M. GUIZOT ET M. VACHEROT
37. Le spiritualisme se donne un tort bien gratuit visà-vis du matérialisme, et surtout vis-à-vis de lui-môme, en excluant de l'âme les facultés et les désirs qui appartiennent à la sensation. Cette erreur a été déjà combattue par moi *, mais je la retrouve si franchement accusée et si fortement accentuée dans le récent ouvrage d'un écrivain célèbre, que je ne puis m'empêcher de prendre texte de cet acte pour renouveler ma protestation. Voici donc sur quelles ruineuses bases M. Guizot établit la distinction essentielle de Tâme et du corps.
« Le corps est étranger », dit-il, « à toute idée de moralité ; il est livré à la pente de ses besoins et de ses désirs ; il n'aspire et ne tend qu'à les satisfaire. L'âme a des besoins et des désirs tout autres et souvent contraires à ceux du corps ; et si elle cède souvent aux tendances du corps, bien souvent aussi, dans les vies les plus obscures comme dans les plus éclatantes, elle leur résiste et les surmonte. Quand le corps domine en lui, l'être humain penche vers le matérialisme ; quand il écoute les aspirations de Tâme, c'est vers le spiritualisme qu'il s'élève ^ »
Que d'erreurs majeures à relever dans ce peu de lignes ! Commençons par la plus grave. « Le corps est étranger à
1. Dans mes Essais de Physiologie Philosophique, p. 518 et suivantes*
2. Méditations sur l'état actuel de la religion chrétienne, par M. Guizot, p. a24.
VAllIÉTÉS PHILOSOPHIQtJES
toulcidéc àtmoralité, » Celte dénégalion restrictive n'implique-t-elle pas que, dans la pensée de Fauteur, le corps est susceptible de certaines idées ? Mais un tel aveu donnerait gain de cause aux prétentions les plus outrées du matérialisme Un corps susceptiBle de concevoir certaines idées, un corps capable de penser ! Se peut-il qu'un spïritualiste aussi éclairé que Test M. Guizot ait bien entendu faire à ses adversaires une concession pareille, qui équivaut, ni plus ni moins, à les laisser maîtres du champ de bataille? Oui, certes, car Filluslre écrivain ajoute immédiatement : « Il (le corps) est livré à la pente de ses besoins et de ses désirs ; il n'aspire et ne tend qu'à les satisfaire. » Ainsi, fâme a ses désirs, mais le corps aussi a ses désirs. Le corps est donc un sujet pensant : en quoi dès lors se distingue-t-il de l'âme? Il n'en diffère que par Tinfériorité de ses <( iendances », de ses « aspirations ».
38. Assez! le matérialisme ne vous en demande pas da vantage. Dès ce moment, vous lui appartenez, car si le corps est le générateur essentiel et suffisant de certains désirs^ de certaines pensées^ de certaines idées^ c'est sans le moindre fondement et sans aucune apparence de raison qu'on irait imaginer une chose essentiellement et absolument distincte de ce corps alin d'expliquer la génération de ceriaim autres désirs, de certaines autres tendances, de certaines autres idées, qui se produisent néanmoins en lui, tout comme les premiers, et sont, aussi bien qu'eux, sous sa dépendance.
M. Guizot croirait-il pouvoir contredire à cette dernière assertion, à savoir que toutes nos idées, que tous nos désirs, tous les états de l'âme, sont sous l'influence du corps ? H est loisible à chacun de nier ce fait comme il est loisible