‹ Variétes philosophiques [microform]Chapitre 30 sur 41 · M. H. Taine. Voir ci-dessys, p · texte numérisé non relu

M. H. Taine. Voir ci-dessys, p

L*AME DEVANT LA SCIENCE

dynamiques, des assemblages de forces pures ; et le corps vivant n'est lui-même qu'un assemblage de ces forces, mais il en est un assemblage systématique^ et elles y sont organisées. Quant à l'àme, elle n'est elle-même qu'une de ces forces constituantes ; mais en elle se centralise l'orgêinisation tout entière dont elle fait partie ; elle en est le lien général, la clef de voûte, le chef.

Le corps agit sur 1 ame, et l'âme réagit sur le corps; et, comme les spiritualistes le croient, c'est bien entre l'immatériel et le matériel, entre l'inétendu et Tétendu, entre le simple et le multiple, entre l'impérissable et le périssable, que le conflit delà vie a lieu; car, d'un côté, nous avons une force simple, un centre dynamique indivisible, comme eût dit Faraday, une monade, comme disait Leibniz; de l'autre, nous avons une agrégation de centres dynamiques, une agrégation de forces simples, agrégation qui n'existe que par le rapprochement et la combinaison de ses éléments, et qui se trouve anéantie par leur séparation.

Mais les matérialistes n'en sont pas moins fondés à soutenir que l'esprit n'est pas d'une autre essence que la matière, puisque celle-ci, ramenée à son élément composant (je ne dis pas intégrant)^ se résout en atomes-esprit, et que le conflit mutuel du corps et de l'âme n'est que le conflit d'une force simple avec un assemblage d'autres forces simples ses pareilles.

69. Nous possédons maintenant une définition, un principe précis et lumineux, qui peut nous permettre de comprendre la question que M. de la Sagra s'est proposé de résoudre; qui peut nous permettre déjuger avec intelligence, et les solutions de ce philosophe, et les doctrines des physiologistes auxquelles s'adressent ses critiques. Le

résultai de cet examen sera, si je ne m'abuse, de constater l'insuffisance de conceptions antagonistes ayant toutes plus ou moins leur part de vérité, et par conséquent une raison d'être, mais réclamant une conception supérieure plus large qui les mette d'accord en leur apportant leur complément nécessaire.

Au nombre des griefs énumérés par M. R. de la Sagra contre la philosophie, ou plutôt contre le manque absolu de philosophie, de nos physiologistes, il en est de très réels; mais le critique n'a pas assez précisé ses motifs de reproche. Or il n'aurait pu le faire qu'à la condition d'avoir déterminé avec justesse et netteté Topposition des deux notions d'esprit et de matière, d'âme et d'organisme, précaution première et indispensable qu'il a trop négligée, ainsi que nous l'avons dit en commençant.

Confondre Idi sensaiion, acte subjectif, acte de conscience, avec Vimpression, acte de la matière ambiante sur la matière de l'organisme, sur les nerfs ; attribuer la sensibilité, en tant que faculté subjective, en tant que propriété de la conscience, l'attribuer, soit à des nerfs, soit à la matière vésiculaire du cerveau, soit à toute autre partie corporelle, d'une manière intrinsèque ; s'oublier, avec certains auteurs, jusqu'à poser en fait l'existence d'une sensibilité dénuée de perception, et parler, ainsi que le fait un savant médecin cité par M. R. de la Sagra, parier, dis-je, de douleurs doni on n'a pas conscience î tout cela est assurément de la barbarie philosophique s'il en fut. Au point de vue de la rigueur ontologique, un tel langage, de telles énondations sont quelque chose de véritablement monstrueux*.

