‹ Variétés orientales historiques, géographiques, scientifiquesChapitre 24 sur 86 · SA VIE, SES ÉCRITS, SES VOYAGES · texte numérisé non relu

SA VIE, SES ÉCRITS, SES VOYAGES

Engelbert Raempfer, célèbre voyageur en Orient et médecin allemand, naquit à Lemgo (Westphalie), le 16 septembre 1651 '. Il était fils de Jean Raempfer, qui remplissait les fonctions de ministre à Téglise Saint- Nicolas de Lemgo, et de Ghristienne Drepper, fille d'un pasteur de la même église.

Très-jeune encore , Engelbert Raempfer fut envoyé à Hameln, dans le duché de Brunswick, afin d'y faire ses premières études pour la carrière de médecin que ses parents lui avaient choisie. Il se rendit ensuite à Lunebourg, puis à Hambourg et à Lûbeck, pour se perfectionner dans les sciences exactes. De là il passa en Pologne , où il s'adonna avec ardeur à la philosophie et à

' Cette date m'a été communiquée par M. Honerla, bourgmestre de la ville de Lemgo, à qui je dois quelques autres renseignements dont il a été fait usage dans cet article. Suivant le GonversationS'Lexikon, Kœmpfer serait né le 16 novembre; cette date est erronée.

ENGELBERT K£HPFER. 99

la pratique des principales langues étrangères ; il y séjourna trois ans, et reçut à Varsovie le grade de docteur. Peu de temps après, il alla à Rônigsberg approfondir lés sciences naturelles et médicales, et se mettre en état d'exercer les fonctions auxquelles on l'avait destiné. Toutefois le goût des voyages engagea bientôt le jeune étudiant à se transporter en Suède, où l'attendait le plus sympathique accueil. Présenté d'abord à l'Université d'Upsal, puis à la cour de Charles XI, il vit s'ouvrir devant lui la perspective d'un brillant avenir; on lui fit de brillantes propositions à l'efTet de le retenir en Suède; mais son penchant irrésistible pour les pérégrinations lointaines l'empêcha d'accepter ces offres, et il eût sans doute renoncé à tous les avantages que lui assurait tm prince protecteur des lettres , s'il ne se fût présenté une occasion de se joindre à l'ambassade suédoise qui allait partir pour l'empire de Perse, dans le but d'ouvrir des relations commerciales entre les deux pays,

Ëngelbert Ksempfer quitta donc Stockholm, le 26 mars 1683 (ancien style), pour se rendre, par Aland, la Finlande et Novogorod, à Moskou, où la mission devait solliciter une convention commerciale des tzars Ivan et Pierre, qui régnaient ensemble. En moins de deux mois , Louis Fabricius , l'ambassadeur de Suède , termina les négociations , et se dirigea vers la Perse avec son secrétaire Ksempfer et les autres membres de sa légation. A cet effet, il navigua sur la rivière de Moskwa , qui aboutit au Volga par une de ses branches nommée rOka, et s'arrêta quelque temt)s à Razan, qui se trouvait sur sa route; puis il gagna Astrakan, capitale d'un

iOO ENGELBERT KiEUPFER.

fameux royaume annexé à la couronne de Russie par Ivan Basilowitch. En quittant cette célèbre cité, il dut s'embarquer sur la mer Caspienne, où l'ambassade faillit faire naufrage par suite d'un malentendu entre les deux pilotes du navire ', qui, durant une violente tempête , parlaient chacun un idiome différent. Arrivée en Perse, l'ambassade suédoise se rencontra avec deux autres légations envoyées Tune par la cour de Pologne, l'autre par celle de Russie, et partit avec celle-ci pour Châmakhi , où Ton devait attendre jusqu'à ce que la cour de Perse eût fait connaître ses intentions touchant la manière de recevoir les envoyés et la route qu'ils devaient suivre pour se rendre à la capitale. Ce retard , fâcheux pour les ambassadeurs, causa au contraire une grande joie à Raempfer qui trouva ainsi l'occasion d'étudier un pays nouveau pour l'Europe , et d'herboriser dans une contrée riche en espèces inconnues des botanistes de son temps.

