PHILOSOPHE CHINOIS DU IV« SIÈCLE
àTAirr NOTRE ÈRB.
Mcng-^tsze, plus connu en Europe sous le nom latinisé de Rendus, et le premier des philosophes après Confùciils au dire des Chinois, naquit dans la première moitié du quatrième siècle avant notre ère, dans la ville de Tsœou, située dans le département actuel de Yen-tchœou (province du Chan-toung). Son petit nom était Ko et son surnom Tsze-yu, On rappelle souvent Meng-ko. Son père. Ri Koung-yi, étant mort alors qu'il était en bas âge, sa mère, Tchang-chi, demeura seule chargée de son éducation. Les historiens chinois s'étendent longuement sur les qualités supérieures de cette femme et sur les bons principes qu'elle répandit dans l'esprit de son jeune fils : depuis longtemps elle est citée comme un exemple de vertus maternelles. Ces mêmes historiens racontent avec une admiration toute chinoise que Tchang-chi quitta successivement deux habi-
tations, parce que Tune, étant voisine d*un boucher, lui donnait des goûts sanguinaires, tandis que dans Tautre, se trouvant en vue d'un cimetière, il s'habituait à singer les cérémonies funèbres. Elle alla donc se fixer près d'un gymnase oh le jeune Meng-ko ne put rencontrer que d'excellents exemples. Dès lors a il allait et venait avec une petite gravité qui le faisait remarquer; il s'arrêtait à propos , saluait avec grâce et cédait le pas à tout le monde; » aussi sa mère se dit-elle : « C'est bien ici que je puis travailler avec succès à l'éducation de mon fils. » Meng-ko, en effet, acquit en peu de temps de solides connaissances en histoire , et s'évertua à approfondir les King (livres sacrés ou canoniques). La pratique des anciens rites fut également une de ses plus constantes études. Plus tard il se mit au nombre des disciples du philosophe Tsze-sse, petit-fils et lui-même disciple de Confucius.
Une fois que Mencius eut suffisamment pénétré la doctrine des anciens, et qu'il se fut formé un système de philosophie morale, il se mit à voyager, et alla offrir ses services à plusieurs des princes qui régnaient à cette époque dans de petits États formés au sein de la Chine. On le reçut généralement assez mal. Les sermons du moraliste de Tsœou et ses louanges éternelles des saints empereurs de l'antiquité Yao et Chun semblaient assez hors de temps à ces petits souverains, à qui la guerre donnait une tout autre préoccupation. Aussi Mencius , découragé du peu de succès de ses entreprises, se décida-t-il à retourner dans son pays natal et à s'y adonner de nouveau à l'étude. C'est alors qu'il
s'occupa, à l'exemple de Gonfucius, d'une nouvelle recension du Chi-fUng (Livre des vers), le plus beau et le plus curieux recueil de la Chine antique. 11 composa, en outre , l'ouvrage en sept livres qui nous a été transmis en substance sous son nom. Cet ouvrage, intitulé Livre de Mencius ( ifen^-^ze rAou), forme la dernière et la plus considérable partie des Quatre livres (Sse-chou), que les lettrés chinois considèrent, après les Livres canoniques (Ou-king), comme les monuments les plus importants de leur philosophie morale. Il a été mis au jour par les soins de Koung Sun-tchœou et de Wantchang. La doctrine qu'il renferme repose principalement sur l'argumentation qui suit : l'homme par sa nature est radicalement bon {jinseng pen chen)\ donc il est capable de toute sorte de vertu. S'il est capable de toute sorte de vertu , il ne doit rien négliger de ce qui développe en lui la vertu. Or le meilleur moyen pour arriver à la vertu est d'apprendre à connaître les autres et à se connaître soi-même , de façon à remplir ses devoirs vis-à-vis de la société et à respecter les lois morales de l'individu. La sagesse se réduit donc à pratiquer l'humanité et la justice, et voilà tout {jin-yi œll'i).
Roung-tou-tsze, voulant connaître les idées de Mencius sur la nature de l'homme, lui dit un jour : Suivant le philosophe Rao-tsze, «la nature de l'homme n'est « ni bonne ni mauvaise ; la vertu et le vice proviennent « de l'éducation. » D'autres disent : « La nature peut «être améliorée; elle peut aussi devenir mauvaise.» D'autres disent enfin : « 11 y a des hommes qui naissent
« naturellement bons; il y en a aussi qui naissent mé- « chants. » Vous, vous dites que la « nature de Thomme « est bonne» : ceux qui pensent autrement sont-ils donc dans Terreur?
Mencius répondit : a L'homme qui suit les impulsions « de son cœur peut être bon. C'est pourquoi je dis que « sa nature est bonne. S'il fait le mal , la faculté de « l'homme de faire le bien n'en est pas pour cela infir- « mée. Tous les hommes ont le sentiment de la miséri- (c corde; tous ont le sentiment de la honte et de la haine « du vice ; tous ont le sentiment de la déférence et du a respect; tous ont le sentiment de l'approbation et du «blâme'.»
