O'CI
VARIÉTÉS PHILOSOPBIQDES
mant à la grande difficulté devant laquelle JeanMueller ne jige pas qu'il y ait mieux à faire que de s'incliner . Comment les divers points de la surface d'un corps, de la surface de la rétine, par exemple, peuvent-ils être représentés par autant de points de Fâme avec des situations relatives semblables ? Comment une étendue et les divisions de celte étendue peuvent-elles être représentées, figurées, par une chose inétendue? Tel est le paradoxe à résoudre. Ainsi que le fait observer J. Mueller, l'esprit humain trafaille à cette œuvre, et toujours en vain, depuis qu'il pense.
.> Je reviens à ma figure géométrique. Toutes les sphères déterminées sonl semblables, et la sphère infinitésime est sembable aussi à la sphère déterminée ; et, bien qu'ellemême inétendue, elle peut offrir, sur sa surface infiniment petite, toutes les divisions possibles tracées sur la surface finie d'une sphère déterminée quelconque. Il n'y a pas là de contradiction.
w En effet,Ies divisions tracées sur la surface d'une sphère ne sont-elles pas déterminées par des séries de points et des angles centraux? El qu'est-ce que ces points? Ce sont les extrémités périphériques des rayons. Mais les rayons ont aussi un boul central : tous ont leur pied dans le centre de la sphère. Le centre de la sphère présente donc tous les points de la surface de la sphère et lui est entièrement semblable. Les mômes angles centraux qui divisent celleci, divisent aussi celui-là en un pareil nombre de secteurs, lesauels, forcément, sont semblables à ceux de la sphère. Qu'on le comprenne donc, le champ optique rétinal peut correspondre, ligne par ligne et point par point, à un champ optique sensoriel exactement semblable, bien que celui-ci soit absolument inétendu.
» L'âme peut ainsi être l'image du corps et limage de l'univers entier sans s'étendre pour autant au delà du pé-
LAME DEVANT LA SCIENCE
i^ni^gi
rimètre d'un point malhémalique * » {Essais de Physiologie philosophique^ par J.-P. Durand (de Gros), page 537.)
L'âme est immatérielle, inétendue, comme les spiritualisles l'affirment, et en même temps ses différentes facultés correspondent respectivement à des parties distinctes
1. Notre éminent collègue M.Paul Janet, dans son livre intitulerai me et le Cerveau, où d'ailleurs il mentionne avec bienveillance nos travaux, donne un extrait (tronqué et très fautif) du passage que nous venons de reproduire, et il en critique ensuite la doctrine.
L'identification de Târae à un centre mathématique pèche, ditil, en ce que l'âme est une substance réelle, tandis que le point central d'une sphère est une conception tout idéale. Voici ma réponse : Toute sphère réelle a un point central non moins réel, c'est-à-dire un lieu infiniment petit situé entre les deux rayons composant nn même diamètre. Si par réel on entend quelque chose de matériel, quelque chose d'étendu, alors sans doute le point central de la sphère n'est pas réel ; mais l'âme, à ce compte, ne serait pas réelle non plus !
Et d'ailleurs quelque chose est-il réel, si ce n'est la force f Or, métaphysiciens et physiciens sont aujourd'hui d'accord pour considérer la force comme inétendue ; ces derniers Tassimilent à un centre géométrique, comme on Fa vu d'après quelques citations données plus haut ; et voici maintenant comment s'exprime à ce sujet la métaphysique par l'organe de M. Ch. Lévêque, le distingué collègue de M. Janet à l'Académie des Sciences morales. Il s'agit des actions moléculaires auxquelles les physiciens rapportent le dynamisme des corps :
« Reste à savoir », dit M. Lévêque, « si ces forces actives sont matérielles ou immatérielles. Les physiciens n'ont pas à se poser cette question [ils se la posent néanmoins, et l'on a vu qu'ils la résolvent dans le même sens que les métaphysiciens]. La métaphysique se la pose ; bien plus, elle la résout. Leibniz déclare que ces forces sont des monades, c'est-àdire des substances essentiellement simples. Leibniz a-t-il raison ? Pour notre part, nous avons beau faire, notre raison se refuse absolument à comprendre qu'une force active soit composée. En effet, qu'elle le soit et aussi peu que possible : par exemple, de deux éléments sans plus ; puisque ces deux éléments de la force sont deux, ils sont distincts. Cela posé, de deux choses l'une : ou bien toute la force réside dans l'un des deux éléments, et dans ce cas le second élément n'est pas partie intégrante de la force, ou bien la force réside à la fois dans les deux éléments, et, dans ce cas, les éléments étant distincts, il y a deux forces distinctes, et non pas une seule. Dans l'un et l'autre cas, la force est nécessairement immatérielle.» {La Science du Beau, par Gh. Lévêqoe, t. 1,
VABIÉTÊS PHH-OSOPeiQUlS
de rorgaiisnie, ainsi que le malérialisme le soutient. Que M. Ramon de la Sagra cesse donc de considérer la localisation cérébrale des facultés psychiques comme une nécalioE du doeme de l'immortalité de Tâme, et de forti- J ,. pb,sio..gU d-s se. .e„d..«» n,a«ri.,»te. .„ »i.„. forl gratuitement, au nom d'un a pnon métaphysique, certains faits d'observation avérés.
71. Les divers points de la discussion engagée entre la métaphysique, honorablement représentée par M. R. delà Sagra, et les doctrines matérialistes des physiologistes, se rattachent tous aux vérités directrices que nous venons d'indiquer. Ces vérités vont, je lespôre, répandre une lumière sur ce débat, un véritable combat de nuit jusqu'à présent; et, grâce à cette lumière, il nous sera donné d'apprécier avec justice et justesse les prétentions rivales de ces doctrines, défaire à chacun sa légitime part, et, qui mieux est, de les réconcilier.
Occupons-nous d'abord des opinions émises relativement au siège somatique des différentes facultés de l'âme. Ces opinions recouvrent des fails bruts que Pobservateur u'a su comprendre qu'à moitié, el qu'il a énoncés dans un langage dont la raison du métaphysicien s'est offensée ; il s'agit maintenant de les soumettre à la critique combinée de l'analyse expérimentale et de l'analyse rationnelle.