Vers le milieu de janvier 1684, les ambassades reçurent l'avis d'avoir à se rendre à la cour de l'empereur Soléiman, mais chacune par une route différente. Fabricius, avec toute sa suite, arriva le premier à Ispahan, alors capitale de la Perse, et y demeura près de deux mois, ce qui permit à son zélé secrétaire d'étudier en détail toute la région environnante. La mission de l'ambassadeur suédois une fois terminée , on se prépara au retour. Raempfer vit prendre ces

' G*était un bâtiment avec deux gouvernails et dirigé par deux pilotes.

SRGELBERT K^MPFBR. 401

mesures avec un tel regret, qu'il résolut d'abandonner la légation et de se mettre au service de la Compagnie néerlandaise des Indes orientales. Instruit de cette résolution, Fabricius ne crut point devoir le détourner de ce projet; mais, pour lui donner une marque toute particulière de son estime, il voulut raccompagner jusqu'à un mille d'Ispahan. Fermement décidé à se suffire à lui-même par son travail et son talent, notre voyageur s'engagea comme chirurgien dans la flotte hollandaise qui croisait en ce moment dans les eaux du golfe Persique. Cette place, bien qu'inférieure à celle qu'il venait d'abandonner de plein gré, lui sourit d'autant plus qu'elle s'accordait avec sa passion des voyages. Il venait de visiter les ruines de l'antique Persépolis et le palais majestueux de Daryavouch; il avait parcouru Chiraz, ville principale du Farsistan, renommée par la beauté de ses femmes et l'excellence de ses vins, et que l'on avait qualifiée du titre de paradis terrestre avant l'affreux tremblement de terre de 1853; enfin il avait abordé à Bender-Abbassi, port situé à l'opposite de l'île d'Ormus, près de l'entrée du golfe Persique. Après y avoir subi les atteintes d'une maladie longue et dangereuse qui mit sa vie en danger, Raempfer passa quelque temps à la campagne, afin de rétablir sa santé altérée. Il profita de cette circonstance pour faire d'utiles observations qu'il publia en partie dans ses Amœnitates exoticœ \ et parmi lesquelles il faut mentionner, entre autres, sa notice sur

» Fascicul. m.

102 ENGELBERT K^MPFER.

VAssa fœtiday plante fameuse que les Latins appelaient (( mets des dieux » , tandis que les anciens auteurs de matière médicale lui donnaient Tépithète peu gracieuse de stercus diaboli ' ; ses remarques sur le keîf ou enivrement des Persans et des Indiens*; sa monographie du dattier commun^, etc. Dès que sa santé fut rétablie, il quitta Bender-Abbassi (en juin 1688), s'embarqua à bord de la flottille néerlandaise, et visita successivement TArabie Heureuse , les États du Grand-Mogol , les côtes de Malabar, l'île de Ceylan, les environs du golfe de Bengale, et l'île de Sumatra.

Vers le milieu de septembre 1689, Kaempfer vint aborder dans l'île de Java, et demeura environ sept mois et demi à Batavia. La plus grande partie de son temps fut employée à étudier les plantes de ce pays, à les décrire et souvent aussi à les dessiner ou à les dessécher.

Le 7 mai 1690, il s'embarqua, comme médecin, à

' L'Assa fœtida, Hingiseh des Persans, Andjdjoûdân d'Avicenne, :{>9iov de Dioscoride, Teu/elsdreck des Allemands, est une espèce de gomme résineuse qui se produit au moyen d'incisions pratiquées sur les racines de rombellifëre appelée Ferula Assa-fœtida, laquelle est originaire de la Perse. Cette substance, douée de propriétés toniques et antispasmodiques, s'administre avec succès dans le traitement d'un grand nombre de maladies nerveuses. Les Orientaux s'en servent comme d'un excellent condiment qu'ils mêlent à la plupart de leurs mets; ils vont même jusqu'à en recouvrir les bords de leurs coupes, pour aug;menter la saveur des liquides qu'ils boivent.

> Fasc. III.