Les commentateurs de Tédition des Sse-^hou, rédigée pour l'instruction de l'empereur Kang-hi lorsqu'il était enfant % expliquent ainsi l'idée de Meng-tsze, sur le mobile intérieur de nos actions :
« C'est le cœur, disent-ils , qui gouverne en maître « tout le corps de l'homme; ce cœur (en chinois : sin), « c'est l'esprit intelligent de l'homme , c'est la raison « que ce cœur connatt; mais c'est le ciel qui nous donne « ce cœur et cette nature. Il en résulte donc que con- « server cette lumière céleste sans jamais l'éteindre , « c'est servir le ciel et ne lui être jamais rebelle,»
Ce qu'on est convenu d'appeler la philosophie de Mencius se réduit généralement à des conversations
» Liv. II, ch. V, 13-16.
a Ces commentaires sont connus en Chine sous le nom de Jlh JUang (Explications journalières).
dans lesquelles le célèbre moraliste trouTe l'occasion de disputer sur les devoirs réciproques du prince et du sujet, du père et du fils, de Tépoux et de l'épouse, du frère et de la sœur, et, en un mot, sur tous les rapports sociaux qui se rattachent à ce que les Chinois appellent JUoo, et que nous avons Thabitode de traduire parfois assez imparfaitement par «piété filiale» . La politique ^ la morale sont ainsi les thèmes à peu près exclusifs sur lesquels s'exerce la sagacité de Mencius. En dehors de (pela, métaphysique, théodicée, psychologie, logique, sont des choses qui lui sont à peu près, pour ne pas dire absolument, inconnues. Supérieur à Gonfucius dans la manière de présenter ses idées et surtout de les développer, il le suit pas à pas dans cette doctrine toute terre à terre qui ne sut jamais s'élever au-delà duau)nde matériel et pressentir pour l'homme des destinées d'outre-tombe. Les croyances primitives de la Chine, dont certaines poésies du Cbi^king (Livre des anciens chants populaires) nous ont conservé de si précieux vestiges, méconnues par le célèbre moraliste de Lou, ne devaient pas être lUieux comprises par son continuateur. En lisant les dialogues de Mencius, on est même tenté de croire que la religion monothéiste des premiers tanps de la monarchie chinoise s'était déjà complètement effacée sous le malheureux repl&trage de Gonfucius et de son école. Abel-Rémusiat a d'ailleurs caractérisé la philosophie de Meng-tsze avec plus d'impartialité qu'on n'était en droit de l'attendre d'un savant enthousiasmé de sa science. « Le genre de mérite qui a valu à Meogtsze une si grande célébrité, diWl, ne serait pas d'un
MfiNG-TSZE, PHILOSOTHE CHINOIS. 243
grand prix aux yeux des Européens; mais il ea a d'autres qui pourraient, si son livre était convenablemeiit traduit, lui faire trouver grâce à leurs yeux. Son styie, moins élevé et moins concis que celui du prince des lettres , est aussi noble , plus fleuri et plus élégant. La forme du dialogue qu'il a conservée à ses entretiens philosophiques avec les grands personnages de son temps comporte plus de vérité qu'on ne peut s'attendre à en trouver dans les apophthegmes et les maximes de Gonfucius. » Le caractère àe la philosophie de ces deux grands hommes diffère aussi sensiblement. Gonfueitss est toujours grave et même austère ; il exalte les gens de bien dont il fait un portrait idéal ^ et iie parle des hommes vicieux qu'avec une froide indignation. Mengtsze, avec le même amour pour là vertu, semble avmr pour le vice plus de mépris que d'horreur; il l'attaque par la force de la raison, et ne dédaigne pas IWme d^u ridicule. — C'est même par une sorte d'ironie et par des pointes assez adroitement ménagées qu'il parvient à mettre à nu la faiblesse de raisonnement de ses adversaires. La jeunesse chinoise affectionne tout particulièrement ce talent, et on lui doit en majeure partie la fortune dont n'a cessé de jouir jusqu'à présent, parmi les lettrés éa Céleste-Empire ^ le dernier des Quatre livres classiques (Sse^iiou).
La politique de Mencius repose sur des principes dont il n'est guère possible de contester la moralité. Mais ces principes, acceptables si l'on yeut en théorie, sont souvent inadmissibles dans la pratique. A un roii qui se voit menacé par des ennemis nombreux et bien
armés, qui demande un conseil pour écarter le danger, répondre qu'il faut pratiquer la vertu et rien de plus , c'est en effet faire de la morale, mais ce n'est pas parler pour se faire entendre. Aussi Mencius, comme nous l'avons dit, ne fut pas écouté des princes auxquels il alla offrir les services de sa dialectique et n'eut qu'une très-médiocre influence sur son temps. Ses discours décèlent cependant un instinct remarquable des intérêts démocratiques, et il est évident que, dans son esprit, la balance penche plus facilement du côté des peuples que du côté des rois. «Le peuple, dit Meng- « tsze, est ce qu'il y a de plus important; les Génies de « la terre et des fruits dii sol ne viennent qu'en seconde «ligne; le prince est de la moindre importance'.» Malgré cela , il admet pour les princes un certain droit de régner en vertu d'un mandat reçu du ciel et indé^ pendant de la libre volonté des masses.
Comme Gonfucius, le moraliste de Tsœou ne connaît rien de supérieur en politique à la manière de gouverner des saints empereurs Yao et Chun. «Si vous voulez^ « comme prince, dit Mencius, accomplir dans leur plé- « nitude les devoirs du prince; si vous voulez , comme « ministre> accomplir dans leur plénitude les devoirs du « ministre, imitez tout à la fois Yao et Chun, et rien de « plus. Ne pas servir son prince comme Chun servit Yao>
* Liv. II, ch. VIII, S 17. Cf* un curieux morceau du Kou-wenping-tchoUf où un ambassadeur, envoyé en mission à la cour, s*informe avant tout si l'année a été fertile et si le peuple a été florissant, la santé du prince étant, à ses yeux, une question fort secondaire. (Livre ni, p. ôCk)
c( c'est manquer de respect pour son prince ; ne pas gou^ « verner comme Yao gouverna son peuple, c'est oppri- « mer le peuple ' . S'écarter de la voie frayée par les saints « empereurs de la haute antiquité, c'est vouloir être un « tyran. » Or Mencius se prononce en termes menaçants contre le prince qui gouverne en s'appuyant sur la force et l'injustice. «Le prince qui se laisse aller à une tyran- « nie extrême, dit41, est mis à mort par ceux qu'il opu prime et son royaume est détruit ! Les fondateurs des « trois premières dynasties (des Hia, des Ghang et des « Tchœou) gagnèrent l'empire par l'Awmamï^; leurs succe cesseurs ( les empereurs Kié , Tchœou , Li-wang et « Yœou-wang) perdirent l'empire par inhumanité. Ainsi « tombent et surgissent les empires ; ainsi ils se main- « tiennent et ainsi ils périssent*. »
L'économie politique trouva peut-être chez Meng-tsze un esprit plus pénétrant que chez aucun de ses prédécesseurs. «Les affaires du peuple (c'est-à-dire le dévelop- « pement de l'agriculture), dit-il, ne doivent pas être « négligées. » La condition nécessaire pour que les peuples vivent en paix est qu'ils possèdent des terres suffisant tes pour pourvoir à leur nourriture. Sans cela, «violation « du droit, perversité de l'esprit, dépravation des mœurs, « il n'est rien dont ils ne soient capables. Si on attend « qu'ils soient tombés dans le crime pour le corriger « par des châtiments, c'est prendre le peuple dans des « filets. » Une telle manière d'agir serait indigne d'un
> Liv. II, ch. ly S 13* » Loc. cit., S 15, 16.