On lit ce qui suit dans le Traité de Physiologie de M. le
professeur Longet :
a On ne s'est pas borné », écrit ce professeur, « à dire qu'en général les passions ont leur siège dans les principaux viscères,^ ou dans les ganglions du grand sympathique, on a assigné à chaque organe une passion délermmée. Richerand place dans les entrailles le sentiment de la ma-
LAME DEVANT LA SCIENCE
ternité ; les grandes pensées viennent du cœur, dit Vauvenargues; d'autres y logent le courage. D'après Quintilien, pecius est quod nos disertosfacit. Suivant certains auteurs', spime rident, felle irascimturjecore amant, pulmone jac-
tantur, corde sapiunt En retrouvant chez les animaux
plusieurs des passions dont l'homme nous offre l'exemple, en les voyant transportés de courage, animés par la fureur, les uns frappés de terreur et de mouvements antipathiques insurmontables, les autres attirés par un attachement qui ne finit qu'avec la vie, et victimes parfois d^me tristesse que leur laisse une amitié brisée, on se demande de quel principe dérivent les passions. Prennent-elles naissance dans l'âme, ou dans les organes? Questions obscures sur lesquelles la philosophie et Thistoire naturelle n'ont pas encore prononcé. » {Traité de Physiologie, par Longet, professeur de physiologie à la Faculté de Médecine de Paris] membre de l'Institut, etc. ; 2* édit., t. II, p. 593.)
Oui, en vérité, ô M. le Professeur, de telles questions sont obscures, puisqu'elles portent sur des termes sans définition, sur des idées aussi insaisissables que le brouillard, et dont vous ne vous mettez nullement en peine de fixer le sens, de préciser les limites. L'obscurité est grande, je vous l'accorde, mais elle n'est pas dans les choses, elle est dans votre esprit. Ce ne sont pas les objets, qui sont obscurs, c'est votre vue, qui est trouble ; c'est votre méthode toute vicieuse et sans logique aucune, qui met sur vos yeux des lunettes fausses et vous fait voir tout de travers.
La page que nous venons de transcrire, et où l'auteur affiche pourtant de grandes prétentions philosophiques, est assurément peu faite pour relever dans l'estime des vrais philosophes le discernement de nos physiologistes en matière de psychologie. Le célèbre professeur de la Faculté de Médecine de Paris se pose très sérieusement,
VABIÉTÉS PHILOSOPHIQUES
l'ame devant la science
très ingénumenl, la queslion de savoir si les passions prennent naissance dans les organes, et telle et telle passions dans tel ou tel organe, ou si elles sont les fruits de l'âme elle-même ; ou, aulre alternative, si elles sont un produit mixte de Fâme et de Porganisrae ! Mais avant de faire justice de ces doutes élranges, il est intéressant d'en
noter l'origine.
Si M. Longel hésite sur le point de savoir si certaines facultés de Pâme résident dans l'âme ou hors de l'âme — risum imeaiis, amici — c'est, il a soin lui-môme de nous l'apprendre, par cette considération grave, à savoir que ces mêmes facultés se rencontrent chez les brutes — chez un chien — de même que chez l'homme ! Or, suivez le raisonnement : placer dans Tâme « le courage >s « la fureur », n la terreur », « rattachement », « la Iriftesse x», et autres passions communes à rhomine et aux animaux, c'est accorder une âme aux animaux...., proh pudor ! Et M. Longet d'hésiter et de reculer devant une telle conséquence, pour nous révéler que la superstition surannée du « pur automatisme des Bêles » compte encore un fidèle soutien parmi nous et jusque dans le sein de la science officielle, jusque dans le sanctuaire de la physiologie expérimentale.
Le vrai peut quelquefoia n'être pas ? raisemblable.
Voici, Messieurs, les vérités qu'une critique rigoureuse peut extraire de cet amas d'idées indigestes où des faits réels, dénaturés et rendus méconnaissables par une interprétation vicieuse, prennent le visage du faux et de l'absurde. Pour peu qu'il eût voulu faire usage de sa sagacité en celle circonstance, M. Longel n'eût pas manqué de s'apercevoir que les passions « prennent naissance dans les organes, dans les viscères », de la même manière que les sensations prennent naissance dans les organes des sens. Ce professeur ne jugerait-il pas très sévèrement l'instruction
et le discernement de l'élève qui, appelé à s'expliquer sur le mécanisme de la sensation visuelle, je suppose, resterait en balance sur la question de savoir si cette sensation « prend naissance >; dans l'œil ou dans le sensorium ? M. Longet ne manquerait pas d'apprendre à ce physiologiste novice et naïf que l'œil est un appareil servant à recueillir les images, età en transmettre l'impression au nerf optique ; il ajouterait que ces impressions de la lumière déterminent l'excitation du nerf spécial, et qu'enfin cette excitation, se propageant de proche en proche jusqu'au siège du sensorium, y détermine le phénomène subjectif qui s'appelle voir.
Nous nous permettrons, à notre tour, de faire observera M. Longet, et à ceux de ses distingués confrères qui nou^ parlent le même langage, que les viscères où nous sentons la peur, la joie, Famour, la haine, etc., sont le siège de ces passions, absolument comme le globe de l'œil est le siège de la sensation visuelle, comme la pulpe des doigts est le siège de la sensation tactile : ce sont des organes récepteurs d'impressions destinées à des nerfs spéciaux en rapport particulier avec les facultés sensorielles spéciales. Comment notre savant physiologiste, qui respecte l'autorité de Descartes au point de croire, sur sa parole, que rhoinme seul a une âme et que les bêtes n'en ont pas, comment est-il sourd aux enseignements du maître alors que ces enseignements se trouvent d'accord avec la science et la saine raison ?« Le siège principal des passions », dit Descartes, « en tant qu'elles regardent le corps, est dans le cœur, parce que c'est le cœur qui en est le plus altéré ; 7nais leur place est dans le cerveau en tant qu'elles affectent rame , parce que l'âme ne peut souffrir immédiatement que par lui. » {Lettre à Régiiis {Leroy), dans les Œuvres de Re?ié Descartes, édition de M. Cousin, t. YIII, p. 515.)