5 Fasc. IV.

ENGELBERT RJEIIPFER. 103

bord du navire envoyé chaque année , par la Compagnie des Indes néerlandaises, aux lies du Japon pour y commercer, et qui, cette année, devait toucher au royaume de Siam. Le 6 juin 1690, il arriva de la sorte à l'embouchure du fleuve Mé-nam, et le remonta jusqu'à Juthia, qui était à cette époque la capitale siamoise. Au bout de quelques jours, M. van Hoom, directeur du comptoir néerlandais, obtint une audience du berklam {p'ra-klang?) ou ministre des affaires étran^gères, et s'y rendit en compagnie de notre voyageur, de son capitaine de vaisseau et de deux interprètes familiarisés avec le siamois, le malay et plusieurs autres langues de l'Orient. Rsempfer décrit en termes brillants la cérémonie de cette réception, et rapporte divers traits de mœurs qu'il eut l'occasion d'étudier en cette circonstance. Il profita ensuite de son séjour à la capitale pour prendre toutes sortes d'informations sur le royaume où il se trouvait et même sur le pays de Lao que l'on ne connaît encore aujourd'hui que d'une façon très-imparfaite. Sa description de Juthia a conservé également une grande partie de son intérêt primitif : « Cette ville, dil-il, étoit autrefois dans le lieu où est présentement Bankok, sur le bord occidental de la grande rivière Mô-nam; mais on l'a démolie pour la rebâtir où elle est à présent, dans une lie basse formée par cette rivière. La première rue que l'on rencontre en entrant dans la ville s'étend vers l'ouest, le long de la courbure des murailles de la ville. On y a bâti les plus belles maisons, entre autres celles qui appartenoient autrefois aux Anglois, aux Hollandois et aux François.

404 ENGELBERT KiEMPFBR.

Faulcon * y avoit la sieane. La rue du milieu, qui va au nord, du côté de la Cour, est la plus habitée : elle est pleine de boutiques de marchands, d'artisans et d'ouvriers. Dans ces deux rues, il y a plus de cent maisons qui appartiennent à des Chinois, Indoustans ou Mores. Elles sont toutes bâties de pierres et couvertes de tuiles plates. » Ksempfer mentionne également des ponts de pierres, fait curieux, car Ton sait que les constructions, dans le Siam, sont aujourd'hui communément en bois.

Le 4 juillet, Ksempfer descendit sur une barque le fleuve Mô-nam, pour regagner le vaisseau de la Compagnie et reprendre le cours de son voyage. Après avoir fait deux lieues, il arriva au fameux temple Banihijn^ désigné par les étrangers sous le nom de « la Pagode d'or » . C'est un lieu où Sa Majesté thaï se rend chaque année, à l'époque de la grande inondation, pour accomplir ses devoirs religieux et offrir des présents aux bonzes. Le peuple appelle cette solennité khi-nam^ « coupure des eaux » , parce que le roi est censé couper les eaux avec un couteau, pour les faire rentrer dans leur lit. Le Më-nam, qui, par ses débordements, couvre de ses eaux d'immenses espaces cultivés, et, comme le Nil, fertilise les champs qu'il recouvre périodiquement, intéressa vivement notre voyageur qui consigna dans son ouvrage une série d'observations faites sur ce fleuve.

Le 26 juillet, le vaisseau de la Compagnie quittait les

' Voy. sur ce personnage, Vénitien d'origine, qui est devenu ministre de Siam et a joué un grand rôle dans ce pays, mes timides asiatiques t p. 182.

EMGELBERT KJEXPFER. 105

côtes du Siam et prenait la mer pour se rendre directement au Japon, en s'e^orçant toutefois de ne perdre la terre de vue que lorsqu'il serait impossible de faire autrement. Longtemps il fut facile de côtoyer les États de la Gochinchine et la Chine, mais il fallut bien à la fin s'en éloigner définitivement et gagner la pleine mer dans la matinée du 16 août. Au bout de quelques jours de navigation, un vent violent se leva à Festnord-est et dégénéra bientôt en une tempête qui, le 28 août, devint tellement furieuse qu'il fallut lier le gouvernail, amener la grande voile et la misaine, et laisser aller le vaisseau à la dérive. On faisait eau de tous côtés, le gouvernail s'était détaché et battait violemment la poupe du navire; les matelots et les officiers, barrasses de fatigue, avaient pris pour se fortifier tant de vin et d'eau-de-vie qu'ils étaient presque tous ivres, et le ciel était si obscur et si tumultueux qu'on ne pouvait ni se voir ni s'entendre du milieu du bâtiment à l'une des extrémités. Le 30 août, la tempête s'étant calmée, on répara tant bien que mal les avaries qu'elle avait causées, et on put de nouveau mettre à la voile dans la direction du Japon. Le 6 septembre, l'équipage courut un nouveau danger. Une seconde tempête s'éleva du côté du nord, et, en peu d'instants, deux vagues gigantesques vinrent fondre sur « tout le vaisseau avec tant de violence qu'elles l'enfoncèrent bien avant sous l'eau, avec toutes les personnes qui étoient sur le tillac, et moi entre autres, dit Raempfer, croyant tous que nous descendions au fond de la mer. » L'eau avait plus ou moins pénétré le bâtiment jusque dans ses en-