246 MBMCHTSZBy PHILOSOPHE CHINOIS.
prince '. Un prince sage doit donc être réfléchi et éco* nome, remplir ses devoirs envers ses inférieurs » et n'exiger de tribut qu'autant que la justice le permet. Dans un État, quelque petit qu'il soit, il faut qu'il s'y trouve dans une juste proportion des sages pour gouverner et des paysans pour se livrer aux travaux des champs. «Je voudrais, disait Mencius, que, dans les a terres éloignées de la capitale, sur neuf portions qua* « drangulaires , il y en ait une de cultivée en commun tt pour subvenir aux besoins de la classe gouvernante , a et que dans les campagnes situées près de la rési- « dence royale, où la pléthore de la population rend ce u système inapplicable, une dime fût prélevée comme <c impôt. )) En outre , les fonctionnaires publics devraient tous posséder un champ dont les produits se* raient exclusivement destinés aux sacrifiées M en rhonneur des ancêtres. Vn^ telle division des terres, avec des garanties de culture, semble àMeneîus essentiellement propre à attacher le peuple au sol, et à dé* velopper en lui des sentiments de paix et de secours mutuels. Étant donné une certaine étendue de terrain, on le divise en neuf parties. Au milieu de ces parties, il en est une qui reçoit le nom de chapip public. Huit familles, ayant chacune en propre un neuvièine du terrain, entretienaent, à part le sol qui leur est particulièrement affecté, le champ public. Une fois ce travail accompli, les individus de chaque famille peuvent s*a? donner librement à leurs occupations personnelles.
' P. I,ch. V, §9.
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Telle doit être la condition des paysans. « Les uns trace Vaillent d'esprit, les autres'de corps. Ceux qui travaila lent d'esprit gouvernent les hommes; ceux qui tra- « vaillent de corps sont gouvernés par les hommes. c( Ceux qui sont gouvernés par les hommes nourrissent «les hommes; ceux qui gouvernent les hommes sont « nourris par les hommes. Dans le monde, telle est la « loi de la justice universelle '. » L'empereur dirige ces deux classes de sujets : il doit par conséquent cultivep tout à la fois son esprit et ses forces physiques.
La morale de Mencius a le défaut de l'école entière à laquelle il appartient; elle renferme bien peu de principes et beaucoup de lieux communs. Suivant cette morale, le devoir de l'homme, essentiellement bon par nature, est d'avoir un cœur compatissant , de la honte pour ses propres défauts, de la répulsion pour ceux des autres, le sentiment du vrai et du faux, du juste et de rinjuste r « Celui qui n'a pas le sentiment de la coma passion n'est pas un homme; celui qui n'a pas le sen^ « timent de la honte et de la répulsion pour le mal n'est « pas un homme. Celui qui n'a pas le sentiment du « droit et de l'iniquité n'est pas un homme •. » La doctrine de Mencius est surtout pratique ; la théorie spéculative ne vient qu'en seconde ligne, ou plutôt ne vient pas du tout. Le respect des coutumes , la pratique rigoureuse des anciens rites , la conformité servile aux exigeances d'une politesse outrée, préoccupent souvent
• Loc. cit., S 28- *Ch. III, s x«^vi.
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le moraliste, et lui fournissent d'amples occasions de discourir. Le culte des ancêtres, religieusement observée en Chine, où il est peut-être le reste le plus respectable de la religion primitive , est enseigné par Mencius avec un soin particulier. Les devoirs funèbres que Ton doit rendre à ses proches paraissent surtout au célèbre moraliste chinois d'une haute importance pour les mœurs. «C'est par une obser- «vance rigoureuse des rites relatifs aux obsèques « de ses parents, dit-il, que l'homme flevient accom- « pli '. » U ajoute ailleurs : « Nourrir les vivants (rendre « les services que l'on doit à ses parents) ne saurait « passer pour une haute action. Nourrir les morts (leur « rendre les devoirs funèbres) peut seul passer pour une ce grande action '. » Meng-tsze pense que le plus grand des devoirs est celui qui consiste à servir son père et sa mère. Un homme sage ne doit pas instruire lui-même ses enfants, parce que, si l'enfant n'agit pas convenablement, le maître doit se fâcher et punir, et qu'il est re* grettable que le père soit obligé de châtier son fils. La désunion de cœur qui résulterait d'une pareille manière d'agir serait la cause des plus grands malheurs ^.
Une certaine fierté rehausse parfois les couleurs pâles de la philosophie de Mencius. Un jour que son disciple Tchin-taï l'engageait à faire des avances aux princes de son temps, parce qu'ainsi en se courbant d'une coudée
»P. l,ch.v,S4.
