BAPPOBT A LA SOCIÉTÉ MÉDICO-PSYCHOLOGIOUE DE PARIS
(SéancAB des 29 mars et 26 avril 1869.)
...Tum cumprimis, ratione sagaci Unde anima atque animi constet natura videndum,
Lucrèce, 1. 1, v. 131.
Messieurs,
63. Le dernier numéro des Annales médico-psychologiques récemment publié m'a appris que dans votre séance du mois de juillet (1868), à laquelle je n'étais pas présent, la Société m'avait chargé de lui rendre compte d'un livre intitulé Uâme^ démonstration de sa réalité déduite des effets du chloroforme et du curare sur féconomie animale, par M. Ramon de la Sagra, membre correspondant de l'Institut \
Je me suis mis à l'œuvre aussitôt pour m'acquiller de cet honorable mandat, mais non sans regretter de l'avoir ignoré si longtemps et d'avoir pu paraître coupable d'une négligence qui serait sans excuse en présence du mérite de l'ouvrage et des titres scientifiques de l'auteur. Voici moii IravaîL
64. Le livre de M. Ramon de la Sagra ma paru instructif et digne dlntérêt ; et j'éprouve d'autant plus de plaisir
l.Ciivol. iii-18, librairie Germer-Baillière.
l'ame devant la science
à vous le faire connaître, que cet écrit, à côté d'opinions que je serai forcé de combattre, affirme avec énergie certains principes qui me sont particulièrement chers, et que pendant longtemps j'ai défendus seul.
Bien irréfléchie, bien aveugle à mon sens est la médecine si elle ne voit pas que la constitution d'une saine métaphysique s'oiTre en ce moment comme une condition sine qua non de ses développements futurs ! La métaphysique, qu'une certaine école s'est plue à confondre avec les divagations des métaphysiciens, est en soi, c'est-à-dire quant à son domaine et quant à son but, une science légitime et positive entre toutes ; car elle est la science des principes, et tout système de connaissances dont les principes restent obscurs, indéterminés, incertains, repose, cela est évident, sur une base non scientifique, une base mouvante, sur laquelle on ne saurait bâtir que des édifices éphémères *.
1. Nous trouvons les déclarations suivantes dans une puissante discussion de la philosophie d'Hamilton, par John Stuart Mill, le représentant le plus éminent du positivisme anglais, et dans lequel nous venons d'être aussi heureux que surpris de rencontrer un métaphysicien de première
force :
« England is often reproached by continental thinkers with indifférence to the higher pliilosophy. But England did not always deserve this reproach and is already showing by no doubtful symptom, that she will not deserve it much longer. Her thinkers are again beginning to see, what Ihey had only temporarily forgotten, that the difficultés of Metaphysics lie at the root of ail science ; that those difficulties can only be quieted by being resolved, and that until they are resolved, positively whenever possible, but at any rate negatively, we are never assured that any human knowledge, even physical, stands on solid foundations. » {An Examination of Sir William HamiltorCs Philosophy, by John Stuart MiLL, 3° édit., Londres, 1867, p. 2.)
(Les penseurs du continent reprochent souvent à TAngleterre son indifférence en matière de haute philosophie. Cependant l'Angleterre n'a pas toujours mérité ce reproche, et elle montre déjà, par des signes qui ne sauraient laisser aucun doute, qu'elle est décidée à ne pas le mériter plus longtemps. Ses penseurs commencent de nouveau à s'apercevoir, ce qu'ils
LAME DEVANT LA SCIENCE
La pathologie est une de ces sciences : elle ignore ses principes, et, qui plus est, elle se pare en quelque sorte de celte ignorance. Mais n'en est-elle pas cruellement punie, condamnée qu'elle est à se débattre impuissante dans les entraves d'une inextricable logomachie ? Il s'agissait dernièrement à rAcadémie de médecine de juger une question en apparence des plus simples ; elle consistait à savoir si une certaine disposition convulsive produite artificiellement chez les animaux comportait ou ne comportait pas la dénomination d'épilepsie. Les uns opinaient pour l'affirmative, d'autres se prononçaient pour la négative.
Toutefois, du choc de ces opinions ne jaillit pas la solution cherchée, mais il en sortit un autre enseignement qui n'eût pas été sans fruit s'il ne fût passé inaperçu : c'est que la question débattue et toutes questions analogues sont insolubles et dénuées de sens, étant formulées dans des termes non définis qui laissent à chacun pleine licence de les interpréter à sa guise.
^ Et par quel miracle, en effet, aurait-on réussi à se mettre d'accord sur le point de savoir si le cas proposé était ou n'était pas de i'épilepsie, alors que ce moi épiiepsie manquait d'une signification arrêtée, et que les différents contendants le prenaient dans des acceptions différentes ?
Le débat devait être stérile et interminable comme serait celui de deux astronomes qui, sans s'être préalablement mis d'accord sur la valeur conventionnelle du mot soleil, et l'un entendant effectivement désigner le soleil par ce nom, tandis que ce même nom serait appliqué par l'autre
iTaient momentanément oublié, que Im difficultés de la métaphysique sonl à la meine de toutes la sciences ; qu'on ne peut se soustraire à ces d,ffi€uUés qu'en les résolmnt, et que, d'ici à ce qu'elles soient résolues positivement quand ce sera possiùle, mais tout au moins d'une manière negalwe, noms ne serons Jamais assurés qu'aucune connaissance humain ne, même dans l'ordre physique, repose sur des fondements soUdes.)
à la lune, je suppose, mettraient en discussion si le soleil est un corps lumineux par émission ou par réflexion, s'il tourne autour du globe terrestre ou si c'est la terre qui tourne autour de lui, etc. Vaines paroles, efforts perdus, que tous les efforts et que toutes les paroles qui seraient alors prodigués de part et d'autre pour arriver à une entente sur ce point de science et pour en dissiper l'obscurité 1
Or ce n'est pas le mol épiiepsie seulement qui est équivoque et vague en pathologie. Non certes ; c'est aussi la plupart des dénominations nosologiques, et c'est enfin et surtout le terme premier du vocabulaire médical, le mot