■ iiiiiiii I
VARIÉTÉS PHILOSOPHIQDES
tAME DEVANT LA SCIENCE
Oui, sachons-le bien, les diverses facultés passionnelles - à l'inslar des facultés sensorielles - ont leurs organes excentrigues spéciaux, organes splanchniques (thoraciques ou abdoLnau'x) où les Lotions ..tentissent el sefarU sentir^ toul comme les sensations se font sentir dans leurs organes périphériques, à l'extrémité des doigts, par exemple, où nous assignons leur siège par l'effet d'une illusion dont nous sommes détrompés par la critique scientifique du phénomène. Celte loi de Forganisation, que j'ai signalée et exposée sous toutes ses faces, d'abord dans mes conférences, en 1853, et depuis dans des publications successives diverses, dont la première date de quinze ans (1855), cette loi est grosse d'appl ications de tout genre ; je me borne 'pour le moment à vous dire qu'elle donne la clef du mécanisme physiologique si mystérieux des maladies mentales dites sympathiques.
Les palhologisles, en parlant des notions obscures qui oui égaré M. Longet, de môme que celui-ci se demande si les facultés mentales résident dans les viscères, pourraient se demander, à leur tour, si la folie a son siège dans le cœur, le foie, les entrailles, etc. <
Posée dans ces termes, la question serait psychologiquement absurde, et, physiologiquement parlant, incom-
1. Sauf de trop rares exceptions, et ceci soit dit avec tout le respect dû à des savants dont le môrite est d^ailleurs considérable, les pathologistes de fâme, les aliénistes, ne se montrent pa« moins en défaut que les phpiolofistes, sur le terrain de la psychologie critique. Je pourrais en donner pour preuve mille concluants ejiemples ; qu'il me suffise de citer le morceau suivant extrait d*un ouvrage classique, d'un Manuel complet de médecine légale :
• De tous temps, les philosophes ont distingué, dans l'organisme humain, deux ordres de facultés : les facultés intellectuelles, dont le jeu produit le phénomène de la pensée, et dont le cerveau est Torgane ; et les facultés affectives ou morales, qni sont le principe de la volonté et do Tactivité humaines, mais qui n'ont pas un centre fixe et constant, comme l'est polir rintelligence le ioy&r cérébral. C'est Tabsence» rabolition,
préhensible ; mais, ramenée à sa juste expression, elle nous indique un principe qui devrait devenir le guide constant du diagnostic aliéuiste.
Ces considérations nous amènent à rappeler en passant une autre loi, celle de réquivalence pathogéniqne des facteurs fonctionnels, dont nos critiques, railleurs impuissants, ont trouvé plus à leur goût de se rire que de la discuter, et dont la science, lente à accueillir les vérités nouvelles déshéritées de tout haut patronage, dédaigne jusqu'à ce jour de tirer profit *. Connaître cette loi, c'es* savoir que la modification primitive d'où résulte un état mental déterminé peut porter indifféramment sur deux
ou la lésion générale ou partielle de ces facultés, qui constituent l'aliénalion mentale. » [Manuel complet de Médecine légale, par Briand et Chaude, p. 526.)
Mettant hors de cause cette définition de l'aliénation mentale, sur laquelle il y aurait pourtant quelque chose à dire, je me contente de faire remarquer que si M. Longet et autres physiologistes se méprennent au point d'ôter à Tâme, au moi, certaines facultés psychiques pour en faire largesse aux viscères, du moins se sont-ils interdit la fantaisie par trop désordonnée de promener ces passions d'un bout du corps à l'autre, en vraies nomades, pendant que, seule, rintelligence resterait fixe et sédentaire en sa demeure cérébrale. . . !
Autre spécimen de notre psychologie médicale : « Les passions violentes, qu'elles soient innées comme l'amour, la peur, la colère ; qu'elles soient acquises^ comme l'orgueil, l'ambition, l'envie, la cupidité, le fanatisme, obscurcissent, il est vrai, le libre discernement des actes et atténuent la responsabilité morale, mais ce serait aller trop loin que d'assimiler la passion à une folie légère. » {Traité pratique des Maladies Mentales, par le docteur L.-V. Marge, professeur agrégé à la Faculté de Médecine de Paris, médecin des aliénés de Bicêtre. 1 vol in-8», p. 632.)
La peur, la colère, passions innées; rorjfueil et l'ambition, passions acquises ! Telle est la façon dont la médFcine aliénisle entend l'analyse et la classification des facultés et des affections de l'àme, et elle se persuade qu'elle fait de la psychologie positive... Et pourtant c'est un savant el habile praticien, c'est l'auteur d'un Traité de pathologie mentale d'ailleurs excellent, qui professe dans ce livre de telles énormités psychologiques en toute sécurité d'esprit. Ab une..,
1. Voir mon écrit intitulé • La Philosophie physiologique et médicale devant V Académie de médecine^ Paris, 1868.
ordres d'organes, sur l'organe cenlral de la facullé psychique aiodiiée, ou sur un organe périphérique. Sans doute, le foie, ou tout autre viscère thoracique ou abdominal, peut être le siège d'une vésanie, mais à la condition qu'en sVxprimant de la sorte Ton entende simplement que ce viscère est le siège d'impressions malsaines qui réagissent sur le cerveau et sur Pâme, en vertu d'une relation nerveuse élective.
Et l'on pourra dire égah^ment, »ans heurter les faits ni la raison, que les viscères sont des sièges de -passions, si par là on veut indiquer que ces parties sont le lieu spécial de retentissement de certains états passionnels, c'est-à-dire les organes exceniriquos spéciaux des facultés mentales correspondantes.
