UN LIVRE D'ABD-EL-XADER
Sans cesse rappelé par ces sentiments religieux et poétiques qui bercèrent son enfance , Abd-el-Rader arrête à chaque pas Télan rapide de sa pensée, et il semble qu'il veuille, par un retour subit, demander pardon au Prophète d'avoir voulu pénétrer dans un sanctuaire inconnu à Mahomet lui-même. L'émir a senti la lourde charge que l'homine accepte , lorsqu'il ne reconnaît plus que sa raison pour guide. L'instinct religieux, si profondément enraciné dans son cœur, l'invite sans cesse à retremper son âme fatiguée par la spéculation dans la lecture des livres inspirés. Bible , Évangile, Psaumes ou Coran, comme il le dit lui-même. . Peu à peu, sur cette voie oblique, la routine, fille dégradée des doctrines vieillies, s'empare de son esprit, et en l'entendant dire : « Ne placez pas la perfection «dans la raison; car, au-delà de cette perfection, a il y en a une autre (la prophétie ou révélation) qui « est le couronnemeQt,)) on croirait, avec son savant interprète, M. Gustave Dugat, qu'Abd-el-Rader a eu l'intention de répéter la première proposition doctrir nale de la Sacrée Congrégation de l'Index : « Bien que « la foi soit aurdessus de la raison , nul dissentiment , « nulle séparation cependant ne peuvent jamais se trou- « ver entre elles, puisqu'elles dérivent toutes deux d'une « même source immuable, de Dieu, le meilleur et le « plus grand, et qu'elles se portent ainsi un mutuel sert cours '.))
I Etsi fides sit supra rationem, nulla tamen vera dissensio, nuUum dissidium inter ipsas iuveniri unquam potest, cuni amba;
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Une fois engagé dans cette route canonique, l'émir, comme on peut le présumer, est de plus en plus embarrassé d'en sortir. Ne sachant plus que faire, il s'avise de traiter la question des prophètes et des prophéties. Étrange conclusion des prémices rationalistes de son ouvrage! conclusion qui caractérise cependant à un haut degré l'immutabilité intellectuelle du Sémite , et surtout du Sémite des déserts.
Désormais, tout ce que rapporte la tradition, — et je ne discuterai point quelle tradition I — Abd-el-Kader l'accepte et le croit comme le plus parfait orthodoxe. Toutefois, comme il sent que sa croyance n'est pas à l'abri de la critique, il se pose en défenseur des prophètes, il les affirme et déploie pour eux toutes les ressources de sa dialectique. Par exemple, il s'efforce de prouver la réalité des prophètes en prenant pour point de départ la possibilité de leur existence , et en remarquant qu'il est, dans le monde, des choses tout aussi surnaturelles qu'il nous est cependant impossible de révoquer en doute :
« Si , dit Abd-el-Rader, l'on disait à l'homme : Est-il « possible qu'il y ait sur la terre une chose de la gros- « seur d'un grain de blé qu'on jette dans un pays et qui « dévore un pays entier, puis se consume lui-même, en « sorte qu'il ne reste rien ni du pays, ni de ce qu'il « contient, ni de la chose elle-même? Il dira : C'e§t im-
ab uno eodemque immutabili veritatls fonte Deo optimo maximo oriaDtur, atqiie ita sibi mutuam opem ferant. (Congrégat. de l'Index, iSbb.)
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« possible, c'est une plaisanterie ; et cependant il s'agit « d'un fait qui n'est nié que par celui qui ne connaît pas « le feu. La plupart des merveilles que font connaître « les prophètes rentrent dans cette catégorie.» Je n'ai point à critiquer un pareil raisonnement , non plus que les étranges idées sur les rêves développées par l'auteur dans le cours du même chapitre. L'émir a droit à beaucoup d'indulgence, et il faut, en général, se garder de déprécier sa philosophie, parfois saine et avancée, par cela seul qu'il déraisonne en matière de prophétie et de tradition. Il y en a tant d'autres qui déraisonnent sur cette matière !