»P. Il, ch. n,S *«• 5 Uv. II, ch. 1, S 52-53.
on se reiève de huit, il lui répondit que le sage ne devait point tenir compte de la question de lucre, mais seulement de la droiture et de Téquité. Ailleurs, Meng-tsze dit qu'il désire posséder à la fois la droiture et la vie, mais que s'il ne peut posséder Tune et l'autre à la fois, il met de côté la vie et choisit la droiture. « Je tiens à la « vie, dit-il, mais je souhaite en outre quelque chose « de supérieur à la vie, la droiture; voilà pourquoi je la « préfère à la vie. J'ai aversion de la mort, mais je crains « encore quelque chose de plus dangereux que la mort, « voilà pourquoi au besoin je ne fuirais pas la mort '. )> Aussi le philosophe ne peut-il contenir son indignation en songeant aux hommes qui se relâchent : « On sait « bien chercher une poule ou un chien qu'on a perdu; « et on ne saurait pas rechercher de même les facultés du « cœur qu'on a laissé perdre * ! »
La philosophie de Mencius semble s'élever plus haut dans le septième chapitre du Hia-Meng que nulle part ailleurs. On serait tenté d'y trouver quelques traces de métaphysique. Plusieurs apophthegmes qu'on y rencontre se rapprochent singulièrement de formules dogmatiques bien connues en Occident. «Cherchez et vous trouverez, dit Meng-tsze; renonce cez à chercher et vous perdrez tout ^. » Pour parvenir à connaître le Ciel, il faut tout d'abord commencer à s'étudier et à se connaître soi-même. Déve-
' Liv. II, ch. V, §36.
?Liv. II,S43.
3 Liv. II, ch. V, S 6.
lopper le principe pensant qu'on a en soi, c'est suivre le mandat qu'on a reçu du Ciel (tien-nting). Bien n'arrive sans Tordre du Ciel : il faut donc accepter ses décrets avec soumission. Celui qui a pratiqué la loi du bien et qui meurt a accompli le mandat du CieL H existe une voie certaine pour la recherche ; elle est purement intérieure. Toutes les choses ont leur raison d'être en nous, a Ceux qui agissent et ne comprennent pas, ce^ « qui étudient et ne saisissent pas, ceux qui marchai « toute leur vie et ne connaissent pas la voie, qu'ils sont « nombreux I »
Dans un pays^ comme la Chine, où tout ce qui est anr cien acquiert par cela seul de larges droits à la vénération publique, Mencius, continuateur de la doctrine de Roung-fou-tsze, lequel se prétendait lui-môme restaiH rateur de l'antiquité, remplissait les conditions voulues pour acquérir une haute réputation. L'esprit rétréci des lettrés chinois s'enthousiasma en effet des doctrlfles que la tradition attribuait à Mencius; et, après la pe^ sécution de Tsing-chl-hoang-ti, il reçut le nom honorifique de Ya^hing^ c'est-à-dire «le Deuxième saint» ou le saint après Confucius. On lui décerna successivement d'autres titres pompeux; on lui éleva une chapelle et on consacra à sa mémoire un culte particulier. Le fat natisme dont il fut l'objet ftit tel que lorsque Taï-tsou, fondateur de la dynastie des Ming?^ rendit un décrek par lequel ce philosophe serait dégrada et sa tablette ôtée du temple de Confucius (à cause d'un passage de
' De 1368 à 1384.
son livre qui lui avait déplu), un lettré, bravant l'arrêt qui ordonnait aux officiers du palais de ne recevoir aucune représentation à ce sujet avant d'avoir percé leur auteur d'une flèche, se décida à présenter une requête à l'empereur en faveur du philosophe et à subir la peine qui était attachée à sa dangereuse tentative. Pour nous, qui n'avons pas les mêmes motifs d'admirer M encius , le livre de ce philosophe n'offre généralement de l'intérêt qu'au point de vue de l'époque reculée à laquelle on le fait remonter, A cela près , sa morale renferme trop de fadaises et trop peu de principes pour qu'il soit utile de l'étudier en dehors du point de vue historique. Cette manière de voir d'ailleurs a été celle de critiquer allemands qui n'avaient aucun motif pour louer ou dô-^ crier la philosophie chinoise ' .
Placée, comme nous l'avons dit, parmi les Quatre Livres classiques par excellence {Sse-chou)^ la philosophie morale de Mencius fait partie de l'enseignement supé^ rieur de tous ceux qui aspirent à un grade littéraire en Chine. Aussi le nombre des éditions s'en est-il propagé avec une étonnante rapidité '. Traduit dans les princit
' Le célèbre critique allemand Nicplas Gundliog s'est ainsi exprimé au sujet de la philosophie de Mencius, dont on lui avait communiqué une traduction : « Nqd est optandum ut jesuitœ Mentsium alterum Sinensium philospphum producant; neque enim meliora dare poterunt, nec magis sana, nec magis utilia. » (Histor, philos, moralis apud Orientales, cap. v.)
> Parmi ces éditions nous citerons sealement quelques*-unes des plus importantes d'entre celles qui sont parvenues à notre connaissance :
A. — Yu-tchi Jih'kiang Ssse-choU'kiaî'i. Édition des Quaiic-Livres, pu-
25i MENG-TSU, PHILOSOPHE GfllIffOIS.
pales langues de l'extrême Orient, il a été imprimé plusieurs fois en mandchou, avec ou sans la paraphrase
bliée , «Tec no grand commentaire , par ordre de rempereor Kang-hi, par qvnnltHan-lin, ou membres de TAcadémie impériale de Pé-kiog, 1677 ; gr. io-f.
B. — Su-chou-chihtehU'kittnq-L Édition des Quatre-LîTres, avec lesex}ications de Tcbou-bi, une paraphrase perpétuelle, et, en bant des pageSi des notes bisloriques et pbilosopbiques. 1088; gr. in-8*.