1. Cicérom, dans le passage suivant, se montre bien supérieur sur ce point capital de psychologie et de physiologie à nos pliysiologistes psychologues :

iVoiiîftiiti ne nunc quideni oculis œmimus m quœ videmus. Negue mim est uUm sensus in corpore ; vim quasi qumdam mut ad oculos, ad

L AME DEVANT LA SCIENCE

Cependant, le matérialisme physiologique n'est pas seul à avoir tort en ceci; ses adversaires et ses critiques ont aussi leur part dans ces erreurs. N'envisageant, de côté et d'autre, les questions que d une manière fragmentaire, n'en voyant, les uns, que ce que l'observalion immédiate leur en découvre ; les autres, que certains rapports dont une analyse rationnelle les amène à comprendre la nécessité, — leurs contradictions réciproques n'ont d'autre effet que de les confirmer dans leurs jugements respectifs. Ce serait aux philosophes, dont le point de vue domine celui de la pure science d'observation, et dont c'est le métier d'enseigner la méthode, ce serait leur devoir de chercher le nœud du différend qui les sépare des physiologistes, pour arriver à le délier. Mais la philosophie ne fait que serrer ce nœud de plus en plus en refusant de descendre de ses hautes abstractions pour suivre les savants dans leurs analyses ; pour se familiariser avec les données complexes des questions que la nature vivante et réelle leur pose ; pour les aider à pénétrer le sens profond et caché de ces questions ; pour s'instruire à son tour, en face de la pratique, des complexités et des multiples difficultés du problème de l'homme, que le pur spéculatif ne soupçonne pas; et pour arriver, par ce concours de lumières complémentaires» à la solution inutilement poursuivie de part et d'autre. Nous allons voir que, sous les plus grossiers barbarismes psychologiques de la langue des physiologistes et des médecins, se laissent entrevoir des vérités nouvelles d'un grand prix, des vérités cherchant à se faire jour, mais auxquelles, dans son insuffisance philosophique, le savant n'a

aureSf adnares, a sede animî perforatas : itaque sœpe mit cogitatione aut aliqua vî morbi impedili, apertis atque integris et oculis et auribus, nec videmus, nec audimus, ut facile intelligi possit animum et videre et audire^ non eas partes quœ quasi fenestrœ sunt animi. (Tiiscul., 1. 46.).

.ti

pu parvenir à donner une forme logique, un corps viable.

Oui, certes, une sensation sans conscience, c*esl-à-clire une sensation qui ne se sent pas, c'est contradictoire dans les termes; et une douleur non perçue, est une énormilé. Mais les raélaphysiciens, au lieu de se borner à accueillir avec un sentiment de révolte ou de dédain ce malsonnanl langage, ne devaient-ils pas plutôt se dire que des savants illustrés par nombre de découvertes ne peuvent être des insensés, et que les faits physiologiques énoncés par eux sous une forme illogique peuvent n'en avoir pas moins de valeur pour cela au fond, n'en être pas moins très réels, n'en être pas moins très fidèlement observés, tout en ayant été défigurés en passant par des intelligences que leurs habitudes toutes matérielles ont rendues peu propres à des notions d*un ordre plus subtil ?

Ainsi, m ufûmimi que le sensorium commune s'étend du cerveau tout le long de la moelle, et jusqu'à son extrémité inférieure, en affirmant l'existence de sensations sans perception et de douleurs non senties, et autres propositions semblables qui font frémir les philosophes, la Physiologie Expérimentale défend contre la Philosophie une découverte des plus importantes pour la science de l'organisation humaine, une découverte capitale, et certainement Tune de celles qui feront le plus d'honneur au savoir contemporain.

Celte découverte, les expérimentateurs, livrés aux seules ressources de leur esprit, ne peuvent venir à bout de la dégager pleinement ; aux préjugés vulgaires, dont ils ne sont nullement exempts, joignant un manque absolu de critique métaphysique, ils sont dans l'impuissance de saisir la signification vraie des faits placés sous leurs yeux. Et d'autre part les métaphysiciens, dont le devoir serait de s'instruire de ces faits par une enquête personnelle afin

LAME DEVANT LA SCIENCE

d'en trouver la clef, les rejettent a priori comme faux, sur le seul énoncé. En travail d'une vérité nouvelle, la science expérimentale ne peut accoucher sans l'aide de la métaphysique ; et celle-ci refuse son concours... !

Un médecin aliéniste (nous l'avons déjà cité plus haut) qui réunit à un degré remarquable les aptitudes et les connaissances philosophiques à celles du pathologisle et du physiologiste, M. Lélut, exemple rare! n'ayant entrevu aucun moyen de conciliation possible entre les témoignages de l'observation physiologique et ceux de la raison métaphysique, a pris parti pour cette dernière. L'intuition métaphysique a été si vive et si impéralive dans cet esprit, qu'en lui l'observateur s*est rendu au philosophe.