Et enfm, il sera permis de dire en toute vérité, et sans que la psychologie rationnelle ail à s'émouvoir, il sera permis d'affirmer que le cerveau pense, étant convenu une fois pour toutes qu'une telle formule est Féquivalent delà suivante : Le cerveau est torgane de réception et de transmission des impressions destinées à mettre en jeu le principe de la pensée, cest-à-dire un mécanisme dont le râle est de mettre en rapport avec tàme les stimulants qui sollicitent ses aptitudes diverses et les font entrer en action.
72. Métaphysiciens, renonçons donc à nous inscrire en faux purement et simplement contre le dire des physiologistes nous affirmant que le cerveau pense, ou autres propositions analogues ; un tel démenti serait sans force pour les convaincre. Apprenons-leur plutôt à se rendre fidèlement compte de faits qu'ils conçoivent et rendent inexactement ; et, à celte fin, commençons par acquérir nous-mêmes une connaissance intime de ces faits, au lieu de les nier d'une iotianière absolue et sans examen.
L AME DEVANT LA SCIENCE
Nous invitons tout spécialement M. R. de la Sagra à revenir sur certains jugements de ce genre. Ému des prétentions outrées du matérialisme, il se porte à son tour à l'excès contraire ; des affirmations plus que téméraires lui échappent, qui étonneraient moins si noire auteur ne joignait la compétence du physiologiste à celle du philosophe. (( Les facultés intellectuelles », dit-il quelque part, « sont complètement indépendantes du monde extérieur » (page 175). Ailleurs, il écrit : « Les facultés intellectuelles ne peuvent être atï'ectées par la matière » (p. 184). Et dans un troisième passage : « Le développement des organes est en raison des facultés, qui ne dépendent pas d'eux. »
En voulant redresser les fausses conceptions de la science expérimentale, la science rationnelle à son tour se met dans son tort vis-à-vis de l'observation. Oui, certes, dirai-je à M. de la Sagra, la matière, et plus particulièrement cette portion de matière que nous nommons l'organisme, et qui forme le milieu matériel immédiat de l'âme, a une action sur cette âme, une action puissante, décisive. C'est là une vérité capitale, et elle est éclatante. Pour ne pas la voir, la morale et la médecine ont besoin de s'entasser sur les yeux les mille et un bandeaux du préjugé; et, en refusant de reconnaître ce principe et d'en faire leur lanal dans l'application, ces sciences mènent la pratique à un abîme d'erreurs, erreurs désastreuses pour les intérêts humains dont elles ont charge.
Si prétendre que l'âme soit le produit du cerveau, soit une sécrétion de la matière vésiculaire cérébrale, est contredit par l'évidence métaphysique, en revanche ce n'est pas un moins audacieux défi à l'évidence expérimentale de nier que la mauière d'être propre, que la modalité caractéristique de toute âme individuelle dérive pour une part
r .1 II'
YARIÉTÉS PHILOSOPHIQUES
majeure de la manière d'être des orgaoeseocéphaliqueset des autres viscères,
L'élal mental de tout individu, soit chez l'homme, soit ehei les autres animaux, ne se raodifie-t-il point suivant les modifications de Porganisme? Les dispositions inlelleeluelles et morales de Fadolescent sont-elles donc les mêmes que celles de Fenfantou du vieillard ? Les chanp^ements, normaux ou anormaux, ordinaires ou accidentels, qui se produisent dans notre économie végétative, le développement ou la suppression des organes génitaux, leur surexcitation ou leur paralysie, les maladies du foie, du cœur, ou d'autres viscères, etc., sans parler des lésions propres du cerveau, tous ces changements physiques ne se traduisentfils donc pas par autant de changements plus ou moins étendus, plus ou moins profonds, dans l'intelligence et le caractère? Cette évidence est si irrésistible qu'elle a arraché Favcu suivant à la timide orlhotloxie spiritualiste de M. Longet :
a Pour l'homme »», écrit ce professeur, « comme pour la femme, des idées nouvelles naissent à mesure que des organes nouveaux se développent, que des fonctions nouvelles s'établissent. » {Traité de Phijsiologifi, 2« édit, t. II, p. 932).
Ainsi, en soutenant que l'âme est indépendante des organes, M. Ramon de la Sagra soutient une erreur de fait, erreur patente, erreur des plus graves ; et j'ajoute que c'est une erreur gratuite, car la thèse anti matérialiste ne saurait en tirer aucun profit. Il ne s'agit pas, en effet, pour le triomphe de cette cause philosophique, d'établir l'absence de toute relation dynamique entre l'esprit et la matière, puisque c'est l'idée môme du conflit de ces deux puissances qui seule fait naître l'idée de leur distinction. Celte distinction, telle est la chose dont il s'agit de démon-
l'ame devant la science
trer la vérité, la nécessité. D'ailleurs l'auteur déclare fort judicieusement, dans un autre passage, que<v Tesprit et la matière sont inséparables » ; à quoi il ajoute (et ceci est peut-être une proposition moins indiscutable): « le premier (Fesprit) ne pouvant fonctionner et agir qu'avec l'aide de la seconde (la matière) ».
A juger de la véritable pensée de M. Ramon de la Sagra par le contexte général de sa dissertation, on est porté à croire qu'il n^entend pas refuser à la matière tout empire sur Tâme ; il semble parfois vouloir simplement donner à entendre que cet empire ne s'exerce que sur la seule sensibilité, et qu'une impression matérielle n'agit sur l'intelligence et les facultés affectives que par l'intermédiaire des sensations. Mais, cette fois encore, même ainsi restreinte, la prétention ne notre philosophe spiritualiste est contraire à l'expérience. Et d'ailleurs, sa prétention serait- elle fondée, que la démonstration à laquelle il vise n'en serait pas pour cela plus avancée.
