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le mol dieu qui s'offre à cette physique vagissante comme le terme le moins impropre à rendre sa pensée *,
Dans la croyance populaire, les Dieux, c'est-à-dire les morts, étaient jusque-là les seules causes, les seuls dieux ; c'est eux qui faisaient gronderletonnerre,qui faisaienttomber du ciel les pluies bienfaisantes el aussi les grêles dévastatrîces, qui faisaient le chaud et le froid, la pluie et le heau temps. Viennent les physiciens: ils découvrent un rapport de cause à effet ou du moins un rapport constant d'antécédance et de conséquence entre certaines positions des astres et les phénomènes météorologiques et biologiques dont notre planète est le théâtre, et voilà qu'ils se prennent à penser et à affirmer que les dieux, les antiques dieux (c'est-à-dire les ancêtres, les morts) ne sont pas les seuls dieux (c'est-à-dire les seules causes) ; que le ciel et la terre, Feau et le feu, que le soleil, la lune, les planètes, les étoiles, sont aussi des dieux (c'est-à-dire des causes, des agents), et les plus puissants de tous peut-être.
Et qu'arrive-l-il alors ? Il arrive que le môme mot servant à rendre banalement et la notion d'ancêtre, de mâne, de lare, de revenant, comme nous dirions de nos jours, et la notiou de cause ou agent naturel, cette expression uni voque enfante la plus colossale et la plus monstrueuse de toutes les équivoques. En caractérisant les agents de la na-
1. Les philosophes avaient d'aiUeursdes raisons de pradence pour dissimuler leur conception de la cause naturelle ou rationnelle sous le nom protecteur de DtVu : ce mot était un sauf-conduit pour des doctrines de libre eiawen qui venaient disputer l'empire des intelligences à la foi aveugle. Élever au-dessus des Dieux une cause qui n'eût pas été dieu, c*eat été un blasphème qui ne fût point resté impuni. On sait par l'exempte d'Anaxagore, de Socrate, d'Aristote et de quelques autres, à quoi l'on était exposé en faisant ouverlement de la physique ou de l'ontologie sans abriter ««• tpéculations sous le couvert de la théologie. Les métaphysiciens chrétiens durent recourir plus tard à la même supercherie (dont ils finirent par itf« émpm eux-mêmes) pour ne pas porter ombrage h la religion.
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lure par le mot dieu, le philosophe physicien rendait de son mieux ridée de cause naturelle, idée qui n'était encore qu'en germe dans son entendement ; mais c'était bien véritablement et uniquement cette cause naturelle qu'il avait en vue de désigner, qu'il avait présente dans son esprit. Cependant, le vulgaire qui l'écoutait était loin de pouvoir s'élever à cette conception abstraite ; le physicien lui parlait du dieu Soleil, qui fait le jour, qui chasse la nuit, et répand sur la terre la chaleur féconde, et Tesprit de la foule nécrolâtre, à ce nom de dieu, évoquait spontanément, instinctivement, automatiquement, l'image d'un dieu lare, d'un dieu homme ; et, poursuivant cette méprise dans ses conséquences extrêmes avec une rigueur de logique qui menait à l'abîme de l'absurde, la foule, pour la première fois, s'agenouillait devant ce dieu Soleil, dans lequel jusque-là elle n'avait vu qu'un disque lumineux, et ce disque lumineux, revêtu par l'imagination d'une nature et d'une personnalité humaines, recevait des hommages et des prières ; on lui offrait des sacrifices, on lui présentait sur une table, qu'on appelait l'autel, des viandes et des boissons, comme à un dieu humain qui boit et qui mange !
Voilà, Messieurs, la véi^table origine du polythéisme naturiste. Le naturisme mythologique fut une conception raisonnée du monde, ce fut, à proprement parler, un système de physique générale, où les agents naturels sont appelés dieux, et où Timagination religieuse, déroulée, affolée, voit un aréopage dont les décrets sont les lois de l'univers*.