Cependant, un tel sacrifice n'était pas nécessaire. Au lieu déjuger les faits d'après les formules impropres et, si l'on veut, ridicules, dont l'expérimentalisme, dans son ignorance philosophique, les a affublés, et de répudier ces faits, ainsi travestis, comme incompatibles avec l'évidence rationnelle, il eût mieux valu laisser là les mots, aller droit à la chose, l'envisager sans prévention, l'accepter telle qu'on la trouvait, telle qu'elle était, et s'appliquer ensuite à résoudre la contradiction (qui ne pouvait être qu'apparente) éclatant entre cette vérité d'observation certaine et une vérité d'intuition non moins certaine. En suivant cette voie, l'auteur de la Physiologie de la Pensée fût arrivé à un résultat scientifique et philosophique que d'autres ont atteint et auquel je ne me sens pas personnellement assez étranger pour en faire l'éloge en toute liberté. Que l'encéphale est siège de conscience, siège de sensibilité et de pensée, c'est ce que tout le monde reconnaît aujourd'hui, qu'on soit physiologiste ou psychologue,qu'on soit matérialiste ou spiritualiste. Et cette vérité est si certainement établie, qu'une tète de chien décapité, une tête

■Il

Al

complètement isolée du tronc, a continué, c'est M. Cl. Bernard qui nousFassure, à offrir des signes irrécusables de sensibilité et d'intelligence durant l'espace de temps assez long où la vie y était artificiellement entretenue par la transfusion d'un sang artériel étranger*.

Et capat abcissum, ealido viventeque trunco, Serval huiiii voUum vUalem oculosque potentes, Donec reliquiaa animal reddidit omnea.

Une autre expérience, et celle-ci ce sont tous les physiologistes qui Pont répétée, démontre d'une manière non moins ostensible que si la tête séparée du tronc peut continuer à manifesler l'entière possession du pouvoir de sentir, de comprendre et de vouloir, le tronc isolé de cette tête nous offre, de son côlé, toutes les marques extérieures de la présence en lui de ce même pouvoir.

En face de ces irrécusables témoignages de fexpérience, beaucoup de physiologistes, et des plus célèbres, n'ont pas hésité à en conclure que la sensibilité, l'intelligence et la volonté ne résident pas uniquement dans l'encéphale, mais que ces puissances existent aussi dans la moelle épinière. Ici une difficulté se présentait, difficulté toute superficielle pourtant; mais elle a suffi pour troubler nos savants et les dérouter.

L'encéphale étant simplement isolé de la moelle épi-

1. Voir la Reme des Beux-Mondes du 16 décembre 1867. Nous citerons •ncore une expérience semblable de M. Brown-Sèquard, mentionnée eomœe il suit dans la Gazette médicale de Paris du 9 avril 1870 : t Enfin, un jour, ayant décapité un chien de son laboratoire, il (Brown- Séquard) injecta dans la tête séparée du tronc du sang oxygéné et défibriné. Cette tête inerte s'anima sous Finfluence de cette injection, et les yeux se tournèrent vers Brown-Sèquard, loraque celui-ci prononça le nom du chien. De celte expérience Téminent physiologiste se croit en droit de conclure que, si on pouvait remplacer le coeur par un système propre à entretenir la circulation, on pourrait prolonger la vie dans cette tôle décapitée. »

nière par une section, une compression ou une altération pathologique quelconque de cet axe nerveux, voici, après cela, ce qui s'observe : tandis que les membres recevant leur innervation de la portion de la moelle isolée répondent aux excitations dont ils sont Tobjet par des réactions moliles d'un caractère visiblement intentionnel, volilif, intelligent, ou dénotant de la douleur, la région de la tête, quoique vivante et animée, et jouissant de son intégrité psychique, ne semble participer en rien aux actes de conscience manifestés dans l'autre région du corps ; et quand, dans certains cas pathologiques, l'expérience a pu être faite sur l'homme, on a eu alors une preuve irréfragable que tel est bien réellement le fait, le sujet déclarant se sentir étranger aux actes de sensation et de volition apparentes manifestés par ses membres*.