C ^ Sie-choU'tchU'SOU'kiai-king. Édition des Quatie-LiTres, annotée pv le docteur Tcbao-ki (qni Tirait soos la dynastie des Ban), aTec le comBentakt composé (sous la dynastie des Soong) par Sun-chi et Lo Chen-king. Les coamenuires de cette édition, soirant M. Stanislas Jalien, donnent des interprAalions parfois fort différentes de celles que Ton trouve dans les autres coohmo* taires les plus répandus en Cbine.
D. — Sin'ke-tchang'iiang'koueh'ting'Mun Ste-ehou-pi-teM^^siK-ldo-Int' têe-kita-meng. Édition avec un triple commentaire, comprenant ; 1* des notes philosophiques, 2» l'explication des expressions les plus difficiles, $• une paraphrase du texte. Composé par le docteur Sse-tchang, samommé Son-tsim, et publié par son disciple Ueou Ping-min, dit Foa-foa.
Le grand Catalogue de la Bibliothèque impériale de Pé-kiog {King-ting-sse'kou-tsven'Chcm-isong'mouh) nous fournit en outre la liste suivante d'éditions spéciales du livre de Mencius :
E. —Meng-tste Tching-i (Sens correct du lirre de Mencius); ftlifresoB kiouen.
F. — Meng-itze li-i (Sens établi du livre de Mendos) ; 2 livres.
G. — Meng-tsze Kiang (Commentaire du livre de Mencius); 1 livre,
H. — Meng-tsze Tchouen (Explication traditionnelle da livre de Mendiu); 29 livres.
I. — Meng-tsze Tsing-i (Sens pur du livre de Mencius) ; 34 livres.
J. — Meng-tszfi Choueh (Interprétation du livre de Mencius) ; 7 livres.
K. — Meng-tsze Tsi-sou (Éclaircissements réunis pur le livre de Meadui); Id livres.
L. — Meng-tsze Tsa-ki (Mémoires variés sur le livre de Mencius) ; 4 liTres.
^—Meng-tsze Sse-choueh (Interprétations pédagogiques sur le Ufre de Mepc^us) ; 2 livres.
N. — Tou Meng-tsze tah-ki (Récits pour la lecture du livre de Mencias); 2 livres.
O. — Sou PUjtg Meng-tsze (Examen critique de Mencius par Sou-Sion); 2 livres.
P. — Meng-tsze Fa-ti (Exposé du sens général de Mencius) ; l livre.
Q. — Meng-tsze Kao-i (Examen des choses extraordinaires renfermées dam le livre de Mencius) ; 2 livres.
impériale". Nous n'en connaissons pas d'édition mongole; mais il existe une version manuscrite en cette langue au Département asiatique de Saint-Pétersbourg'. Enfin nous en possédons personnellement une édition japonaise, jusqu'à présent unique en Europe. On m'a
R. — Meng-i'ting-tsze (Appréciations critiques du livre de Bleng-tsse); 7 livres.
S. — MenÇ'tsxe Choueh'kiang (Commentaire du livre de Meng-tMe); la livres.
A part ces éditioDs spéciales du traité de Mencius, on trouve encore ce livre joint, comme il a été dit, à toutes les éditions du recueil des Sse-choû, Tun des monuments le plus souvent réimpri* mes de la littérature chinoise.
' Voici les principales éditions tartares que l'on possède en Europe des Quatre-Livres, et où Ton peut trouver la traduction mandchoue de l'œuvre de Mencius :
A. — Inenggidàri giyangnakha Sse^hou-i dchourgan-bé soukhé bitkké. Traduction mandchoue du texte et de la paraphrase impériale des Quatre-Uvres; 24 vol. in-f». (Bibliothèque impériale, Nouv. fonds, n» 571.)
B. — Mandchou nikan kkergen-i Sse-chou. Les Quatre-Livres en chinois et en mandchou ; in-8*. (Bibl. imp., Nouv. fonds, n» 916.)
G. — YU'tcM fan-i Sse-chou. Les Quatre-Livres en chinois et en mandchou ; édition impériale ; 2 vol. in-ft». (Bibl. imp., Nouv. fonds, n« 915.)
D. — Man-han Sse-chou tsi-chou. Les Quatre-Livres, avec le commentaire du docteur Tchou-hi, en chinois et en mandchou ; 12 vol. in-ft». (Bibl. imp., Nouv. fonds, n" 1002.)
A ces éditions des Quatre-Livres, il faut ajouter l'ouvrage suivant :
E. -> Sse-chou yao-lan. Aperçu des choses les plus importantes renfermées dans les Qnatre*Livres» en mandchou; in-8*. (Bibl* imp., Nouv. fonds, n»923.)
> On possède à Paris une admirable copie de ce manuscrit : elle porte le titre suivant :
[En moafsol ; Bourbon bitsik^. Les Quatre-Livres classiques de la Chine, traduits en mongol, copiés sur deux mss. inédits par l'ex-lama L. Gomboîew. Saint-Pétersbourg, 1838 ; 3 vol. in-ft» min.
assuré qu'il existe également des traductions de Mencins ea coréen et en siamois : mais le titre d'aucune d'elles n'est encore panrenu en Europe.
Le livre de Mencius a été en outfé traduit dans plusieurs langues européennes ' ; mais nous n'en possédons une connaissance parfaite que depuis la publication par la Société asiatique de la savante version latipe de M. Stanislas Julien, de l'Institut. Cette version est basée sur les meilleures commentaires indigènes et sur les explications des littérateurs mandchoux chargés de déterminer dans la langue de la djnasti^ tartare, actuellement régnante, le sens, en quelque sorte sacramentel, des livres sacrés et philosophiques de l'antiquité chinoise.