Le point esi^ntiel pour discuter sur l'existence ou la non-existence des prophètes, — * j'entends la définition même de ce titre, — semble le plus souvent préoccuper fort peu ceux qui veulent parler de ces organes humains de la divinité. Abd-el-Kader paraît n'y avoir pas même songé. Il est vrai qu'un orthodoxe aurait souvent tort de songer, de réfléchir à tout. A quoi se fût exposé l'émir, s'il avait voulu soumettre le prophétisme à l'alambic de sa raison? A rien moins peut-être qu'à concevoir l'existence de prophètes après Mahomet, le dernier des prophètes, voire même à se convaincre qu'il peut y avoir, dans chaque siècle, présent et à venir, non pas seulement un seul , mais un nombre indéterminé de prophètes !
L'indifférence, et même trop souvent le mépris des peuples pour les apôtres et les institutions des cultes vieillis, provient généralement de ce que les représentants officiels de ces cultes repoussent toute intçrven-
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Uon de la raison, perpétuent sous le nom de tradition le fait avec le mythe, la réalité avec le mensonge, et qu'ils matérialisent ainsi les pensées métaphoriques que les grands fondateurs de religions ont imaginées pour soustraire aux critiques d'un public ignorant les thèses avancées de leurs nouvelles doctrines. Si Ton répète aujourd'hui que Samuel prophétisa lorsqu'il annonça à Saiil, d'un ton inspiré, que les ânesses dont il était en peine seraient retrouvées, on est sûr de ne rencontrer tout au plus qu'un sourire. Mais si l'on considère les prophètes comme les rénovateurs des religions chancelantes, et si, avec saint Paul', on ne voit dans le don de prophétie que les connaissances supérieures inspirées par Dieu à quelques fidèles pour instruire et éclairer les autres, «un don préférable au don des langues d , la qualité de prophète, dans les temps passés, sera acceptée des masses, comprise, vénérée.
Abd-el-Rader, imbu des croyances vives du désert, se cramponne aux prophètes parce qu'il sent que sur eux repose la grandeur traditionnelle de sa race, etqae si jamais l'Islam se relevait, ce serait précisément en faisant retentir leur parole magique au milieu des incertitudes et des perplexités de ce rationalisme auquel il est tenté de s'abandonqer luirmême.
Il est temps de nous arrêter. Nous n'avons pas eu l'intention de discuter de point en point les doctrines d'Abd-el-Kader. 11 nous a suffi d'en apprécier le carac-
< Cor. y I, c. XIV, f. 6.
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tère général et la portée. Son livre contient, sans doute, une foule d'argumentations étranges qu'on ne peut pardonner qu'à des Orientaux; et dans leur ensemble, les doctrines qu'il renferme conservent un caractère de stationnante qu'on serait tenté de croire indélébile à la race sémitique à laquelle l'émir appartient. Toutefois il faut, comme nous l'avons dit, reconnaître un certain mérite dans l'ouvrage qui nous occupe, surtout si l'on a égard aux conditions dans lesquelles était placé son auteur. En l'étudiant attentivement, on acquiert la ferme conviction qu'il manque surtout aux Orientaux une solidarité scientifique avec les nations européennes, sans laquelle ils ne peuvent arriver h notre niveau de progrès et de civilisation ; mais on se persuade aussi , avec un des plus grands écrivains du dernier siècle, que si cette solidarité venait à s'établir, et si l'Orient reprenait ses antiques prérogatives, il nous dépasserait en un clin d'oeil. C'est qu'en échange de la science qui a progressé parmi nous pour la satisfaction des besoins matériels et l'intérêt de l'individu contre la société, l'Orient a conservé, en principe du moins, cette morale primitive et pure, ce respect religieux qui tend à disparaître de notre Occident.
S'il a été donné aui^ races européennes d'ouvrir avec succès la carrière des sciences et des lettres , g'il leur est échu de pénétrer jusque dans le domaine de la métaphysique pour y poursuivre leurs ambitieuses investigations ; du moins, il est resté aux nations orientales cet instinct profond des choses religieuses, dont l'insuf|isance parmi nous tend à cpntre-balancer, pour l'a-