Déterminer les facultés et les besoins essentiels de la
nature humaine et, cette connaissance acquise, en déduire
la conceplion d'un ordre social adéquat, tel est le point de
départ de la doctrine de Fourier; rien, on peut le dire,
n'est plus largement philosophique et plus solidement
scientifique qu'une telle base. Restait maintenant à juger
la conslniclion doctrinale élevée sur celle première assise.
Nous rendons-nous bien compte de l'immensité du pro-
blême que ce génie a eu la puissance d'embrasser et de
formuler elTaudace de vouloir résoudre? La tâche qu'il
s'est donnée est à peu près celle-ci :
Premièrement, créer la véritable psychologie, c'est-àdire accomplir ce qui avait défié tous les efforts des philosophes ; deuxièmement^ acquérir l'exacte notion des raop,r., .Wp,.,!». .u.„.„e ,.e ,» ..„„.u „cHuL ont entre eux et calculer ensuite sur cette donnée le mécanisme social constituant l'agencement harmonieuxde ces divers vo\m^%s\ troisièmement, déterminer les conditions matérielles (physiques, physiologiques, économiques, etc., etc.) du milieu social à créer ; quatrièmement, contrôler les déterminations psychologiques de celte société idéale au
moyen d*une analyse raisonnée des phénomènes sociologiques offerts par les diverses sociétés d'origine spontanée, et au moyen de la loi historique qui régit l'évolution de ces sociétés.
Fourier aurait pu s'en tenir à ce programme, déjà si effrayant ; mais son esprit qui, quant à la hauteur et à l'universalité du point de vue, est frère d'Aristote et deLeibniz, avait aussi cette profondeur qui plonge au fond de Tabîme métaphysique : un tel esprit n'eût point été satisfait s'il n'eût donné à ses créations psychologiques et sociologiques la sanction de la science de l'ordre universel, la sanction de l'absolu. Son imagination embrassa dès lors le cycle entier de la science et de la philosophie et s'efforça d'arriver à tous les confins du monde de la pensée.
Concevoir une entreprise pareille suffit assurément pour attester une supériorité inlellectuelle des plus rares, mais pour mener à terme cette tâche, qui en définitive n'est autre chose que la consommation de toutes les sciences spéciales et leur couronnement unitaire par la science universelle qu'elles doivent toutes concourir t constituer, n'estil pas évident que Imtelligence d'un seul homme, si grand fût-il, était insuffisante? N'est-il pas manifeste apriorique Fourier n'a pu venir à bout d'une œuvre semblable, et n'est-il pas bien surprenant qu'un doute à cet égard se rencontre chez d'excellents esprits ? « Moi, j'ai tout trouvé », répondait un jour Fourier à Geoffroy Saint-Hilaire, qui revendiquait pour lui-même une part dans la découverte du principe de l'unité et do l'analogie universelles. Injuste et exorbitante en elle-même, cette prétention est pardonnable dans la bouche de Fourier ; je dirais presque qu'elle est touchante, dans son exagération même, comme un cri de révolte s'exhalant de l'âme ulcérée d'un grand inventeur qui ne rencontre que lïneple ironie, qu'on abreuve
VAttlÉTid f ËliOSOPËIQUEd
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#outrages, et dont sa foi est la seule consolation et le seul appui. Mais, rééditée et érigée en dogme par les disciples, cette parole ne servirait qu'à les couvrir d'un ridicule mérité et à éterniser les préventions des esprits critiques àréprddumaître.
Procédant par écari absolu, c'est-à-dire en tenant pour non avenu ce qui s'était fait avant lui, Fourier a donné un libre essor à l'originalité de son génie, et parcourant d'un vol d'aigle la sociologie, la psychologie et l'ontologie, il a laissé tomber sur ces trois grands ordres de questions une multitude de vues lumineuses entièrement neuves, dont plusieurs d'une importance majeure, mais qu'un grand nombre d'erreurs ont ternies. Aussi, se livrer à une critique approfondie de Fourier comme sociologue, comme psychologue et comme métaphysicien, c'est peut-être l'une des choses les plus utiles que l'on puisse faire, non seulement pour le progrès de la science sociale, le doute à cet égard ne me paraît pas permis, mais aussi pour le progrès de la philosophie générale elle-même.
Vous avez entrepris le premier cette critique sous son triple aspect, mon cher docteur, et cela avec une parfaite entente de votre sujet, avec Tautorité d'un savant, et aussi avec une indépendance de libre penseur, mais que la piété du disciple, excusez ma franchise, gêne peut-être encore un peu trop.
Jetons maintenant un coup d'oeil rapide sur votre analyse, nous arrêtant seulement sur quelques points d'un inté;ét culminant, dont j'ai besoin de m éciaircir avec vous. Mais ma lettre est déjà longue ; à une autre fois la suite de cet entretien.
LA PSYCHOLOGIE DE FOURIER
46. Entreprendre de créer à l'homme un milieu social qui soit en harmonie avec les besoins et les facultés de son âme, et dédaigner l'étude de ces facultés et de ces besoins, serait une inconséquence où le bon sens de Fourier ne pouvait le laisser tomber ; aussi cette étude fut-elle une de ses préoccupations dominantes, et j'ajoute que ses disciples ne sauraient trop s'appliquer à suivre cet exemple. En ceci j'exprime une opinion qui est aussi la vôtre, mon cher docteur, si j'en juge parla grande part que vous avez faite à la psychologie dans votre livre.
