‹ Variétes philosophiques [microform]Chapitre 13 sur 41 · UNE ERREUR SPIRITUALISTE · texte numérisé non relu

UNE ERREUR SPIRITUALISTE

de nier que la terre tourne ; mais ce fait n'en est pas moins une vérité scientifique des mieux établies. Consultez les aliénistes, les médecins en général, les physiologistes, ou mieux regardez vous-même avec vos yeux d*homme, après avoir quitté vos lunettes de philosophe doctrinaire, «t vous apprendrez à n'en plus douter que l'état de nos désirs moraux, comme l'état de nos désirs sensuels, que le degré et la forme de notre moralité^ comme le degré et la forme de notre sensualUé, sont étroitement liés à l'état de notre cerveau et à l'état de nos entrailles. Est-ce que par hasard vous n'auriez jamais pris garde qu'une excitation purement physique et locale de nos organes génitaux a un retentissement sur notre àme, où il répand le trouble de l'émotion voluptueuse ? N'auriez-vous donc jamais vérifié cette remarque de Rabelais que, pour le succès d'une démarche auprès d'un ministre, il est de la plus grande importance de n'aborder l'homme d'État qu'à un certain moment de sa digestion ? Oui, il suffit quelquefois qu'un état d'inflammation ou de congestion se produise sur un point du cerveau ou des autres viscères pour que le plus parfait honnête homme devienne un cleptomane (qui a la monomanie du vol), pour que le plus chaste tombe dans un libertinage effréné, pour que le plus modeste et le plus timide arrive à Parrogance la plus insolente, etc., etc. Ce sont là des vérités d'observation, vérités tristes, si vous voulez, mais non moins certaines, et dont nos asiles nous offrent des preuves vivantes par milliers.

Reprenons le fil de la discussion.

39. Si Ton accorde à la matière de nos organes la propriété de ressentir certains désirs et de concevoir certaines idées, c'est l'attribut essentiel et caractéristique de l'âme

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qu oo lui coBcède, c'est-à-dire la subjectivité, le moi, h coDscience ; et dès lors l*âme, en tant qu'essence distincte du corps, n'est plus qu une hypothèse oiseuse, une superfétation, une pure fantaisie.

L'iacompatibilité géométrique des propriétés subjectives,c'est-à-dire du moi, dusensorium commune, du consensus unm,àG la conscience, avec l'étendue objeclive, autrement dit avec la matière, tel est le terrain solide sur lequel lespiriUialisme fermement campé est inexpugnable, mais hors duquel il ne saurait un seul instant tenir debout. Cette position, que les méditations des métaphysiciens géomètres avaient conquise mu spiritualisme, il l'abandonne aujonrd'hui et se perd dans les dédales de la contradiction et de labsurde en s'avisant de retrancher du domaine de Fâme la sensation et les désirs sensuels.

Le consensus et la conscience ne peuvent avoir lieu qu'en un point, un point identique et inétendu. Cest là une vérité qui doit sauter aux yeux de tout psychologue géomètre, c'est un axiome mathématique que Descartes et Leibniz ont cru nécessaire de démontrer pour venir en aide à nos infirmes intelligences.

<f On est obligé d'ailleurs », dit Leibniz, « de confesser que la perception et ce qui en dépend est inexplicable par des raisons mécaniques, c'est à-dire par les figures et par les mouvements. El feignant qu'il y ait une machine dont la structure fasse penser, sentir, avoir perception, on pourra la concevoir agrandie en conservant les mêmes proportions, en sorte qu'on y puisse entrer comme dans un moulin. Et, cela posé, on ne trouvera en la visitant en dedans que des pièces qui poussent les unes les autres, et jamais de quoi expliquerjiine perception.[Ainsi, c'est dans la substance simple et non dans le composé, ou dans la machine, qu'il la faut chercher. Aussi n'y a-t-il que cela qu'on

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puisse trouver dans la substance simple, c'est-à-dire des perceptions et leurs changements. C'est en cela aussi que peuvent consister les actions internes des substances simples. » (Leibnitii Opéra philos,, Berolini, 1840, p. 706-

Or qui àvi sensation, à\i perception, sentiment, conscience^ moi. L'âme est donc attestée par la sensation aussi invinciblement que par l'émotion morale la plus sublime, et attribuer à la matière la faculté de sentir, c'est par conséquent une double faute : c'est ériger en fait l'impossible, l'absurde, et c'est sacrifier l'argument sur lequel repose tout entière la preuve de l'indestructibilité de l'âme, la preuve de l'existence en soi et par soi et de l'impérissabilité absolue de la force à qui appartiennent l'intelligence, la volonté et les aspirations de l'être moral.

Le dualisme ontologique de l'âme et du corps, je le répète, s'établit par des considérations de haute géométrie, et aucun autre genre de démonstration rigoureuse ne lui est, ce me semble, applicable. Or, par une rencontre bizarre, par une sorte de.contact d'extrêmes, il se trouve que la physiologie matérialiste et les psychologues spiritualistes de l'école prosente semblent s'acharner de concert à faire disparaître la véritable preuve de la distinction essentielle de l'âme et du corps sous les épaisses ténèbres de deux erreurs. Les uns soutiennent que certaines sensations sont inconscientes, ce sont des matérialistes; les autres vont encore plus loin: ils excluent du moi, de l'âme, la sensation, d'une manière absolue ; ce sont des spiritualistes !

40. M. Vacherot, cité par M. Guizot, a essayé aussi de combattre le matérialisme par les mômes armes, armes meurtrières sans doute, mais seulement pour ceux qui les

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manient. « Rien ne prouve w, déclare M. Vacherot, « que rhypolhèse du matérialisme soit vraie; au contraire, des faits positifs en démontrent la fausseté.»

Voici ces faiis positifs: «Si l'âme », poursuit Fauteur, « nVst qu'une résultante du jeu des organes, comment a-t-elle le pouvoir de résister aux impressions, aux appétits du corps, d*en diriger, d'en concentrer, d'en gouverner les facultés? Si la volonté n'est que Tinstinct transformé, comment expliquer son empire sur l'instinct? Ce fait est un argument irrésistible ; c'est Técueil où s'est brisé, où se brisera toujours le matérialisme...» (La Métaphysique et la Science, par M. Vaci7.erot, 1. 1, p. 174.)

Impressions du corps, appétits du corps, facultés du corps, ce sont là des expressions, je suis forcé de le répéter, qui n'ont aucun sens dans le langage de la science rigoureuse; nous sommes donc réduits à conjecturer ce que Fauteur a bien pu vouloir dire.

Qu'est-ce donc que ces impressions et appétits du corps auxquels Fàme aurait le pouvoir de résister? Notre philosophe ne peut avoir entendu par làflue les impressions et les désirs des sens. Que sont ensuite ces facultés du corps que l'âme encore aurait le pouvoir de diriger, de concentrer, de gouverner? Je ne saurais le dire, et Fauteur, je l'en soupçonne véhémentement, serait à cet égard tout aussi embarrassé qu'un autre ; mais il est à présumer qu'il a eu vaguement en vue de désigner le mouvement organique. Eh bien, j'ai le regret d'avoir à dire à l'honorable et savant M. Vacherot ce que j'ai pris déjà la liberté de faire entendre à M. Guizot : c'est que les sens n'agissent pas moins irrésistiblement sur les facultés morales que cellesci n'agissent elles-mêmes sur les désirs sensuels, et que Fempire de la vie végétative sur Fétat mental est encore plus entier et plus absolu que celui de l'état mental sur

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