I Voici, suivant Vordre de leur apparition, les traductions eu.ropéennes du livre de Mencius, dont nous avons connaissance :
1. SineosU Imperii LIbri classid tei, nlniram Â<krtlorum Mbola, Immuiabile meditun, Liber sententfaraiii, Ifendus, etc. è sinico idioiMCe io totimm trateeti à F. Fr. Mo>el, S. J. Praga, 1711s in-ft^ mbi.
2. Si-cboa-gei, to ieste Tcbetire k«igi ; traduit mir les textst inandclioaiL en russe, par LtONTRWaKi. Saint'Pêtersbourg, 11S0; in^*.
S. Mengotseo vel Ifendam, incer sinenses pbilosopbos, ingenio, âocirini, QomiDisque claritate Confucio proximum, edidit, latioâ interpretatione, ad interpretationem tartaricam utramque reœnsita, instruxit, et perpetuo coiiimentario e sinicis deprompto, illustravit Stanislaus Julien. (Societatis asiatics et comitis de Lasteyrie impensis.) Lutetiœ Parisiorum, 182i^-20;2 vol.
4. The£bineseClassical Worlu, cQQiflMNMy callAd tbe Four Books, translar ted and illustrated witb notes, by tbe late Rev. David Golue. Malacca, Misision Press, 1828 ; in-S».
5. lies Quatre Livres de philosophie morale ec politique de la Gbine, traduits par G. Pacthier. Paris, 1851 ; in-12. (Collection Charpentier.)
6. The Ghinese Glassics : wiih a translation, critical and exegetical notes, prolegomena, and copious indexes. By James Legge. Hong-kong, 1861 ; 7 Tol. gr. in-8'».
HIOUEN-TSANG
MOINS B0UPPBI5T£.
SA VIB^ SES t>£LEBi]!^AGES.
Hiouen-tsang ou Youen-tsang, célèbre voyageur bouddhiste, naquit en l'an 603 dé notre ère. Sotl nom séculier était Tchin-cki, c'est-à-dire «Thotnlne de la famille de Tchinn, Ses ancêtres étaient originaires de Ing*tchouen , dans le Honaan '. Il n'avait que huit ans, lorsqu'un jour son père lui donna lecture du Livre de la piété filiale [Htao-king) de Confucius; quand il en fut arrivé au passage où le disciple Tseng-tsze quitte sa natte et se lève devant le grand philosophé son maître , le jeune Hiouen-tsang arrangea le devant de son vêtement
< Un panégyriste nommé Tchang-choueh, auquel on doit la préface qui accompagne la relation des voyages de Hiouen-tsang, fait ronwnter la famille de ce fameux pèlerin au règne de Hoang-ti, et le rattache successivement à celle de Tempereut Chon (2200 ans avant notre ère) et à une foule d'autres grands personnages de la dynastie des Tchceou et de celle des Han.
256 HIOUEN-TSANG, MOINE BOUDUISTK.
et se leva également. Son père, lui en ayant demandé la cause , reçut pour réponse : « Quand Tseng-tsze eut entendu les instructions du maître (deConfucius), ilquitta sa natte; aujourd'hui que je reçois vos leçons bienveillantes, comment pourrais-je rester tranquillement assis? » Cette réponse ne manqua pas de charmer le père, qui entrevit dès lors l'avenir réservé à son fils. Aussi se hâta-t-il de dire à ses parents appelés à cet effet : «n fera la gloire de votre maison. » Le jeune Hiouen-tsang persévéra en effet dans l'étude des livres canoniques des anciens Chinois. Un de ses frères, s'étant consacré à la doctrine bouddhique, entra en religion et invita Hiouentsangà le visiter; puis, comme il reconnut en lui an talent supérieur, il l'initia à l'intelligence des livres sacrés.
Sur ces entrefaites, un décret impérial fut rendu pour l'ordination, à Lo-yang, de vingt-sept religieux. Bien que le nombre des candidats fût de plusieurs centaines, Hiouen-tsang regrettait de ne pouvoir se mettre sur les rangs : il n'avait pas l'âge exigé par les règles. Cependant une inspiration le pousse à se diriger vers la salle des concours. 11 y arrive : mais il craint d'avancer trop avant. 11 a fait tout ce que sa timidité lui a inspiré, et maintenant encore il n'ose s'avouera lui-même le but de sa démarche. Tandis qu'il stationne ainsi à l'écart, cherchant à se blottir en quelque coin, il est aperçu par un examinateur, qui s'approche de lui, et, après s'être informé de son nom, l'interroge ainsi : «Désirez-vous être ordonné?» Le jeune Hiouen-tsang, encouragé par ces paroles bîenveillan-
tes, répondit qu'il le souhaitait ardemment, mais qu'il était encore trop peu instruit, et qu'enfin il n'avait pas atteint l'âge voulu pour cette ordination. « Mon seul désir, ajouta-t^-il , est de répandre au loin la loi éclatante que nous a léguée le Bouddha. » Cette réponse fut accueillie avec joie, et Hiouen-tsang fut admis dans le couvent où était déjà son frère > et cela sans qu'il eût à subir aucun examen.
A peine âgé de treize ans, il avait déjà acquis une grande intelligence de la doctrine du Bouddha. Il excellait dans l'explication du nirvana (la fin suprême, suivant les bouddhistes] et exposait tous les dogmes de la religion à laquelle il s'était consacré. Sa réputation commença à se répandre au loin, et bientôt on lui donna le titrç de Maître de la loi.
