‹ Variétes philosophiques [microform]Chapitre 21 sur 41 · BOILEAU · texte numérisé non relu

BOILEAU

50. Nousn'avons jamais marchandé l'éloge à M. Claude Bernard ; car, en ce qui touche à la plus grande partie de ses travaux, il n'a pas de plus sincère admirateur que nous. Mais, à l'occasion, nous ne lui avons pas non plus épargné le blâme *. Son discours de réception à l'Académie française est pour nous une invitation nouvelle et pressante d'user à l'égard de l'illustre savant de notre habituelle franchise, de celte indépendance et de cette impartialité d'appréciation qui ne font acception de personne ; car, en nous, le critique ne connaît d'autre ami que le vrai, et, s'il a des haines vigoureuses, c'est contre le faux, contre le faux qui triomphe et qui se drape dans la renommée et les honneurs.

51. Le discours de M. Bernard est un manifeste de physiologie philosophique, et un tel acte n'eût pas manqué d'avoir un grand retentissement parmi les physiologistes et les philosophes, si les premiers étaient moins étrangers à toute philosophie, et si les seconds n'étaient, sauf quelques exceptions trop rares, tout aussi peu familiarisés avec les connaissances physiologiques. C'est en effet une doctrine nouvelle, radicalement nouvelle, dans la science académi-

i: Voir mes Essais de physiologie philosophique.

VARIÉTÉS PIIILOSOPHIQDES

que et dans la bouche de l'illustre professeur, que celle qu'il est venu proclamer à la plus haute tribune de Tlnstitut. Quelle est Tessence de celte coEceptioo, dont l'objet est la loi fondamentale du mécanisme de la vie ainsi que les rapports généraux existant entre les organes et les forces premières qui les animent ? Quels sont et le principe et Forigine de celte théorie, et de quels éléments s'est-cUe enrichie ou appauvrie en s'éloignant de sa source et quittant son lit naturel pour entrer dans le canal intellectuel de célèbre expérimentateur, canal si bien fait d'ailleurs pour la répandre et la faire pénétrer chez tous les esprits ? Nous allons examiner rapidement ces points divers.

52. La profession de foi de M. Bernard contient, entre autres déclarations, la suivante :

- « La physiologie », dit-il, « établit clairement que la conscience a son siège exclusivement dans les lobes cérébraux ; mais quant à rintelligence elle-môme, si on la considère d'une manière générale et comme une force qui harmonise les différents actes de la vie, les règle et les approprie à leur but, les expériences physiologiques nous démontrent que cette force n'est point concentrée dans le seul organe cérébral supérieur, et qu'elle réside, au contraire, à des degrés divere, dans une foule décentres nerveux inconscients, échelonnés tout le long de l'axe cérébro-spinal, et qui peuvent agir d'une façon indépendante, quoique coordonnés hiérarchiquement les uns aux autres. «(Discours à l'Académie française, dans la Revue des Cours scientifiques du 29 mai 1869. )

L'intelligence, définie « une force qui harmonise les différents actes de la vie, les règle et les approprie à leur

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but, etc. » ; mais c'est du stahlisme pur, sans que Fauteur s'en doute! Non, c'est pis encore ; car si Stahl prétendait que l'âme est l'ouvrière des opérations de la vie végétative, sans s'expliquer autrement, et si ses disciples modernes, les animistes de l'école de M. Tissot ou de M. Bouillior, cherchent à lever la grosse difficulté de leur doctrine en représentant Tâme, en tant que ressort présumé des fonctions nutritives, comme une force sans conscience, c'est à l'illustre physiologiste contemporain qu'il était réservé d'expliquer la vie par l'aclion d'une intelligence inconsciente ! Et dire que notre physiologiste psychologue n'a pas ressenti le moins du monde le choc renversant de ces deux idées si incompatibles !