En présence de cette conjoncture perplexe, en présence de deux faits qui semblent en contradiction directe l'un avec l'autre, les physiologistes se sont divisés. Les uns, et c'est je crois le plus grand nombre,ont adopté un moyen terme étrange, qui a soulevé contre eux, comme je l'ai dit plus haut, la révolte du sens métaphysique: ils ont admis une sensibilité sans conscience.

Et qu'on n'aille pas penser que ce soit un infime vulgaire scientifique qui aurait embrassé une telle opinion ; loin de là, ce sont des savants au nombre desquels figurent des

(1) On lit dans les Principles of Human Physiology du docteur W. Garpenter, 7« édition, Londres, 1869, p. 583 :

« L'auteur », écrit M. Garpenter en parlant de lui-même, « est informé par son ami M. Paget, que, parmi les notes laissées par John Hiinter, se trouve la relation d'un cas de paraplégie dans lequel Hunter,parait-il, aurait été témoin de mouvements réflexes des jambes où la sensation n'avait aucune part. Quand on demandait au malade s'il sentait l'irritation au moyen de laquelle les mouvements étaientexcités,il faisait cette réponse significative, tout en regardant ses membres : « Non, Monsieur, mais si » bien mes jambes, comme vous voyez. »

Vâllifi» PHILOSOPHIOCES

noms comme ceux de Claude Bernard et de LoDget, ce qui est tout dire •.

C'est à l'adresse de ce groupe de physiologisles que M.Lélut a formulé le reproche que voici, reproclie en soi parfaitemenl inattaquable, et que nous nous sommes plu à ciler :

« Il y a une première proposition », a écril M. Lélut, <c un premier fait plutôt à énoncer, que ne contestera aucun philosophe, mais que méconnaissent et obscurcissent, comme nous Favons déjà vu, de la manière la plus étninge, un grand nombre de physiologisles. Il n'y a sensibilité que là où il y a sentiment, conscience, le moindre degré de conscience. Ce sont là notions vulgaires qu'on ne devrait pas avoir à rappeler. »> (Physiologie de la Pensée^ 2« édit., t. I, p. iOl.)

Cependant les faits, ces faits que certains physiologistes expliquent par hi sensiàiliié ei la volonté aans conscience^ n'en existent pas moins; ils sont là, cl M. Lélut, excellent métaphysicien, est en môme temps un physiologiste observateur trop instruit, trop expérimenté et trop judicieux pour songer à les nier. Quel parti prendra-t-il donc, lui et

1. Depuis que les lignes qui précèdenl ont été écrites, M. Cl. Bernard a cru devoir aggraver encore ses torts à Tégard de la psychologie rationnelle, disons mieux, à l'égard de la p8|cliologie raisonnable. Son DUcours de réception à rAcadémie française contient, entre autres propositions éminemment peu philosophique», la déclaration suivante : « La conscience a son siège exclusivement dans les lobes cérébraux ; l'intelligence n'est pas concentrée dans le seul organe supérieur, elle réside au contraire, i des degrés divers, dans une foule de centres nerveux inconscientt?. i>

Voilà donc cette fois l'intelligence elte-inéme (ce n*est plus seulement la sensibilité) qui peut se trouver isolée de la conscience ; et les centres de la moelle épinière sont inleUigents, mais ne sont pas conscients !... Après cela, il n> a plus, comme on dit vulgairement, qu'à tirer l'échelle I *- Voir ci-dessus, p. 1^6,

l'aMB DEVANT LA SCIENCE

le groupe qu'il représente ? Dans les actes révélateurs d'une sensibilité et d'une volonté étrangères au cerveau, d'une sensibilité et d'une volonté spinales, ils ne verront qu'une apparence trompeuse, qu'un vain simulacre de l'exercice de tels pouvoirs ; ils n*y verront qu'une réaction purement mécanique des centres de la moelle, un effet de pure excitabilité simulant la sensibilité. Ce sont des mouvements réflexes, disent-ils encore ; ce sont des actes automatiques, et rien de plus, assurent-ils. « L'automate est excité », disait Gratiolet, « il ne sent point, h' excitabilité appartient à la moelle ; la sensibilité dépend d'un autre appareil, le cerveau. » [Anatomie comparée du Système Nerveux, t. Il, p. 6.)