La science de l'âme se présente sous deux grands aspects que vous avez examinés l'un après l'autre avec un grand soin ; je viens après vous jeter un simple regard sur ce
double sujet.
Et d'abord que devons-nous entendre par l'âme ? car pour mon compte je n'admets pas qu'on puisse se dispenser de se mettre d'accord sur la signification des mots avant d'entrer en discussion sur les choses et les idées. Si la philosophie perd son temps en de stériles disputes, c'est principalement parce qu'elle néglige cette précaution.
Qu'est-ce donc que l'âme ? Je suis fâché de ne pouvoir répondre à cette question sans mettre un instant le pied dans la querelle brûlante, plus brûlante aujourd'hui que jamais, qui divise les penseurs en deux camps ennemis.
Il est une classe d'esprits, et c'est de beaucoup la plus nombreuse, qui, susceptibles d'être très heureusement doués à tous autres égards, sont sans goût, sans curiosité pour les vérités fondamentales, et s'en tiennent pour ainsi dire à celles qui se montrent à la surface, Pour cette classe
d'esprits, il n'y a au monde, ils en sont intimement con vaincus, qu'une seule réalité, Ja réalité des objets, de la matière, c'est-à-dire de ce qui tombe sous l'appréciation des sens. Pour eux, tout le reste n'est (i\ï'abslraction, chimère, néant.
Je dois avouer tout de suite que cette manière de voir a pour elle l'immense majorité des savants ; mais les majorités et les savants peuvent se tromper, et c'est ce qui a eu lieu ici, certainement.
La physique, la physique elle-même, nous enseigne que le témoignage de l'apparence, alors môme que celle-ci a toute la force de la plus irrésistible évidence, doit être tenu pour suspect et sévèrement contrôlé. Quoi de plus évident que la marche du soleil et du ciel entier au-dessus de nos têtes ? Cette évidence, les yeux de tous les hommes ne Font-ils pas proclamée en tous temps et en tous lieux? en est-il une autre de plus imposante ? Et elle n'est pourtant qu'une illusion, la science nous l'a démontré. Je vois une autre illusion dans celte certitude apparente, si saisissante aussi : à savoir, qu'il n'existe et ne saurait exister que des
Les objets, ou la matière, c'est tout ce que nous sentons et percevons, ou concevons comme pouvant être perçu d'une façon sensible. La notion d'objet suppose donc une sensation, une perception, une conception. Mais qu'est ce que tout ceci ? Serait-ce autant d'attributs de l'objet luimême ? Cette sensation, cette conception ne prouveraientelles autre chose que l'objet senti, perçu, conçu ? Pour mon jugement, elles prouvent encore autre chose: elles prouvent qu'en face de la chose sentie, perçue et conçue, il y aune chose qui sent, perçoit, conçoit.
A parler rigoureusement, il faut dire que le fait de sentir, percevoir, concevoir, constitue, lui seul, un fait
lA PSYCHOLOGIE DE FOURIER
absolument fondamental, le seul que l'observation immédiate nous donne ; mais si de ce fait fondamental et seul premier nous nous croyons en droit de conclure à l'existence d'un fait consécutif (un fait que la raison seule peut saisir, qu'on ne l'oublie pasj appelé Vobjet de la sensation, de la perception, de la conception, a fortiori q{ a priori devons-nous reconnaître aussi que, sous celte perception, sous cette sensation, sous cette conception, existe un sujet ; etce.çt/ye/,c'est ce qu'en d'aulres termes on appelle Ta^wf? ou le moi.
On me répondra peut-être que le sujet n'est nié par personne. Soit, mais, ce qui revient au même, ce qui est plus grave que de nier le sujet, c'est de voir en lui, non un coefficient, mais un produit, de l'objet ; c'est de faire naître ce qui sent de ce qui est senti, ce qui perçoit de ce qui est perçu, ce qui conçoit de ce qui est conçu ; et tel est le faux dogme sur lequel repose le matérialisme.
Celle doctrine récuse le témoignage de l'analyse métaphysique qui la condamne ; elle se réclame, au contraire, et hautement, des sciences physiques ; mais elle s'abuse : celles-ci ne lui sont pas plus favorables.
D'une part, la physiologie expérimentale et pathologique des sensations, d'autre part les hautes spéculations sur la constitution absolue de la matière, auxquelles les physiciens et les chimistes se sont vus poussés presque malgré eux par leurs récentes découvertes (voyez Chevreul, Tyndall. Joule, Grove, Berlhelol, Clausius, etc.), ont conduit la science à une conclusion des plus inattendues : de toutes les propriétés qualitatives de la matière, ces propriétés qui la faisaient jusqu'ici tout ce qu'elle est, il n'en est pas une seule, non, pas une, qui lui appartienne véritablement, et que, chose plus merveilleuse encore, elle n'ait empruntée à l'Ame, au Sujet, auquel il se trouve qu'elles appar-