1. L'histoire des religions fournit encore un document précieux pour ma thèse et ruineux pour celle qui se fonde sur le sens primitif de briU lant attaché à la racine du moiBim pour soutenir que ce mot s'applique originalement aux astres : c'est q»« les dieux du polythéisme naturiste ont reçu en même temps parfois la qualification de père ou de nièie Exemples : Dyaushpiiar, Éem pater, Jupiter, Diesptter, Janus-paler Demeter, etc. '
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83. Le passage du polythéisme naluriste au monothéisme ontologique n'est qu'un développement ou une forme noui^elle de la même erreur. La physique mythologique expliquait bien, dans une certaine mesure, les phénomènes par des causes secondes ; mais ses explications, renfermées dans Tordre des faits partiels et spéciaux, ne pouvaient iiépondre à la véritable curiosité philosophique ; et lorsque celle-ci s'éveilla à son tour, elle se posa le problème de la raison absolue des choses dans ses termes radicaux: elle demanda un nouveau dieu, le dieu unique et tout puissant, c'est-à-dire la cause des causes, qui rendrait compte à elle seule de Funiversalité des effets. Ce dieu suprême, les penseurs crurent le reconnaître dans le to ?v et le to Jv, c'est-àdire dans la monade indivisible, dans le principe de la substance *. Et le vulgaire, irrémédiablement imbu des originelles croyances nécrolâtriques, mit encore un visage humain à ce dieu unique de l'ontologie, comme il en avait piis un, autrefois, à chacun des dieux innombrables de la physique ; et ce concept de la plus transcendante métaphysique se transforma, dans l'imagination des adorateurs, en un personnage solitaire, souverainsuprême du monde, qu'il crée, gouverne, détruit et reconstruit à sa guise, et tel, enfin, que pourrait se concevoir le plus omnipotent et le plus irresponsable des despotes.
Le polythéisme naturiste d'Homère et du Rig-Véda, et
1. Tenneinann dit. à propos cTAiiaximandre de Milet : « La substance premièFO est l'infini, amipov, contenant tout en soi, jrfjBiî^ov. et qu'il nomme en conséquence le divin, to ôfîov... » {Manuel 49 thistoire de la philosophie, trad. Cousin, 2« éd., 1. 1, p. 1^0). Le même auleur caractérise ainsi Toniologie de Parménide, d'après Aristote : « Selon lui, tout est de la même nature, tout est un, et cette unité [de nature] est Dieu : «v mmi rh îtôv, «v toûto mai ira* Tw Ôfw iXiytv. » (Pp. ciLt L 1, p. 107.)
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le monothéisme des métaphysiciens grecs, hindous et chrétiens, ne sont donc respectivement qu'un système de physique ou d'ontologie, c'est-à-dire deux ordres de conceptions qui, par la nature de leur objet et de leur domaine propre, n ont rien de commun avec Tidée religieuse, cette idée dont Tessence est d'adorer, et dont l'adoration des morts semble avoir été partout et en tout temps la seule manifestation spontanée.
Adorer le soleil, adorer Teau ou le feu, ou bien adorer le principe de la substance en soi, le noiimène de la substance, TO oycoç ov (Platon), c'est-à-dire adresser des supplications et der hommages à des êtres inanimés, ou, qui plus est, à des êtres impersonnels, non à des individualités, mais à des spécilicilés et à des concepts d'une généralité absolue, tout cela est assurémentune méprise prodigieuse ; le sentiment religieux, cela est évident, n'a aucunement affaire avec de tels objets, ces objets-là ne sont pas les siens.
Le temps me parait venu pour la critique de mettre fin à une confusion qui, en unissant deux ordres d'idées tout différents, les dénature l'un par l'autre et leur fait porter des fruits monstrueux. Donc, quand M. R. de la Sagra, et, avec lui, tous les théologiens et les philosophes déistes nous rappellent au culte de la divinité et jettent feu et flamme contre l'athéisme, il faut que ces messieurs s'expliquent enfin. Nous avons le droit de le leur demander : le dieu qu'ils nous prêchent est-il le dieu de l'ontologie? Dans ce cas, croire en Dieu ou n'y pas croire, est complètement indifférent à la religion et à la morale, et exiger l'adoration d'un tel dieu équivaut à exiger qu'on se prosterne soir et matin devant la loi de l'Attraction Universelle ou devant la nouvelle hypothèse de la Corrélation des Forces; c'est insensé, c'est de la démence.