Rien de plus arbitraire, rien de plus insoutenable qu'une pareille distinction. Avec un peu d'attention, chacun pourra voir, s'il veut bien soulever pour un moment le bandeau du préjugé, chacun, dis-je, reconnaîtra que la thèse de l'automatisme appliquée à l'interprétation des actes de sensibilité et de volonté apparentes propres au système nerveux spinal a tous les défauts, toutes les faiblesses de la même thèse appliquée par Descartes, et par Buffon à sa suite, à l'explication des actes analogues de sensibilité et de volonté apparentes se rattachant au cerveau des bêtes.

Pour les deux grands hommes que je viens de nommer, le cerveau du chien était un pur automate, autant que la moelle épinière de l'homme est un pur automate aux yeux deGratioletetde M. Lélut. Ceux-ci posent pour règle que, au cerveau appartient la sensibilité ; à la moelle, l'excitabilité. Pareillement, l'Histoire naturelle du XVIIP siècle disait : « Au cerveau de la Bête appartient l'excitabilité ; au cerveau de l'Homme seul appartient la sensibilité K »

1. Le plaidoyer suivant contre le dogme du t pur automatisme des bêtes » se lit dans les Lettres Philosophiques sur Cintelligence et la

VARIÉTÉS PeiLOSOPHlQUES

Aujourd'hui, Messieurs, est-il un vFai savant qui ne rougit d'avoir pu partager le grossier préjugé du « pur automatisme des bètcs », à la suite du grand Buffon lui-même ? Un jour, et ce jour, j'en ai la conliance, n'est plus éloigné, le pur automatisme de la moelle épinière aura le même sort et sera rejeté à son tour de la science, d'une voix unanime, comme une dernière superstition philosophique dont chacun regrettera et s'étonnera d^avoir été longtemps le tributaire.

La vérité est, Messieurs (et si je parle ce langage assuré, c'est que mes affirmations reposent sur une monta-

perfeciibUiié des animaux^ de Georges Leroy (édit. de 1802, p. 237) :

« M. d© Buffon », dit ce pauvre Leroy, « dans son Discours sur les animaux, p. 23, t. IV, de rédilion in4«, s'exprime ainsi : « L'animal est au » contraire un être purement matériel, qui ne pense ni ne réfléchit, et qui » cependant agil.et semble se déterminer. Nous ne pouvons pas douter que » le principe de la détermination ne soit dans ranimai un effet purement » mécanique, et absolument dépendant de son organisation, etc. »

Leroy reprenant : « Quoi ï s*écrie-t-il, nous sommes témoins d'une suite d'actions dans lesquelles se marquent visiblement la sensation actuelle d'un objet, une autre sensation rappelée par la mémoire, la comparaison entre elle», une impulsion alternatif© qui en est le signe évident, une bésitali©n ■©nsible, enliu une détermination, puisqu'il s'ensuit une action qui n*aurail pas lieu sans elle ; et, pour expliquer ce qui est simple, c© qui est conforme à ce que nous éprouvons nous-mêmes, nous aurons recours à des ébranlements mécaniques incomprébensibles ? Assurément nous ignorons ce qui produit la sensation, et en nous-mêmes et dans tous les êtres animés. Il y a bien d'autres choses que nous sommes condamnés à ignorer; mais, le phénomène une fois donné, nous en connaissons les produits, et il me parait impossible de les confondre avec les résul' tais mécaniques^ quelque multipliés qu'on les suppose. »

Ainsi, il y a à peine cent ans de cela, la science académique soutenait l'opinion absurde du pur automaiisme des 6/<es,avec la même assurance qu'elle met aujourd'hui à soutenir le pur automatisme des énergies motrices de la moelle ; et il se trouva un modeste observateur qui, n'étant pas même académicien, et n'écoutant que le bon sens, osa combattre ce préjugé stupide des oracles de la science, et à cet effet eut à mettre en œuvre tout un appareil d'argumentation que nous sommes réduits à reproduire mot pour mot à 'notre tour, et en plein déclin du dix- neuvième siècle, à rencontre d'un préjugé et en laveur d'une vérité en tout semblables. — ¥oir ci-dessus, p. UG et suiv.

l'ame devant la science

gne de preuves auxquelles la critique a vainement essayé de faire brèche), la ve'rilé, je le répète, c'est que la moelle épinière, telle que le cordon ganglionnaire des animaux ai'ticule's, forme une série de centres nerveux, de petits cerveaux pourvus, comme le grand cerveau lui-même, de tous les attributs essentiels de ce dernier ; c'est-à-dire que chacun de ces centres nerveux spinaux est, comme le centre nerveux encéphalique, le siège du principe qui sent, comprend, s'émeut et veut, le siège d'un centre psychique, le siège d'un moi distinct, le siège d'une âme, pour appeler les choses par leur nom.