106 ENGELBERT KJEMPFER.

droits les plus sûrs, et les papiers et les documents manuscrits de notre voyageur n'avaient pas eux-mêmes été fort épargnés. Une troisième tempête faillit décider le capitaine à abandonner sa route pour gagner à la hâte un port de Chine et retourner de là à Batavia, après avoir pris des provisions d'eau qui menaçaient de devenir insuffisantes pour achever cette traversée. Ksempfer, par d'habiles raisonnements, parvint à détourner le capitaine de son projet^ et le bâtiment, poursuivant sa route, arriva sans autre malheur en vue de Nagasaki, le 22 septembre 1690, dans l'après-midi. Il avait fallu près de trois mois pour accomplir ce voyage, qui se fait communément aujourd'hui dans 25 à 30 jours.

Les résultats scientifiques de ce voyage ont fait passer le nom d'Engelbert Ksempfer à la postérité et l'ont immortalisé : on eût dit qu'il s'y attendait. En effet, il n'eut pas plutôt débarqué à Désima ' (le 25 septembre), qu'il déploya toute l'activité dont il était capable pour obtenir des renseignements précis sur un pays si peu connu de l'Europe et cependant si digne de l'être. Non-seulement il se procura les livres qui pouvaient l'instruire sur tout ce qui concerne le Japon; non-seulement il recueillit de riches collections de plantes dans les diverses parties de l'empire qu'il parcourut, mais encore il sut, par ses largesses et le charme de sa vaste érudition, s'attacher des lettrés distingués qui lui firent connaître une foule de

* Ilot artificiel construit dans la baie de Nagasaki, par ordre du sy6-gouD lyé-milsouy pour y établir la factorerie hollandaise.

EK6IUERT ]LAlfPF£B. 107

£ait8 curieux sur l'histoire, les sciences et la littérature indigènes, et même, nous dit-il, certains renseigne^ ments sur lesquels les Japonais devaient conserver le plus rigoureux silence devant les étrangers.

Le 10 février 1691, Ksempfer partit pour Yédo, résidence du syô-goun ou lieutenant-général du Japon, près duquel se rendait M. Henri van Butenheim, chef de la factorerie hollandaise. Conformément à la coutume, les présents destinés à l'empereur et aux principaux seigneurs de la cour avaient pris le devant, après avoir été toutefois contrôlés par les mandarins de Nagasaki, qui s'arrogent le droit de répudier tel objet indigne à leurs yeux de leur auguste destinataire et de demander tel autre cadeau plus conforme à leur caprice. Ensuite on arrêta la liste des officiers japonais appelés à accompagner le cortège , soi-disant pour lui faire honneur, mais en réalité pour épier tous ses mouvements et en rendre un compte détaillé à Yédo. Le chef de ces officiers, avec le titre de bougio % commande l'expédition, et, comme insigne de son autorité, on porte une lance derrière lui. Ce chef est choisi d'ordinaire parmi les domestiques de l'un des gouverneurs de Nagasaki. Plusieurs autres personnages, absolument inutiles aux envoyés l^ollandais, sont joints à leur personne et sont payés par eux, quoiqu'ils ne soient chargés d'aucune affaire qui les regarde '.

I En japonais bou-gya, « gouverneur ».

* Ceci ne doit pas étonner, car la même ehose se praUque en France lorsqu'il arrive quelque ambassade d'Orient ou de toutautoe

108 ENGELBERT KJEMPFER.

En dehors du bagage ordinaire pour ce voyage, Ksempfer emportait avec lui une grande et forte boîte dans laquelle il tenait secrètement un grand compas de mer pour mesurer les chemins, les montagnes et les côtes; « mais quand je Texposois à la vue, dit-il, c'étoit une façon d'écritoire que je remplissois ordinairement de plantes, de fleurs et de branches d*arbres que j'avois décrits, et même, sous ce prétexte, de tout ce qui s'offroit de remarquable. » Les officiers japonais, ainsi détournés du véritable caractère des travaux qui s'opéraient à côté d'eux, se montraient au contraire pleins d'obligeance pour apporter les plantes qu'ils pouvaient se procurer sur la route, et dont ils écrivaient avec soin les noms vulgaires et scientifiques en leur langue.