Les impressions faites sur les organes des sens ne sontelles donc pas matérielles ? Et les nerfs conducteurs qui les reçoivent et en transmettent les effets ne sont-ils donc pas matériels? Et ne sont-ils donc pas matériels aussi les centres nerveux auxquels se rendent ces nerfs et où se passe le fait psychique de la perception sensible ? — Oui, assurément. Donc le principe spiritualiste n'a rien à gagner à ce que les agents matériels n'agissent sur l'âme que par son côté sensoriel. Et puis ce côté sensoriel appartient bien à la conscience, au moi, à l'âme, à l'esprit ; il y appartient bien d une manière aussi essentielle et aussi exclusive que le côté intellectuel et passionnel, quoi qu'en disent, pour la confusion de leur philosophie, les adversaires du sensualisme, assimilant ce dernier au matérialisme. Mais disons, à la décharge de notre auteur, qu'il n'appartient pas à celte
il' ' il ' ,1 .'I
famille d'esprils philosophiques de mince étoffe : à maintes reprises, if s'élève avec une logique pleine d'énergie contre leur méprise grossière.
Dès iors, puisque la matière touche le sensorium, elle touche Fârae, el conséquemment le spiritualisme n'a pas le moindre intérêt à ce que soit niée Finfluence directe des agents matériels et des organes sur rintelligence et sur les passions.
D'ailleurs, je le répète, cette inutile entreprise trouve sa condamnation dans rexpérience. Toutes les facultés de Fâme, c'est-à-dire 1 intelligence el les modes passionnels, de môme que les modes spéciaux de sentir, sont passibles de faction directe des spécifiques matériels.
De même qne la faculté optique est sous l'influence directe des organes optiques et de la lumière, pareillement la faculté passionnelle appelée Vamour esisom finfluence directe des organes génitaux et des aphrodisiaques; el l'activité intellectuelle peut être stimulée par l'ingestion d'une décoction de café, tout comme l'activité visuelle peut être mise enjeu par le choc d'un rayon de soleil sur la rétine. Cette vérité méconnue porte dans ses flancs une révolution immense et immensément féconde pour la morale et la médecine ; mais les yeux de nos savants el de nos philosophes, aveugles volontaires, s obstinent à rester fermés
à cette lumière, que je m'évertue, depuis dix-huit ans, à faire luire devant eux *.
L AME DEVANT LA SCIENCE
73. En voulant établir «i la réalité de Tâme » , M. Ramon de la Sagra a fait fausse route, c'est incontestable ; il a
i>^*- ^?i-."*'!, ^'"^"^ ouvrages : EleclrO'dtptamiême vUal, 1 toI. in^. Fans 1805 ; Cours de braidisme, ia-8«. Paris, 1860 ; Essais de Phmiolagm philmophiqm. in-g». Paris, 1866 ; la Philosophie physiologique et mé^ dtcale à l Académie de Médecine, iii-8«. Paris, 1868.
manqué le chemin qui mène droit à ce but, el il s'est engagé dans un faux-fuyant qui en éloigne:, qui aboutit à un résultat tout opposé.
«L'existence d'une âme», dit-il, «n'est prouvée d'une manière incontestable que par les cas oii les facultés intellectuelles, indépendantes des sens par l'action de l'éther, continuent de fonctionner pendant que le corps est torturé, éprouvant des sensations délicieuses de jouissance et de bonheur, dans un monde absolument divers. »
En vérité, c'est être trop peu difficile sur la valeur des témoignages quand il s'agit d'un procès de celte importance. L'indifférence actuelle de l'âme à des impressions violentes faites sur certaines parties du corps prouve simplement une chose, c'est qu'une solution de continuité fonctionnelle est créée parfanesthésie entre les nerfs el le cerveau, et empêche les impressions dont ils sont le siège de se propager jusqu'au sensorium.
Mais, chose étrange, fauteur n'attend pasque les contradicteurs objectent cette explication à son argument; cette explication, c'est lui-même qui la donne, et il la pousse jusqu'à une fâcheuse exagération. « L'altération organique des nerfs conducteurs des impressions» , dit-il, <( les empêche d'arriver aux contres nerveux pour être perçues et devenir sensations. Ainsi s'explique clairement C insensibilité produite par l'éther, sans recourir à aucune action hjpothétique et illogique de cette substance sur les centres nerveux » (p. 103).
Si je comprends notre savant académicien, il fait dépendre l'immunité de l'âme de l'immunité du cerveau, la première, d'après lui, n'étant à l'abri de fanesthésie que parce que le second ne peut être anesthésié. Cette prétendue immunité anesthésique des centres nerveux est à tel point la condition essentielle de f immunité de fâme, dans
il 11
*^fi TAAIÉTÊS PHILOSOPHIQUES
la pensée de railleur, qu'il n'hésUe pas, pour sauver celte imaginaire prérogative de Fâine, à rejeter, sans raison et contre toute raison, comme « hypothétique et illogique », la possibilité d'une action de Téther sur le cerveau. On avait cru entrevoir une preuve de « la réalité de Tâme » dans une indépendance supposée des agents aneslhésiques dont feraient acte nos facultés psychiques ; mais au lieu d'établir que cette indépendance — en la supposant réelle — est une propriété intrinsèque de Tàme elle-môme, on s'ingénie éprouver que l'âme ne jouit de celte propriété que médiatement, extrinsèquement, et seulement grâce à ce que son organe possède seul cette propriété d'une manière primitive et inhérente ! Or, cet organe, c'eslà-dire le centre cérébral, n'est-il pas matériel aussi bien que Faction anesthésique ? Oui, sans doute, ot de là il appert qu'en faisant dériver l'immunité anesthésique de l'âme de l'immunité anesthésique du cerveau, on reconnaît implicitement la dépendance de l'âme vis-à-vis du cerveau, c'est-à-dire vis-à-vis de la matière.