Oui bien, non content de faire présider l'intelligence à Indigestion, à la circulation, à la saccharification, etc., M. Bernard la sépare réellement, tout ce qu'il y a de plus réellement,c'esl-à-direanatomiquemcnt, de la conscience; et de ces deux attributs de l'esprit il fait deux locataires de Tencéphale séparés l'un de l'autre par d'épaisses cloisons, l'un habitant le bel étage de la demeure cérébrale, l'autre se voyant relégué au rez-do-chaussée delà maison et jusque dans les caves et les appaiienances. « La consscience »>,assure-t-il, « a son siège exclusivement dans les lobes cérébraux », et il ajoute: «L'intelligence n'est pas concentrée dans le seul organe cérébral supérieur, elle réside, au contraire, à des degrés divers, dans une foule de centres nerveux inconscients...»

Ce passage suscite encore une réflexion ; M. Bernard entend-il donc dire que c'est vneinéme intelligence individuelle qui résiderait à la fois, et par ubiquité, dans les lobes cérébraux et dans chacun des « centres échelonnés tout le long de l'axe cérébro-spinal »?Une telle proposition, pour quiconque possède les premiers éléments de la

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psychologie, est évidemment absurde, au même degré que celle deFintelligence inconsciente. J'aime mieux m'imaginer que M. Bernard a attaché à ses paroles la seule signification qu'il ne soit pas impoli de leur supposer: en déclarant que rintelligence n'est pas concentrée sur un seul point du système nerveux, mais qu'elle réside à la fois dans les différents organes centraux du système, à des degrés divers, réminent physiologiste aura voulu dire sans doute querf^* imiêlligences de degrés divers résident dans nos diverse entres nerveux ; tout comme en disant que Fintelligence n'est pas particulière à un seul homme, mais est départie à tous, on entend attribuer à chaque homme une intelligence entière et propre, et non un fragment d'une intelligence commune.

Mais si tel est le sens de la déclaration de M. Bernard^ — et nous venons de voir que, si elle a un sens, elle ne saurait en avoir un autre — , cette déclaration est une affirmation solennelle du polyzoïsme ; et ce principe nouveau , pour lequel j'étais seul à combattre depuis quinze ans, aura trouvé ainsi un deuxième champion dans l'illustre et puissant chef des physiologistes français.

Que M. Bernard renonce, s'il a pu concevoir une telle pensée, à se figurer l'intelligence comme une substance diffuse dont tout Taxe cérébro-spinal serait pénétré, tel qu'un morceau de sucre est imbibé par un liquide; une telle conception est une interprétation psychologique grossière, barbare, puérile, d'un fait d'observation physiologique dont nous avons donné le premier une explication péremptoire. Que M. Bernard rejette également l'erreur manifeste d'une intelligence en dehors du mot, cette autre énormité psychologique dont on ne peut se rendre compte que par rignorance de la valeur des mots. Enfin, que M. Bernard dégage sa pensée des ténèbres qui l'enveloppent encore, et

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du -tissu de méprises et d'incongruences où elle est enlacée comme enun réseau; qu'il formule ensuite celte pensée, libre d'erreurs et d'entraves, avec précision et avec franchise, et le grand académicien est dès lors l'adepte el l'avocat irrésistible de%ma théorie de la constitution polyzoïque de l'organisme humain ; avec moi, alors, et à rencontre de toute la science classique et de tous les systèmes de philosophie présents et passés, il soutient que l'homme individuel ne renferme pas un moi unique, mais qu'il renferme une collection hiérarchique de moz distincts correspondant à la collection hiérarchique des centres nerveux.

Oui, soit dit sans aucune ironie, M. Cl. Bernard est en voie de se faire mon disciple; la citation qui précède le démontre, et la suivante en est le complément décisif: « ..... De cette manière », poursuit l'orateur, « s'explique ce fait étrange d'une grenouille décapitée qui écarte avec sa patte la pince qui la fait souffrir '. On ne saurait admettre que ce mouvement si bien approprié à son but soit un acte volontaire du cerveau ; ii est évidemment sous la dépendance d'un centre qui, siégeant dans la moelle épinière, peut entrer en fonction, tantôt sous l'inflence centrale du sens intime et de la volonté, tantôt sous l'influence d'une sensation extérieure ou périphérique.

» Chaque fonction du corps possède ainsi son centre nerveux spécial, véritable cerveau inférieur, dont la com-

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