La caravane hollandaise, pourvue de tout ce qui est prescrit pour le voyage de Yédo, s'engagea donc dans la grande route qui conduit de Nagasaki à cette capi* taie et qui longe presque toute l'étendue du Japon. En traversant l'île de Riou-sou, elle fut reçue de la façon la plus sympathique par les habitants et les seigneurs. On allait jusqu'à nettoyer et balayer le chemin sur son passage , et dans les villages , à son arrivée , on arrosait les routes pour abattre la poussière. Les nobles envoyaient même des officiers pour présenter des compliments, non aux membres de la mission (les communications des indigènes avec les étrangers devant être aussi rares que possible), mais au bou-gyo

pays éloigné. f<A dernière mission japonaise à Paris a eu notamment beaucoup à souffrir de ce genre regrettable d*abus.

EKGELBERT KJEMPFER. 109

qui se chargeait de les transmettre aux étrangers dont il surveille la marche.

Au sortir de Nagasaki, la mission se rendit à un petit village appelé Mango-mé, «qui n*est pas éloigné du lieu où Ton supplicie les criminels et qui par cette raison n'est habité que par des tanneurs, chargés dans ce pays de l'office de bourreaux » . C'était sans doute un bourg occupé par des hommes de la caste des Yéia, condamnés de nos jours encore à vivre isolément et dans des localités particulières qui sont censées ne pas compter dans l'étendue territoriale de l'empire •. On poursuivit la route par Ousa-kami et To-kits, où des bateaux de plaisance avaient été préparés pour traverser la baie. Arrivé à Sinongi, le voyage fut continué dans d'assez bonnes conditions, par Sanga, capitale de la province de Fi-zen, Kokoura, résidence princière, Simonoséki et d'autres villes moins importantes, jusqu'à Ohosaka, l'un des principaux ports de l'archipel japonais et la capitale commerciale de la grande lie de Nippon. Kaempfer demeura plusieurs jours dans cette grande cité et fut reçu, avec le chef de la factorerie, par le gouverneur de la place. La description qu'il nous donne des endroits qu'il a visités à cette époque est pleine d'intérêt et compte parmi les meilleurs renseignements que nous avons sur cette région.

Le 28 février 1691, la mission hollandaise partit pour Hyako, capitale de l'empire et résidence du mikado ou souverain -pontife japonais. Kaempfer passa devant le

* Yoy. sur ce sujet mes Études asiatiques^ p. 307.

110 ENGELBERT KiEMPFER.

palais de cette espèce de demi-dieu, palais où nul étranger ne peut pénétrer, et il assista à l'audience que le gouverneur de la ville accorda au chef de la factorerie , lequel dut ôter une partie de ses vêtements pour amuser les dames de Tendroit, qui voulaient voir en détail ce curieux étranger, au moyen de petits trous pratiqués dans un paravent pour la circonstance.

Le séjour des Hollandais dans la ville sainte fut d'aussi courte durée que possible, car le 2 mars ils étaient déjà en route pour se rendre à Yédo. En revanche, cette dernière période du voyage fut faite avec assez de lenteur pour permettre aux voyageurs d'enrichir leur journal des plus curieuses observations. Arrivé à la capitale, le résident de la Compagnie eut l'honneur d'être admis en présence du syô-goun; mais les personnes de sa suite durent attendre dans une autre chambre la fin de la cérémonie. Peu de temps après l'audience, et lorsque le souverain se fut retiré avec ses femmes derrière une jalousie, Kaempfer obtint la faveur d'entrer, avec quelques-uns de ses compagnons, pour amuser la cour. Pendant qu'il pirouettait de son mieux, ainsi que l'avait désiré le syô-goun, il put apercevoir l'impératrice. « Au travers des ouvertures de la jalousie, dit-il, je m'aperçus qu'elle étoît belle, le teint brun et de fort beaux yeux à l'européenne et pleins de feu... )> Il est incroyable combien Kaempfer, dans des conditions si peu favorables , sut tout voir et tout examiner. En dansant , il comptait des plafonds les ronds et les ovales, mesurait la taille des individus cachés sous les stores, notait dans son esprit jusqu'aux

EMGELBERT ££UPF£B. ^ 11 1

moindres mouvements de chaque membre de l'assemblée. Si les renseignements qu'il obtint de la sorte fu* rent plus amusants que sérieusement instructifs, il n'en fut pas de même de ceux qu'il recueillit dans les autres endroits de Yédo. Sa description de la capitale du Nord, même aujourd'hui, est digne de l'attention des géogra phes et des savants.