Entraîné par ce faux pas, le champion de la cause spiritualisle a glissé dans le travers du matérialisme. Il en arrive, lui qui s'était armé de toutes pièces et était entré en lice pour faire triompher le principe d' « une substance spiriiueiie disimcie delà matière i>, il en arrive à admettre implicitement, forcément, et presque catégoriquement, l'identité réciproque des facultés de Tàme et de leur organe cérébral. Voici comment il s'exprime à la page 130 de son livre :
« M. Bouisson », écrit M. de la Sagra, « cite le cas d'une femme qui resta toute la journée, après Pablation d'un cancer au sein, sans aucune espèce de douleur. » Cela dit, notre honorable auteur de s*écrier : « A la vue de pareils faits, et ils sont nombreux, comment les physiolo-
L ÂME DEVANT LA SCIENCE
gistes peuvent-ils persistera croire que les centres céréoraux, que les facultés intellectuelles, soient directement affectées par l'action de l'éther ? w
74. M.Ramon de la Sagra croyait combattre et abattre le matérialisme, mais en réalité c'est le spiritualisme qui a reçu ses coups. Heureusement pour ce dernier, cette argumentation à faux de son honorable et savant défenseur n'est appuyée que sur des faits très insuffisamment exacts et sur une dialectique non moins insuffisante. Sans doute, ce philosophe nous apparaît plongé dans une illusion profonde quand il s'écrie avec l'enthousiasme d'un Archimède philosophique : « Voici donc la réalité de l'àme rigoureusement démontrée, incontestablement établie, sans qu'aucune observation puisse lui porter atteinte» (p. 208); mais en même temps il nous semble que le principe de la réalité de Tàme n'aura que peu à souffrir de cette compromettante apologie. En effet, il est susceptible d'une autre ' démonstration dont les linéaments ont été esquissés au début de ce discours ; et cette démonsfratiou, d'un tout autre genre, possède, si je ne m'abuse, et possède seule, toute la solidité et toute l'irrésistible évidence que M. Ramon de la Sagra revendique, sans droit, nous l'avons vu, pour celle dont il est l'auteur.
Nous allons passer à quelques autres applications de sa théorie.
75. Rien de dangereux comme les hommes à système ! Pénétrés d'une foi absolue en leur idée, ils n'hésiteraient pas un seul instant à en faire le premier essai sur le genre humain en masse, quand l'existence du monde entier serait l'enjeu de cette expérience. iM. Ramon de la Sagra est
ITARIETES PHILOSOPHIQUES
tm
uo de ces hommes à convictions ardentes.un de ces esprits de trempe peu ordinaire qui savent tout, excepté dou- 1er.
Théoriquement eonvainca qu^un iedividu anesthésié es! uoe âme, uae âme singulière isolée de son corps,et que par conséquent les tortures actuellement înQigées à ce corps ne sauraient arriver jusqu'à eHe,ne sauraient l'atteindre dans son fort inexpugnable, il reste impassible devant les cris de douleur déchirants, les gémissements lamentables et les contorsions horribles dont certains patients, endépitdei'éther et du chloroforme, donnent le spectacle quand le couteau du chirurgien passe dans leurs chairs. Ils ont respiré la vapeur anesthésique, donc leur âme est isolée de la matière, donc les causes physiques de douleur ne peuvent arriver à cette âme, donc il n*y a pas de douleur produite, il ne peut y en avoir ; ainsi le veut la théorie. Et cependant un état d'atroce soullrance s'atteste par tous les signes habituels : mugissements, hurlements, un corps qui se lord dans une agitation furieuse ou convulsive, vivante peinture d^un tourment affreux. Mais n'y prenez garde, nous dit M, R. de la Sagra, il n'y a là qu'un simulacre de douleur, la douleur n'est point réelle, tout cela est purement automatique !
Je rappellerai à ce propos qu'un grand esprit imbu et entêté de la doctrine cartésienne du pur automatisme de» Mies, le célèbre Arnaud, de Port-Royal, se faisait un amusement d'arracher des cris plaintifs à sa chienne en la frappant à coups de pied. Aux témoins de ses distractions cruelles, s'apitoyant sur le sort du pauvre animal, le philosophe répondait avec sérénité : .< Ça ne fait pas de mal. un chien ne sent pas, c'est une machine, rien de plus. »
Les partisans du pur automatisme de Taxe nerveux obéissent à une logique en tout semblable en considérant
LAME DEVANT LA SCIENCE 209
avec indifférence les manifestations externes delà douleur chez les animaux et l'homme toutes les fois que, à tort ou àraison,le cerveau proprement dit leur parait désintéressé dans ces actes et y resler étranger.
Ecoutons M. R. de la Sagra ; il s'agit d'observn tiens d aneslhésie chirurgicale:
i^ Toute une série de fails que nous avons cités », dit-il, « étaient accompagnés de mouvenienls violents, de cris,
de convulsions, d'efforts pour échapper à l'opérateur
et ce sont ces manifestations extérieures qui ont fait croire au plus grand nombre des physiologistes que la sensibilité continuait d'exister après que les facultés inlollectuellcs se trouvaient éteintes. Leurs jugements, pour apprécier l'état de l'une et des autres, étaient donc fondés sur une preuve de môme nature, savoir, Vévidence, qui dans ces cas devenait synonyme d'apparence, comme nous espérons le démontrer » (p. 160).
J'interromps cette citation pour faire une simple remarque sur la dernière phrase que je viens de transcrire. L'auteur espère nous prouver, dil-il, que ce qu'on appelle de l'évidence, dans les manifestations de sensation actuelle, chez les éthérisés, se réduit à de Fapparence. J'admels pleinement son nppréciation et sa .démonstration à cet égard ; mais je lui fais un reproche, c'est d'en restreindre l'application à Thomme aneslhésié : elles s'appliquent à rhommc éveillé et dans l'étal normal, d'une manière non moins juste. Nous l'avons fait remarquer plus haut, ce n est qu'en nous-mêmes que nous pouvons nous assurer de la présence de la sensibilité par expérience directe et avec certitude entière ; chez les autres, nous n'en pouvons juger que par une induction fondée sur Vapparence. Oui, J'apparencc, c'est la seule preuve que nous puissions avoir,
que nous puissions donner, de l'existence réelle, chez
autrui, de la facilité de sentir. Rappelons à ce propos ces paroles de M. Lélut, que nous trouvons dans sa Physiologie de la Pensée (op. cit., p. 101) : « Or cette sensibilité », y est-il dit, « . . .. nous en trouvons le type en nous-mêmes, et nous ne le trouvons pas ailleurs. Nous pouvons, par induction, le transporter, Taltribuer à d'autres créatures, à celles surtout de notre espèce ; mais, encore une fois, nous ne Vj saisissons pas, etc. »
Ainsi, Tapparence étant notre seule preuve de la réalité de la sensibilité en dehors de nous, si celte preuve paraît invalide et inadmissible quand il s'agit de Thomme ou de ranimai soumis à rinfluence aneslliésique, il est illogique de la tenir pour bonne et valable quand il s'agit de l'homme ou de ranimai placés dans un état quelconque.