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Mais s'il ne peut plus s agir du dieu ontologique, de quel dteu nous parlera-t-on alors ? On nous parlera d*un dieiï personnel, d'un dieu dont Thomme est Timage. Fort bien, mais pourquoi nous présenter ce dieu comme unt^tie? Né savons-nous donc pas que Yunicité divine n*appartient en propre qu'au dieu de Tontologie, et que, en séparant l'idée du dieu personne de l'idée du dieu subslance, deux idées que vous aviez confondues en dépit de toute raison, le premier perd par cela même son attribut de singularité, puisqu'il l'avait emprunté au second par l'effet de cette confusion ' ?
Celte confusion dissipée, nous nous trouvons en présence de deux conceptions originales : le Noumène général de la Substance », créttion de la métaphysique, — et les Dieux-
1. Un pliilosopho qui aurait un plus grand renom parmi nous si nous étions mmwn engoués de phraséologie et ai nous étions moins dépourvus de Fesprit philoRophiqne nécessaire pour distinguer les penseurs dignes de ce nom, M. Tissot, professeur de philosophie à la Faculté de Dijon et membre correspondant de llnstitut, a écrit les réflexions suivantes, aussi profondes que hardies :
c On sait bien de science certaine que les oeuvres des hommes ne sont pas Tefet du hasard, ni celui de la nature ; mais on ne sait pas aussi certainement que l'œuvre de la nature elle-même est rœuvre d*ane intelligence, d'une puissance distincte. Est-on bien sûr, par exemple, que des agents invisibles, des forces naturelles, des âmes même, ne soient pas la cause éternelle des organisations contingentes et pMssablett, et qull y ait lieu à concevoir une cause unique et universelle? Cesten tous cas commettre une pétition de principes que de supposer qn*il n'en est rien quand il s'agit de prouver IVxistence de Dieu. » {Dt rimat/intition, 1 vol. in-H», Paris, 180λ, par M. J. Tisbot, doyen de la Faculté des lettres de Dijon et professeur de philosophie, p. 162.)
2. Je dis bien : Nmtmène « général i> de la Substance ; et en cela je ne fais pas de pléonasme. Car chaque mode phénoménal de la matière a son mode nouménal correspondant, qui est alors un noumène spécial ; tandis que la matière, considérée dans ce qu'il y a de commun entre ses phénomènes spéciaux, est représentée dans l'esprit par un noumène giinéral^ qui est le noumène des noumènes particuliers. Un exemple fera saisir ces distinctions.
Soit donc, je suppose, le mode matériel spécial que nous nommons la Lumière. Au point de vue phénoménal, ce mode est représenté par cer-
hommes, ou Hommes-esprits, de la nécrolâlrie primitive. Quant à tout le reste, ce n'est plus qu'un résidu in-
taines sensations spéciales qu'il a la propriété d'éveiller en nous.Cependant, en soumettant cet effet à une analyse critique, nous découvrons que ce qui détermine la sensation de lumière pourrait, dans des circonstances données qu'il n'est pas impossible de faire naître, pourrait, dis-je, provoquer la sensation de son, d'odeur, de goût, de toucher, de chaleur, toute espèce de sensation enfin, ou bien encore se montrer impuissant à susciter en nous une sensation quelconque. Ne faut-il pas conclure de là que les caractères sensibles ou phénoménaux de la lumière ne lui sont pas intrinsèques, essentiels, et que, ne la connaître que par de tels caractères, ce n'est pas la connaître véritablement ? Il ne peut plus y avoir de doute à cet égard. Pour pénétrer la connaissance de la lumière dans sa nature intrinsèque, de manière à pouvoir prévoir les effets possibles de ce mode matériel et exercer notre empire sur ses effets, il ne suffit donc plus de sentir la lumière, de la voir : il faut la concevoir, il faut en saisir le noumène. C'est alors que la notion de lumière, dépouillée de toute idée de luminosité, devient pour nous un concept mathématique formé d'idées de mouvements et de lignes. Le phénomène de la lumière a disparu, nous n en voyons plus que le noumène. et nous opérons avec facilité et sûreté sur les données de ce noumène do la lumière, pour découvrir les mystères les plus intimes de la lumière. Nous la sentions par ses phénomènes, nous ne la comprenions pas ; nous la comprenons maintenant par son seul noumène, et nous avons conquis, dès ce moment, et la science et 1 empire de cette puissance de la matière.