Le voyage de la Mission pour s'en retourner à Nagasaki fut également pour Ksempfer une source féconde d'informations , tant pour préciser les faits notés trop rapidement lors de sa première visite, que pour enrichir son journal de documents neufs et dignes d'être enregistrés. C'est ainsi qu'il obtint cette fois la faveur de visiter quelques-uns des magnifiques temples de Myako, dont l'entrée lui avait d'abord été interdite et dont on n'avait aucune idée jusque-là en Europe. Une fois arrivé à Dé-sima, il se donna la tâche d'enregistrer les principaux événements qui se passèrent dans ce comptoir pendant son séjour, et de compléter sa flore du Japon par des herborisations dans les environs de Nagasaki.

L'année suivante (1691), Raempfer obtint de nouveau la faveur d'entreprendre le voyage de Yédo et d'être admis devant le syô-goun. Sa Majesté se montra mieux disposée que jamais à bien accueillir la mission dont il faisait partie, et s'amusa fort de sa présence à son palais. Par l'intermédiaire du président du conseil suprême, il annonça à ses visiteurs qu'ils étaient les bienvenus. « Il nous dit ensuite, écrit notre voyageur, de nous redresser sur notre séant, d'ôter nos

ii2 ENGELBERT K^MFFER.

manteaux, de lui dire nos noms et notre âge, de nous tenir debout, de marcher, de tournoyer, de danser, de chanter des chansons, de nous faire mutuellement des compliments, de nous fâcher, de nous inviter à dîner, d'entrer en conversation, de discourir familièrement comme font un père et un fils, de montrer comment deux amis ou un mari et une femme se complimentent ou prennent congé Tun de l'autre ; de jouer avec des enfants, de les porter dans nos bras çà et là et de faire plusieurs autres choses... Je fus alors prié encore une fois de m'approcher et d'ôter ma perruque; puis ils nous firent sauter^ danser, faire des gambades et marcher en rang. Ils nous firent baiser Tun l'autre comme un homme baise une femme, et les dames en particulier témoignèrent par leur rire combien cela leur faisait plaisir. Après cela, on me demanda encore une chanson, etc. »

Ce second voyage fut d'une valeur inappréciable pour Ksempfer, car il est une foule de choses qu'on aperçoit mal ou qu'on ne comprend pas , la première fois qu'elles se présentent aux yeux. Heureusement préparé pour cette nouvelle excursion, il se trouva en état de compléter une vaste série de documents avec lesquels il composa une histoire et une description de l'empire japonais qui devaient laisser très -loin derrière elles tous les ouvrages analogues publiés jusqu'à cette époque.

Le 31 octobre 1692 ', il partit de Dé-sima, et se ren-

> En novembre 1692, suivant Scheuchzer.

EN6BLBERT 1£MPFEE. 113

dit directement à Batavia, où il ne séjourna plus guère que deux mois. H quitta Java en février 1693 et revint en Europe par le cap de Bonne-Espérance, où il demeura près d'un mois. En octobre de cette même année, il débarquait à Amsterdam, de retour de ses lointaines pérégrinations.

L'année suivante, au mois d'avril, Ksempfer fut reçu docteur en médecine à l'université de Leyden. n publia à cette occasion une Dissertation médicale dans laquelle il consigna quelques-unes de ses plus curieuses observations '. Cette Dissertation latine , outre une foule d'autres faits curieux, renferme des renseignements siur la guérison de la colique au Japon par l'acupuncture, et sur les nombreux usages que les Chinois et les Japonais font du moxa* en matière médicale.

Rœmpfer avait eu l'intention, à son retour en Europe, de mettre en ordre ses nombreux manuscrits et de les publier; mais il ne put se livrer tout d'abord à ce travail , par suite de la nomination qu'il reçut à son arrivée de médecin du comte de Lippe, prince souverain de son pays natal. En 1700, il épousa Marie -Sophie Wilstach, fille d'un gros marchand de Stolzenau, et en eut trois enfants qui moururent en bas âge. Ce mariage, du reste, ne fut pas heureux, et remplit d'amertume la seconde période de la carrière de l'illustre voyageur allemand.