Reprenons la citation du livre de M. de la Sagra :
it On trouve dans les ouvrages i>, poursuit-il, « la narration de divers cas, sous le titre A' abolition de t intelligence, conservation de la sensiàilité. Tous consistent en des manifestiiliiiiis extérieures de la douleur : cris, paroles, mouvements. Quelquefois, cependant, ces phénomènes se rapportent à des raisonnements qui prouvent une détermination volontaire ; etc. »
Toutes ces manifestations de sensibilité, d'intelligence et de volonté, ne sont, aux yeux de Fauteur, qu'une apparence pure et vaille. Voici ce qu'il affirme dans un autre passage de son livre :
« Lorsque Fanesthésie n'est pas complète, mais suffisante pour atteindre la sensibilité, les mouvements réflexes, chez les individus opérés, ont lieu d'une manière extrêmement énergique, au point de les prendre pour l'expression de douleurs vives et poignantes. Mais le malade ne sent rien, et nous avons prouvé que cette assertion est vraie. »
(P. in.)
L AME DEVAM LA SCIENCE
Il nous reste à examiner ces preuves dont parle notre auteur, et qu'il tient pour très rassurantes ; nous chercherons ensuite, à notre tour, à fournir l'explication véritable, à exposer les vraies causes du phénomène controversé.
76. Les opérés en état d'anesthésie, quelques signes de douleur et môme d'intelligence de ce qui se passait en eux et autour d'eux qu'ils aient pu donner durant celle période, déclarent, une fois rentrés dans l'état de veille, n'avoir rien senti, n'avoir rien connu des violences exercées sur les parties vives de leur corps ; et môme, d'après le récit de certains d'entre eux, leur âme aurait été bercée dans des rêves délicieux à ce moment même où leurs chairs frémissaient sous le bistouri, où leur voix lançait des cris déchirants et où tout leur corps, dans une suprême révolte, luttait en désespéré contre l'étreinte de Fopérateur et de ses aides. Et c'est cette déclaration, faite pendant la veille relativement à ce qui s'est passé durant le sommeil ânesthésique, qu'on accepte comme un témoignage péremptoire de l'insensibilité et de l'inconscience réelles du patient.
Témoignage bien faible, bien peu sûr î j'espère le faire voir.
Les expressions apparentes de douleur, de connaissance et de volonté produites pendant l'état d'anesthésie chez un patient déclarant, à son réveil, qu'il n'a eu aucune conscience de ses actes, ou même que, pendant qu'il paraissait ainsi livré à d'horribles souffrances, il se sentait tout entier aux émotions d'un rêve de bonheur, ces actes d'expression, dis-je, peuvent être de deux sortes, peuvent dériver de deux sources distinctes.
Il peut se faire que l'oubli ait efl'acé la trace des états de Fâme qui sont niés par celui-là même qui vient d'en
ém M wÊÊ
ôlre le sujet. N'est-ce pas là ce qui se produit chez le somnambule I Or, prétendrait-on que le somnambule qui vous parle avec discernement, qui vous répond avec à-propos, qui accomplit avec sûreté des combinaisons de mouvements très complexes et coordonnés en vue d'un résultat logique et en rapport exact avec ce résuUal,qui peut même exécuter des calculs et des œuvres d'esprit de toute sorte, prétend rait-on, dis-je, que ce somnambule est acluellement inconscient et n'agit qu^à titre d'aulomate ? Mais alors en quoi donc l'automate différerait il de Fôlre animé et doué de conscience ?
La coïncidence d'un rêve, et d'un rèvc agréable, avec les manifestations physiques de douleur, semble créer une difficulté sérieuse à l'hypothèse de Toubli ; mais rien n'établit cette coïncidence. Un instant, une seconde suffil, les expériences de M. A. Maury, exposées dans son ouvrage Le Sommeil et les Rêves, nous l'apprennent, un moment rapide comme un éclair a assez de durée pour que les épisodes d'un long drame se déroulent dans l'imagination du songeur *. Mais, objectera-t-on, comment s'expli-
1. Enlre aulres faits relatifs à ce sujet, M. Maury rapporte les sui-
▼aots *
< J'avais, iit-il, il y a vingt ans, l'habitude de lire tout haut à ma mère, et il arrivait souvent que le sommeil me gagnait à chaque pause, à chaque alinéa ; cependant je me réveillais si vile, que ma mère ne s'apercevait de rien, si ce n'est qu'elle observait que je lisais parfois plus lentement. Eh bien! durant ces secondes d'un sommeil commencé et chassé aussitôt par la nécessité de continuer la lecture, je faisais de» rêves fort étendus, rêves qui embrouillaient ma pensée et nuisaient d'ordinaire à l'intelligence du livre. Mais un fait plus concluant pour la rapidité du songe, un fait qui établit à mes yeux qu'il suffit dun instant pour faire un rêve étendu, est le suivant : J'étais un peu indisposé, et je me trouvais couché dans ma chambre ayant ma mère à mon chevet. Je rêve du la terreur ; j'assiste à des scènes de massacre, je comparais devant le tribunal révolutionnaire, je vois Robespierre, Marat, Fouquier-Tinville» toutes les plus vilaines figures de cette époque terrible, je discute avec eux ; enfin, après bien des événements que Je ne me rappelle qu imparfaitement, Je suis jugé, condamné i mort, conduit en charrette, au milieu
l'ame devant la science
quer que le souvenir des sensations objectives exprimées par des signes de réaction douloui^euse se soit effacé, et que le rêve qui aurait précédé ou suivi ces sensations ait seul laissé dans Pesprit une trace durable ? Celte anomalie est un phénomène familier à ceux qui ont fait de la psychologie expérimenlale a l'aide de l'hypnotisme. Je vais m'expliquer à cet égard à propos d'un autre fait analogue, constaté dans certaines observations d'anesthésie chirurgicale, parliculièrement par Velpeau, qui en avait été très
frappé.