N'est il pas absurde, tranchons le mol, de dénier à ces centres nerveux, histologiquement, organologiquement et fonctionnellement semblables au cerveau, et offrant comme lui les marques extérieures de la présence du pouvoir sentant et voulant; n'esl-il pas absurde, n'esl-il pas du dernier arbitiaire de leur refuser la possession réelle de ce pouvoir?

Je l'affirme donc hautement — après Tavoir surabondamment prouvé dans plusieurs écrits, et par des preuves dont la solidité a défie toute contradiction—, l'organisme humain, l'organisme des Vertébrés, ainsi que Torganisme des Invertébrés (où le fait est trop patent pour qu'on ail cru pouvoir le nier), l'organisme humain, disons-nous, n'est pas la résidence d'un moi unique régnant sur un désert : ce que nous appelons le moi, notre moi, notre âme, n'est que le chef — primus inter pares — de toute une hiérarchie d'individualités psychiques échelonnées depuis les ganglions encéphaliques et la moelle allongée, jusqu'à l'extrémité inférieure de l'arbre spinal.

Cette grande vérité établie, les deux doctrines en lutte pour l'explication des actions réflexes caractérisées par l'apparence de la sensibilité et de la volonté, sont mises

it*

VABIÉTÊS PHILOSOPHIQUES

d'accord eotre elles. Oui, il y a sensibilité et volonté dans la moelle, dirai-je, et en une multitude de points de celle moelle ; mais si les actes de ces sensoria et de ces volontés particuliers ne s'attestent pas à la conscience cérébrale, il ne s'ensuit pas qu'ils soient en eux-mêmes inconscientiels. Ils ne sont conscients, et ne peuvent être conscients que vis-à-vis d'eux-mêmes.

Les sensations et les volitions de Paul peuvent-elles donc être présentes en la conscience de Pierre? Il serait absurde de le supposer. Et, secondement^ de ce que Pierre n'a pas conscience des sensations éprouvées par Paul, il serait insensé d'en conclure que Paul a des sensations dénuées de conscience, ou que ces sensations ne sont pas réelles, mais purement apparentes, et que Paul n'est qu'un pur automate.

Ofii, encore une fois, il y a un siège et siège multiple de sensation et de volilion dans la moelle, dirons-nous.avec les uns ; et, avec les autres celte fois, nous ajoutons : non, il n'y a pas de sensation et de volilion sans conscience, pas plus qu'il n'existe de cercle carré ou de clarté noire.

Et enfin nous résumons ce débat, et nous concluons en érigeant un principe lumineux et conciliateur, en affirmant cette loi fondamentale de l'organisation de l'homme, jusqu'à ce jour méconnue, qui peut se résumer en un mot :

POLYZOÏSME.

Cette solution, qui n'est pas une hypothèse d'expédient, mais une rigoureuse interprétation des faits, découlant librement de ces faits, de soi-même et avec une nécessité logique et une clarté d'évidence auxquelles rien ne résisterait si l'aveugle obstination du préjugé ne résistait à tout ; celte solution générale vient lever une foule de difficultés secondaires de toute sorte, jusqu'ici le désespoir du physiologiste, du psychologue et du médecin.

h AME DEVANT LA SCIENCE

La dissertation de M. R. de la Sagra va nous fournir l'occasion d'en examiner à celte lumière un certain nombre des plus importantes.

70. Cependant, avant d'entrer dans la discussion des doctrines de détail, il nous reste encore à fixer quelque grand principe.

Notre savant auteur s'élève avec force contre la localilisalion organique des facultés de l'âme. Suivant une opinion généralement reçue, cette hypothèse lui paraît du matérialisme pur.