A la suite des désastres qui signalèrent la chute de la dynastie impériale des Souï, Hiouen-tsang et son frère se mirent en route, pour chercher un lieu où ils pourraient continuer leurs études et propager les connaissances qu'ils avaient acquises dans la loi du Bouddha^ Ils se fixèrent, à cet effet, dans le couvent Koung-hoeî^ Sse de la ville de Tching-tou. •
En 622, le Maître de la loi, ayant atteint l'âge de vingt ans, reçut le complément des règles monastiques^ Hiouen-tsang parcourut alors les pays où se trouvaient des couvents et des religieux versés dans l'intelligence des livres sacrés. Une grande dissidence lui parut régner entre les différentes écoles, et, comme il ne voyait pas de moyen d'arriver à une solution satisfaisante pour en accorder les croyances, il résolut d'en^
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treprendre un voyage dans les contrées de l'ouest, afin d'y interroger les sages, d'y recueillir les livres sacré et de s'inspirer sur la terre elle-même où le Bouddha était né et avait passé le cours de son existence. Telle fut l'origine des voyages qui ont rendu célèbre le nom de Hiouen-tsang dans la plus grande partie dé l'Asie, et qui, de nos jours, lui ont fait traverser les mers pour arriver jusqu'en Occident, oîi un illustre interprète s'est chargé de nous le faire connaître par le récit de ses intéressantes pérégrinations.
Hiouen-tsang part de Liang-tcheou (extrémité' nordouest de la Chine), dans le courant de l'année 628, et gagne tout d'abord le fameux empire des Ouigours, à la capitale duquel il arrive, après avoir souffert toutes les fatigues d'un voyage long et pénible au travers des déserts, des marais, des montagnes, des vallées, des forêts, et s'être fait le jouet du mirage dont il fut souvent la victime. De cette capitale , il se dirige dé nonveau vers l'ouest et visite successivement les principales viles de la région accidentée qui répond à là Dïoungarie. De là il se rend au mont Ling-chan (nommé actuellement Mousour Dabaghan), dont il traverse les sentiers escarpés, au milieu d'une atmosphère tantôt glaciale et nébuleuse, tantôt obscurcie par des tourbillons de neige. II parcourt ensuite la région du laxartès et de la Transoxane, oh les Turcs étendaient alors leur puissante domination, et pratiquaient, suivant le Siry»4£i, le culte du feu. Hiouen4sang pénètre successivement à Talas, à Samarkand, à Balkh, à Bamian, l'un des centres de la doctrine bouddhique, dans le Kaboul,
à Peïchaver, à Attok. 11 passe de là par le pays d'Oudyâna , célèbre par les plus anciennes légendes brahmaniqnes qui l'ont consacré, et par les nombreux monuments qu'y élevèrent les sectateurs de la doctrine du Bouddha. Le Maître de la loi chemine ensuite au travers des contrées montagneuses situées au nord du Kachemîre, et, après avoir séjourné assez longtemps dans le Pendjab, il parvient au royaume de Panoutcha (dont Pantch, la capitale, existe encore) et à celui de Radjapoura (actuelleipent Radjavar). Les plaines baignées par les eaux du Gange offrent de nouvelles curiosités à notre voyageur, avide surtout de ce qui touche, de près ou de loin, à la foi religieuse à laquelle il s'est consacré. Parmi les États qui existaient dans ce bassin, à l'époque du passage de nôtre voyageur, se trouvait celui du Kapilavastou, où naquit Çakya-Mounî , l'apôtre et en quelque sorte le fondateur du bouddhisme, et celui de Rouçinagara, où ce grand instituteur termina son ^^stence.
^"""^ Parti de Bénarès, Hiouen-tsang explore avec un soin des plus minutieux le vaste territoire de Magadha, puis, avec plus de rapidité, les royaumes situés au-delà du Gange, dans la partie nord-est du Bengale. L'activité du Maître de la loi ne s'arrête pas là; il se décide à visiter la partie sud de l'Hindoustan et y poursuit ses la» borieuses investigations. Il ne peut voir Ceylan de ses propres yeux, mais il recueille sur cette île tous leç renseignements qu'il peut se procurer aux diverses sta* tions de son long voyage. Il remonte ensuite vers le nord, au travers du Goudjarat, duSindh, du Moultan, et
atteint de nouveau le royaume de Magadha ; enfin il reprend la route de sa patrie, visitant la plupart des pays qu'il avait déjà traversés à son arrivée dans Tlnde. Il longe le cours de TOxus, gravit de nouveau les montagnes du Tsoung-ling et pénètre sur le plateau de Tartarie^ d'où il regagne le nord-ouest de la Chine par les royaumes de Rachghar, de Yarkand et de Rhotan.
Le bruit de la prochaine arrivée de Hiouen-tsang se répandit rapidement et parvint jusqu'à la cour. Dans la première lune de l'année 645, au printemps, une députation fut envoyée à sa rencontre , et des réjouissances furent préparées pour fêter son heureux retour. On déposa dans le monastère Hong-fo-Sse les objets ainsi que les livres rapportés par le Maître de la loi. Cette précieuse collection, comprenant des reliques de la chair du Tathâgata, plusieurs statues du Bouddha ^n or, en argent et en bois de sandal, et six cent cinquante-sept ouvrages, fut amenée par vingt-deux chevaux. Après avoir questionné longuement Hiouentsang sur ce qu'il avait vu et appris de plus curieux , l'empereur, qui l'avait fait venir en sa présence, lui exprima sa satisfaction et voulut le nommer ministre. Le Maître de la loi s'en excusa, disant qu'il ignorait la doctrine de Confucius, qui était alors la base de l'édifice social, et que s'il abandonnait la doctrine du Bouddha, à laquelle il s'était consacré dès sa première jeunesse, il ressemblerait à un navire à voiles qui quitterait les eaux de la mer pour voguer sur la terre ferme* Il pria en même temps l'empereur de lui permettre de terminer ses jours dans un couvent, où il pourrait tra-
duire les nombreux ouvrages qu'il avait rapportés de rinde. Sa demande lui fut accordée , et on lui adjoignit un certain nombre de personnes destinées à l'aider dans la révision et la copie de ses traductions.