' Cette pièce, devenue rare, porte le titre suivant : 1. Dissertatio medica inaagaralis sistens decadem obserTatioDmn eiotictmm. Lugduni'Batavorum, lOOA; in-ft".

> Yoy. Études asiatiques, p. 31-32.

TABItTfig orieutales. 8

il -4 ENGELBERT RJEMPFER.

Ce ne fut qu'à Tâge de soixante ans que Raempfer se décida à publier ses Amœnitafes exoticœ ', qu'il donna à titre de prélude ou d'introduction aux documents considérables dont il annonçait la publication ultérieure. Cet ouvrage fut couronné de succès; mais là devait se borner la récompense de ses utiles travaux, car il ne lui fut pas donné d'en faire paraître d'autres. Épuisé de fatigues et accablé par les orages de la vie de famille, il mourut à Lieme *, le 2 novembre 1716, à la suite de vomissements de sang accompagnés d'une fièvre violente ; il avait alors soixante-cinq ans. On l'enterra dans l'église cathédrale de Saint-Nicolas, à Lemgo.

Aucun éditeur ne s'étant offert pour publier les manuscrits de Kaempfer, ils restèrent inédits jusqu'à ce que Hans Sloane les eût acquis des héritiers du célèbre voyageur, et en eût ordonné la traduction. Une partie

1 La seule édition que nous connaissions de ce livre a paru a Lemgo, avec un index et des gravures d'ailleurs assez médiocres :

2. Àmoenitatum cxoticarum pbysico -polit ico-medicarum Fasciculi V, quibns cootinentur varie relatioues, observationes et descriptiones rerum persicarum et ulteriom Àsiae, mulla atteniione, in peregrinationibus per universûm orieniem, coliectaeab auctore E. K. Lemgoviœ, typiset impensis H. W. Afeyeii, Aulae Lippiaca! typograpbi, 1712; iu-4*> de 912 pp.

Le deuxième fascicule de cet ouvrage renferme une notice sur la fabrication du papier japonais, et le cinquième la description des plantes recueillies par l'auteur et par ses disciples indigènes dans le Nippon ; aujourd'hui même il ne manque pas d'un certain intérêt. Les noms chinois qu'on y rencontre, assez mal écrits du reste, peuvent servir à établir des synonymies botaniques encore ignorées de la science et notamment de la sinologie.

' Localité située à environ une lieue de Lemgo et où Kœmpfer possédait une petite propriété nommée Steinhof.

ElilGELBSaT K£]|PF£E. il5

de ces manuscrits forma l'ouvrage qui a rendu célèbre le nom de leur auteur, et dont il parut en 1727 une édi* tion anglaise, et successivement des traductions dans la plupart des langues européennes '.

I Voici la liste bibliographique de toutes les éditions de cet ouvrage dont nous avons pu découvrir les titres :

X The Ilistory of Japan... togeUier wiUi a description of the kingdom of Siam, written in High-Dtitch by Engefbert Kcmpfer, and trenslated fr»m bis original manuscript never before printed, by John Gaspar Scheacbser. Lonéon^ 1727;2TOl.in-fol., fig.

II existe des exemplaires de cet ouvrage avec un titre daté de 1728 et un deuxième appendice renfermant la narration d'un voyage fait au Japon en 1673. (Brunet.)

k, EdiUo latina. Londiniœ^ 1728; 2 vol. in-fol.

5. Bescbrijviug van Japau, behandelende desz. Geschiedenis en Koopbandel met dfe Nederianden en Chinesen, ait het Engelb. Kaempfer..., van J. G. Scheuchzer. '< H âge, 1729 ; in-fol., avec cartes et planches.

6. Histoire naturelle, civile et eoclésiastiqae de Tempire du Japon, composée en allemand par E. K., et traduite en françois (par Desmaiseaux), snr la version angloise de J.-G. Scbeacbier, avec un appendice ou sapplément de THis toire da Japon. La Haye, Gosse, 1729; 2 vol. in-lbL, avec caries et planches.

A la suite de la traduction française on a ajouté divers extraits des Amcenitates exoticx.

Page 1