Certes, la manière dont les physiologistes s'y prennent pour énoncer cette thèse donne prise grandement à la critique métaphysique. Fractionner matériellement le moi, et en disperser les facultés aux quatre coins de l'organisme, c'est assurément, nous espérons l'avoir fait comprendre, une erreur grossière, une énormité. Toutefois, de cette nouvelle erreur psychologique des physiologistes nous dirons ce que nous avons déjà dit de celle que nous venons de discuter sous le nom de sensibilité sans conscience : ici encore nous avons affaire à une vérité d'observation très réelle, mais envisagée par la science à travers la cataracte de son discernement métaphysique, c'est-àdire confusément aperçue et comme dans un brouillard, et rendue en un langage impropre qui la défigure.

La critique métaphysique, dans ce cas comme dans le précédent, au lieu de venir en aide aux hommes d'observation, au lieu de venir s'instruire de leur découverte, et les aider à s'en rendre un compte exact, a jugé le fait, suivant sa coutume^ sur la formule vicieuse de l'expérimenlalisme, e pritna facie, et Ta rejelée sans aulre examen. De là il est résulté que les expérimentalistes ont tenu à

.p''"l!"flSli;!lPl!!!»ii||f

leur thèse plus fort que jamais, et ont seoti s'accroître leur éloignement pour celte métaptiysique qui prétend décider de tout a priori, et qui, rencontrant dans les découvertes de la science des vérités de fait inconciliables avec ses dogmes préétablis, prend superbement sur elle de déclarer ces faits nuls et non avenus.

Les Métaphysiciens sont parfaitement fondés à soutenir que le fractionnement matériel du moi, et le partage réel de ses facultés entre les diverses parties du corps, sont une impossibilité évidente, une incongruité ; mais ils ont tort de ne pas soupçonner une vérité sous cette erreur, et de ne se pas mettre en peine de la découvrir et de la dégager en faisant concourir à cette fin l'analyse expérimentale el Fanalyse rationnelle.

Oui, Tàme, le moi est matériellement insécable ; aucun intervalle, aussi petit qu'on le suppose, ne peut exister entre les facultés composantes de notre être psychique ; cet être psychique, ce moi, cette âme, ne peut, nous l'avons montré, se concevoir dans l'espace que comme occupant un lieu inétendu, une situation pure, à l'instar de Talome absolu, à l'instar du centre malhématique.

El, d'autre part, robservatîon physiologique met hors de doute qu'une corrélation fonctionnelle spéciale et distincte unit respectivement les différentes facultés de l'âme à des régions distinctes de Tencéphale, et jusqu'aux différents viscères et à différentes circonscriptions de la surface extérieure du corps.

Ces deux propositions ne semblent-elles pas contradictoires? Elles le paraissent assurément, mais la contradiction n'est qu'apparente: une des plus belles lâches de la Physiologie Philosophique est de nous donner le mot de cette énigme.

Je sais tout ce qui a été dit contre la doctrine de Gall, et

L AME DEVANT LA SCIENCE

aux objections qu'elle a rencontrées j'en pourrais ajouter moi-môme de nouvelles ; mais pouvons-nous nier la division cérébrale des organes de la sensation ? Pouvons-nous nous refuser à reconnaître que les impressions visuelles, les impressions auditives, olfactives, gustatives, tactiles, etc., vont à l'âme par des voies nerveuses distinctes et suivant des directions distinctes? Pouvons-nous ne pas reconnaître que l'appareil génital est en corrélation élective et précise avec la faculté psychique de l'amour, et que la même corrélation élective et exclusive s'observe entre certaines autres facultés passionnelles et certains muscles de la vie animale ou de la vie végétative, l'état d'excitation de celles-là amenant invariablement chez ceux-ci un état de contraction, de tonicité ou de relâchement?