Nous ne citerons pas ici la liste des nombreuses versions chinoises d'ouvrages indiens que Hiouen-tsang rédigea dans le calme et l'austérité de la vie cloîtrée, afin de ne pas étendre davantage le cadre de cette biographie. La môme raison nous forcera de taire les services éminents que le zélé pèlerin rendit à la doctrine du Bouddha, en obtenant pour elle la faveur impériale et de nombreuses ordinations de religieux et de missionnaires. Hiouen-tsang avait conservé des traces de toutes les fatigues endurées pendant le cours de ses longues journées , et il se ressentait souvent du froid glacial qu'il avait éprouvé en gravissant les montagnes de l'Asie centrale. En 656 , une maladie vint l'assaillir et plonger dans une morne tristesse les innombrables personnes qu'il s'était attachées par ses vertus et son savoir. Plusieurs fois, grâce aux médecins que l'empereur envoyait constamment près de lui, il parvint à se rétablir; mais, comme il ne cessait de se livrer au travail fatiguant des traductions qu'il avait entreprises, il sentit ses forces s'épuiser et la mort approcher à grands pas. Dès lors il ne songea plus qu'à s'y préparer, et à donner ses dernières instructions à ses disciples.
Un jour, l'un d'eux accourut annoncer au Maître de la loi qu'il avait vu en songe un Stoûpa d'une bai^teur prodigieuse s'écrouler tout à coup. «Ceci ne
VOUS concerne point, lui dit Hiouen-tsang avec calme^ c*est le présage de ma fin prochaine. »
Dans ses derniers moments, le Maître de la loi ordonna à ses disciples de distribuer ses vêtements et ses richesses aux pauvres; il fit ensuite de nouvelles recommandations, puis, se reposant sur sa couche, il adressa une courte prière à Maïtréya Tathâgata. Le cinquième jour de la deuxième lune, il avait expiré (664 de notre ère).
^la nouvelle de sa mort, Tempereur répandit des larmes abondantes et fit entendre des cris déchirants : il venait de perdre, disait-il, le trésor de l'empire* Durant plusieurs jours, toute réception solennelle fut suspendue au palais. Un décret impérial ordonna , en outre, que les funérailles de Hiouen-tsang fussent faites aux frais de TÉtat, et qu'on élevât une tour en Thonneur de Tillustre défunt. Le jour de ses obsèques , une foule innombrable accompagna le corps jusqu'à sa dernière demeure : le morne silence des religieux n'était troublé que par les lamentations du peuple, qui ne pouvait retenir la douleur que lui causait la perte de ce grand pèlerin.
Les voyages dont nous venons d'énoncer rapidement lés principales stations ont été consignés dans l'ouvrage chinois intitulé : Ta-Tang Si-yu-ti chi-œull-kiùuen, c'est-à-dire «Histoire des contrées occidentales, publiée sous la grande dynastie du Tang, en douze livres, » in-8*. Cette précieuse collection de documents sur les cent trente-huit royaumes décrits par Hiouentsang, et qu'il avait pour la plupart visités en per-
llIOU£l!i~TSANG, MOINE^ BOUBDHIST^. 263
sonne, a été traduite en français par notre savant 6inologoe, M. Stanislas Julien^ de llnstitut *, Le récit des voyages du célèbre pèlerin bouddhiste a été rédigé avec des détails biographiques par HoeMi et terminé par Yen-tsoung, contemporains de Hiouen-tsang» et publié en chinois sous le titre de Ta-Tang tse 'en-ssesan^ thsang-fa sse-ichouen; Hoet'li-pe9tnehi'4soung^isieH, c'està-dire « Histoire du Maitre de la Loi des Trois Recueils % du couvent de la Grande-Bienfaisance , publiée sous la dynastie des Tang» (édition impér. en 10 vol. gr, in-S**). M. Stanislas Julien a également traduit cet ouvrage en français dans sa Collection des voyages des pèlerins bouddhistes.
Je n'ajouterai point, & ce qui précède, une appréciation générale du caractère de Hiouen-tsang : son histoire , dont on a lu l'exposé rapide, parle suffisamment par elle-même, et il n'est point permis, à un écrivain européen surtout , dians l'état actuel de nos connaissances sinologiques , d'ajouter à l'opinion de ses compatriotes ses propres impressions sur un personnage qui a été une des plus grandes figures de son siècle et l'un des hommes les plus vénérés dont s'honore la Chine. Qu'il nous suffise de rappeler que l'histoire de sa vie , dont nous a doté un savant interprète français, nous le représente sans cesse comme un religieux
> Mémoire sur les contrées occidentales, traduit du sanscrit en chinois, en l'an 648, par Hiouen-tsang, et du chinois en français par Stanislas Julien. Paris, Imprimerie impériale, 18à7; in-a^
* Sanscrit : Tripitakdtchdryya,
aux mœurs pures et austères , à Tair grave et majestueux, dont la parole, successivement brillante et simple, éloquente et harmonieuse, entraînait la foule enthousiasmée dans les voies de la nouvelle doctrine do Bouddha, doctrine qui eût été sans doute impuissante à renverser* les croyances préexistantes et à réunir une foule aussi considérable d'adeptes, si, pour destinée suprême, comme le veulent certains critiques, eUe n'eût assuré à Thomme que la triste condition de Vtnéantissement !
< Histoire de la vie de Hiouen-tsang et de ses voyages dans Flnde, depuis Tan 629 jusqu'en 645. par Hoei-li et Yen-tsong, suivie de documents et d'éclaircissemeDts géographiques tirés de la relation originale de Hiouen-tsang, ptr Stanislas Julien. Paris, Imprimerie impériale, 18^3;. in-S**.