« Il y a premièrement des cas », dit M. R, de la Sagra, « où ceux qui ont poussé des cris et fait des mouvements, affirment ensuite Ravoir rien senti. On a fait observer qu'ils pourraient bien l'avoir oublié ; mais, outre qu'on n'oublie jamais les sensations immédiates en conservant le souvenir d'autres plus éloignées, on ne saurait jamais expliquer, par cette hypothèse, pourquoi l'opéré se rappelle avec joie des sensations heureuses qu'il a éprouvées pendant l'opération, et aurait perdu le souvenir des sensations douloureuses qu'on suppose avoir eu lieu, et qu'il nie.»
A cela je commencerai par répondre qu'il est inexact de dire qu'« on n'oublie jamais les sensations immédiates en conservant le souvenir d'autres plus anciennes ». La mémoire des vieillards montre unedisposition très remarquable, et de tout temps remarquée, précisément dans le sens
d'un concours immense, sur la place de la Révolution : je monte surl'é. chafaud, Texécuteur me lie sur la planche fatale, il la fait basculer, le couperet tombe ; je sens ma lêle se séparer de mon tronc ; je m'éveille en proie à la plus vive angoisse, et je me sens sur le cou la flèche de mon lit qui s'était subitement détachée, et était tombée sur mes vertèbres cervicales, à la façon du couteau d'une guillotine. Cela avait eu lieu à rinstanl, ainsi que ma mère me le confirma, et cependant c'était cette sensation externe que j'avais prise, comme dans le cas cité plus haut, pour point de départ d'un rêve où tant de faits s'étaient succédé. » {Le Sommeil et les Rêves, par Alfred Maury, membre de l'Institut. Paris, 1868, p. 183.)
"il
mè'M V
VARltrtS PHltOSOFHIQDES
opposé : étrangers parfois au souvenir d'actes considérables qu'ils ont accomplis la veille, leur imagination se nourrit d'un passé dont elle se retrace les plus insignifiants épisodes avec une étonnante netteté, avec les couleurs les plus vives.
J'arrive à Fobjection principale. Comment admettre qu'on oublie la douleur réelie et qu'on se souvienne du plaisir rêvé? Ce singulier contraste est un effet d'impression mentale ' ; on peut le rapprocher du fait suivant rapporté encore par M. R. de la Sagra d'après Velpeau :
« Un jeune homme fort bien constitué, auquel le môme professeur (Velpeau) réduisait une luxation du coude, était assis sur une chaise où il ne cessa durant l'opération de se cramponner avec vigueur du pied et du bras sain à la table et à un pilier voisin, pendant que de l'autre côté la luxation se réduisait avec une extrême facilité, sans que les tractions faites rencontrassent aucune résistance musculaire. Cela faisait dire au savant chirurgien qu'on aurait cru à une intelligence mystérieuse éteignant Taction musculaire là où elle était nuisible, pour l'exagérer en quelque sorte là où elle pouvait servir ou ne pas nuire. » (Campées rendus de f Académie des sciences du 4 mars 1850.)
Velpeau a beau dire, il n'y avait pas là le plus petit brin de miracle, ce n'était pas une intelligence mystérieuse qui intervenait pour réaliser un prodige, c'était l'imagination du patient qui paralysait les muscles du bras opéré, sans y éteindre la sensibilité et sans affecter en rien l'intégrité foictionnelle des autres parties.
On chirurgien de Paris des plus distingués, professeur agrégé à la Faculté de médecine, m'a fait le récit que voici : Il traitait une jeune malade, enfant de quinze ans, affectée
1, Voir notre ouvrage intitiilé Ékeim-éynamisme vital, Paris, 1865, p. 284 tl iiiif . ; voir aussi notre Cours di Braidismi, Paris, 1860.
ry» t'i tii
de contracture des extrémités inférieures. Les efforts de la science s'éiant montrés impuissants contre ce mal, la famille eut recours à ce qu'on appelle des secours spirituels : on fit dire une neuvaine.Tant il y a qu'au beau milieu de la dernière messe une détente se fait dans les muscles convulsés, la malade est guérie ! Mais, attendez ! j'ai omis de vous dire qu'une seule jambe était fortement contracturée ; l'autre pourtant était loin d'être indemne, mais toute l'attention et toutes les préoccupations des parents et de la malade se concentraient sur la première. Eh bien ! le membre le plus malade sortit de l'église totalement guéri ; l'autre, le moins malade, celui dont le médecin seul se préoccupait, en sortit comme il y était entré : il était encore contracture, et tel il est resté.
J'accompagnerai ces deux observations de celle que rapporte le docteur Liébeault dans son livre Du sommeil et des états analogues considérés au point de vue de Faction du moral sur le physique * (p. 298) : a Une de mes clientes, dit-il, lypémuniaque, ne vit plus clair tout d'un coup pour manger. Elle s'en était mis instantanément l'idée dans la tête. Pendant plusieurs semaines, on fut obligé de lui porter les aliments à la bouche; mais, tandis qu'on l'aidait ainsi, elle savait fort bien distinguer à travers la fenêtre les passants dans la rue. »
L'oubli spécial des souffrances chirurgicales chez les anesthésiés avec souvenir de rêves agréables est un phénomène psychologique de même nature : c'est le résultat d'une impression sur le moral. Rien de plus aisé, comme je l'ai déjà dit, que d'amener ces pertes partielles de mémoire chez les individus soumis à la suggestion hypnotique, au moyen d'une sorte de saisissement qu'on leur imprime à l'endroit des notions dont on veut obtenir l'obli-