Ce serait contester les vérités les mieux établies. Mais alors, dira-t-on, les divisions qualitatives de l'âme immatérielle, les divisions d'une chose inétendue, peuvent donc présenter une correspondance et une coïncidence exactes avec les divisions de l'étendue, avec des sections matérielles de l'organisme ? Et tout d'abord une pareille supposition se présente comme un défi à l'évidence mathématique. Et pourtant, Messieurs, il n'en est rien ; la conciliation de ces deux concepts n'est pas rationnellement impossible, et, qui plus est, elle constitue un problème fort légitime, tout à fait sérieux, contre lequel il y a à faire converger les rayons de la Métaphysique et ceux de la Physiologie. C'est là, du reste, ce que plusieurs physiologistes philosophes ont tenté, et entre autres l'illustre Johannes Mncllor, dans un ouvrage classique {Manuel de Physiologie) qui se trouve entre les mains de tous nos étudiants. On y lit ce qui suit :

« L'hypolhèse d'Elerbart, relativement aux monades et

à la matière, explique Faction de l'âme sur la matière, sans que celte âme soit elle-même matière, puisqu'il ne s'agit plus que d'un être simple agissant sur d'autres êtres simples. Mais quand on cherche à expliquer la formation dans la monade mentale d'idées d'objets qui occupent de retendue dans Tespace, en conséquence de changements survenus dans les parties de Forganisme, et Faction de celte même monade sur des sommes entières de fibres organiques, on rencontre des difficultés insolubles. Le problème de lous les temps a été de concevoir comment l'affection des parties du corps occupant une certaine position relative, par exemple celle de particules de la rétine rangées les unes à côté des autres, peut procurer à Fàme, qui est simple et non composée de parties^ la perception

ticulière. » (Manuel de Physiologie de Jean Mueller ; édition française de M. Littré, t. II, page 538.)

Laissez-moi vous citer maintenant un autre physiologiste (vous me dispenserez de le nommer) auquel le remarquable morceau que je viens de reproduire inspirait les considérations suivantes :

« La question w/dit cet autre physiologiste mélaphysicien, « ne me paraît pas insoluble au même degré qu'à l'auteur des lignes qu'on vient de lire. Je crois même que, renfermée dans les termes oii il Fa posée, elle est susceptible d'une réponse vraiment concluante.

» Supposons une sphère englobant une série d'autres sphères concentriques de plus en plus petites. Géométriquement parlant, il est certain qu'une telle série peut se prolonger à Finfioi : en d'autres termes, on conçoit l'existence d'une sphère indéterminée surpassant en petitesse la plus petite sphère déterminée imaginable.

LAME DEVANT LA SCIENCE

» Or, cette mathématique impossibilité d'arriver par la pensée à un dernier terme dans cette progression sans fin de petitesse possible, c'est précisément co qui a donné lieu au concept de Vin/tnitésime ou infiniment petit. Car l'idée de Finfini est essentiellement négative, privative, comme cela a été soigneusement expliqué par Leibniz *.

» Ainsi, celle négation de la possibilité d'une réduction déterminée dernière de la sphère s*est convertie dans notre esprit,.pour la commodité de la pensée et deFexpression, en un objet fictif que nous nommons la sphère infinitésime. Cela posé, quand nous affirmons que la sphère infînitésime est indivisible, insécable et inétendue, cela revient à dire — nous ne devons pas perdre ceci de vue un instant — cela revient à dire que toute sphère déterminée, si petite que l'imagination se la représente, ayant été réduite et ramenée par la pensée aussi près de son centre qu'il plaira, une sphère reste encore néanmoins autour de ce centre.

» La sphère peut donc être réduite sans fin, mais ne saurait être détruite jamais. Il est dès lors quelque chose d'essejiliellement central qui recule à mesure qu'on s'en approche davantage, et qui échappe à toute division matérielle, à toute mesure, à toute destruction. Tel est le point central de la sphère ou sphère concentrique infînitésime.

» Or, nous concevons Fâme comme ayant les propriétés géométriques de ce centre de sphère Venons mainte-

1. « Ego phUosophice loqnendo non magis staluo mar/niludines in finite magnas quam infinité parvas, seu non magis infinitesimas quam infiniluosas ; ulrasque per modum loquendi compendiosum pro mentis flctionibus habeo ad calculum aplas », dit Leibniz. Et ailleurs, pour nous faire saisir le vrai sens, la valeur exacte de la notion de l'infinitésime, pour nous en faire comprendre l'application, l'utilité et la sûreté, il dit de cette notion : « in errorem inducere non posse cum pro infinité parvo suhstihiere snfficiat tam parviim quam guis velit ut error sit minor data, unde consequitur errorem dari non posse ».

Page 1