tchin*, a eu Tex-
' Cf. Mémoires concernant les Chinois, par les missionnaires de Pé-king, t.VIÏI, p. 4 64.
> King-teh-tchin est une localité située dans la province du
cellente idée de résumer les détails historiques dispersés çà et là dans divers ouvrages chinois traitant de la porcelaine, et d'en faire l'objet d'une introduction dans laquelle il a inséré, en outre, un catalogue explicatif des principales marques de fabriques et un aperçu de la distribution géographique des manufactures.
Si Ton considère les faïences, qui, avant l'introduction en Europe des porcelaines de la Chine , constituaient nos plus fameuses poteries, on ne pourra s'empêcher d'accorder aux Chinois l'honneur d'avoir inventé l'une des plus belles et des plus utiles productions de l'art. On sait, en effet, avec quelle ardeur on rechercha les porcelaines chinoises aussitôt qu'on en eut entendu parler en Occident', et combien il fallut de temps pour rendre les porcelaines européennes dignes de leur être comparées. Tout d'abord il se répandit sur leur fabrication les bruits les plus singuliers. Pan-
Kiang-si, département de Jao-tchœou-fon, et qui tire son nom de rère impériale JiTin^-^eA, sous laquelle la manufacture de porcelaines a été fondée^ On dit que cette bourgade ne compte pas moins d'un million d'habitants. On la reconnaît de loin dans la campagne par la fumée épaisse qui se dégage des fourneaux de la manufacture, et qui, le soir, se mêle à des flammes de façon à faire croire que la ville est tout entière en proie à un vaste incendie.
■ Il parait résulter de divers ordres de faits que la porcelaine commençait à figurer dans les collections des riches amateurs dès le douzième siècle. La cour de Médicis reçut, en 1487, de Saladin, des vases de Chine comme « on n'en avait jamais vu de semblables ni de mieux travaillés. » En France, la porcelaine était connue bien avant le quinzième siècle, et Charles VII en possédait un service de table. Voy. VAthenœum français, 1853, p. 613; et Jacquemart et Le Blant, Histoire de la porcelaine^ p. 27.
cirol ' rapporte que, pour obtenir la matière dont elles étaient composées, il fallait enfouir en terre, pendant quatre-vingts ans, sans qu'elle pût voir le jour, une certaine quantité de plâtre, d'œufs, d'écaillés de locustes marins et d'autres substances analogues * ; si on avait la patience d'attendre ce long espace de temps, avant de retirer la composition du sol où elle était censée se transformer, on obtenait une pâte susceptible de former des vases qui n'étaient pas seulement d'une incomparable beauté , mais qui avaient encore le mérite de se briser instantanément si le liquide y versé renfermait la moindre dose de poison '.
Le fond de cette histoire se retrouve dans Marco- Polo* et dans d'autres anciens voyageurs. Ibn-Batoutah, notamment', parle de «la belle poterie chinoise» que de son temps on exportait jusque dans les contrées du Maghreb, et il semble dire qu'elle se fabriquait avec une sorte de charbon de terre, qu'on couvrait de terre pendant un mois quand on voulait la rendre aussi parfaite que possible.
Une fouled'autres légendes sur la composition de la
< Rerwn nUrabU, slve deperdU, , etc. Francfurt., 1660; iQ-4.
* Nous faisions alors ce que font tous les peuples dans les siècles d'ignorance. I^es Chinois de nos jours appellent bien le caoutchouc « peau d'éléphant ».
3 Voyez une légende analogue à propos des cornes de rhinocéros, dans mes Études (Asiatiques^ p. 149. — La superstition attribue, chez les Tibétains, les mêmes propriétés à certaines écuelles de bois vernissé qulls fabriquent et qui se vendent à un prix fort élevé.
4 Édition de la Société de Géographie.
^ Traduct. de M. Lee, p. 208.
porcelaine et ses propriétés ont circulé au moyen âge, et il n'a fallu rien moins que les progrès de la chimie moderne pour détruire ces fables * et donner une idée exacte des matières premières de ces belles poteries de l'Asie orientale.
Aujourd'hui, il faut l'avouer, les connaissances approfondies que l'on possède dans les sciences chimiques nous ont mis à même, non-seulement de rivaliser avec la Chine dans ce genre de produits industriels, mais encore de la surpasser à plus d'un égard. Cependant, ainsi que le remarque avec justesse M. Alphonse Salvétat, il est encore des qualités réelles et importantes pour la porcelaine que les fabricants européens doivent s'efforcer d'emprunter aux Chinois, qui, sous plusieurs points de vue, ont conservé jusqu'à ce jour la prééminence dans l'art que nous leur avons emprunté. L'étude des ouvrages composés en Chine sur la matière est le meilleur et le plus sûr moyen d'arriver à ce résultat.
Le Mémoire sur la porcelaine japonaise, traduit par M. Hoffmann, il faut le regretter, est peu développé et ne permet point de comparer, dans leur ensemble comme dans leurs détails, avec les procédés japonais, les nombreux procédés de fabrication exposés dans le traité de la porcelaine chinoise de M. Stanislas Julien. C'est que malheureusement nous ne sommes pas, à beaucoup près, aussi riches en livres japonais qu'en
I Cf. Jacquemart et Le Blant , dans la Revue orientale et américaine^ t IV, p 32 et suiv.
ouvrages chinois ; car, d'après les renseignements que j'ai pu me procurer sur les collections japonaises conservées dans les principales bibliothèques publiques de l'Europe, je crois pouvoir affirmer que l'original du Mémoire traduit par M. Hoffmann, malgré son peu d'étendue, est le plus complet dans son genre qui soit encore parvenu jusqu'à nous. 11 faut espérer que les négociations politiques qui se préparent entre la cour de Yédo et les nations maritimes de l'Occident' aboutiront à l'ouverture définitive des ports du Nippon au commerce européen, et que nous parviendrons ainsi à nous procurer des collections d'ouvrages susceptibles de compléter nos notions succinctes sur les sciences, les lettres, les arts et l'industrie des Japonais, auxquels on peut assigner d'ailleurs un rang honorable parmi les nations les plus intelligentes de l'Asie orientale.
D'après la notice du San'kaî'met'San^dzoU'^é^ il y a de nombreuses manufactures de porcelaine au Japon; mais aucune ne peut rivaliser avec celles d'Imari, dans la province de Fi-zen. Ces manufactures ne sont pas précisément situées à Imari, mais sur le versant de Vldzoumiyama « la montagne des sources », d'où l'on extrait la terre blanche propre à la fabrication. Dix-huit d 'entre elles ont surtout acquis de la célébrité. L'auteur japonais qui donne ce nombre en mentionne cependant dix-neuf dans son énumération; mais, après la quatorzième, il
< Cet article a paru pour la première fois en 1856, c'est-à-dire avant la conclusion du traité signé au Japon par le baron Gros et lord Elgin, traité en vertu duquel plusieurs ports japonais ont été ouverts à nos commerçants.
ajoute une petite note qui signifie littéralement : « en haut et en bas deux bâtiments » , ce qui semble indiquer que deux de ces noms se rapportent à la même manufacture. M. Hoffmann n'a pas tenu compte de cette note, et, pour faire concorder la liste des fabriques ayec le nombre dix-huit donné dans le texte, il a cru devoir supprimer dans sa traduction le nom de la dernière de ces fabriques. Dans l'intérêt des amateurs, je crois donc à propos de rétablir ainsi la liste, d'ailleurs intéressante, des principales porcelaines japonaises, d'après l'ouvrage original :