Mais le mode phénoménal qui correspond à notre sensation de lumière est un terme général qui embrasse plusieurs modes spéciaux de lumière correspondant à nos sensations lumineuses spéciales de blanc, de rouge, de jaune, de vert, etc. Or, sous chacun de ces modes phénoménaux spéciaux de la lumière se cache un noumène spécial de la lumière : de même que la lumière en général a son noumène corrélatif, qui est un noumène général, de même aussi la lumière bleue a son noumène propre, et pareillement de la lumière violette, etc., ce qui fait autant de noumènes spéciaux de la lumière. Ces noumènes spéciaux consistent dans les formes secondaires du mode de mouvement ondulatoire constituant la lumière en général ; ainsi un caractère nouménal de la lumière rouge de la lumière bleue, de la lumière jaune, c'est que cette lumière est respectivement due à un mouvement ondulatoire d'une vitesse de 500 de tiô3 et de 563 billions de vibrations à la seconde. '
Or, les grands modes spéciaux de la matière nommés lumière, chaleur, etc., sont à la Matière en général comme les modes lumineux spéciaux dont nous venons de parler sont à la Lumière en général : ils répondent a de grands noumènes spéciaux corrélatifs, et ces grands noumènes spéciaux de la matière rentrent dans un grand et suprême noumène absolu de la matière.
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forme et sans valeur, un amas de qiiiprequos, de conlresens el de non-sens.
84. Le mol âme /partagé la fortune du mot dieu^ il en a subi les vicissitudes ; et, tandis que Téquivoque contenue dans le premier convertit inévitablement en logomachie la dispute entre les Théistes et les Athées, le second, grâce à une équivoque analogue, fait que la querelle du Spiritualisme el du Matérialisme n'est à son tour qu'une dispute de mots.
Je viens de vous entretenir longiiemeifl de l'universalité de la croyance aux dmes des morts chez l'homme des premiers âges, croyance dont les racines sont si profondes el si vivaces dans notre nature, qu'elle a survécu à toutes les catastrophes religieuses et tend à se reproduire spontanémenl et opiniâtrement jusque dans des sociétés dont le milieu devrait,cesemble, lui Hre le moins propice,jusqu'au sein de notre civilisation savante et sceptique, témoin le spiniisme contemporain.
Or, quelle est l'origine de celte croyance ? Une telle question n'a pas seulement de l'intérêt au point de vue de l'histoire, etde la philosophie de l'esprit humain ; elle appelle aussi ralteution de l'anthropologisle, et par-dessus toulelle est du ressort de la psychologie physiologique, cette jeune science qui se cultive ici.
La linguistique etl'hiérographie critique foisonnent d'indications lumineuses sur ce sujet ; mais je n'entreprendrai pas de vous les exposer en ce moment : ce serait une digression un peu trop longue ; je me contenlerai de citer à ce propos le témoignage de deux ou trois auteurs anciens ou modernes.
Voici d'abord un passage très explicite de Cicéron ; vous
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y trouverez, en outre d'une opinion très compétente sur la genèse des croyances nécrolatriques, vous y trouverez, disje, une autre affirmation très nette de l'illustre Romain comme quoi de lelles croyances furent au commencement l'unique foi religieuse ayant cours chez les Latins et chez les Grecs. Cicéron s'adresse à Atlicus :
« Pour appuyer l'opinion dont vous demandez à être convaincu, j'ai à vous alléguer de fortes autorités, espèce de preuve qui, dans toute sorte de contestation, est ordinairement d*un grand poids. Je vous citerai d'abord toute l'antiquité. Plus elle touchait de près à l'origine des choses et aux premières productions des dieux, plus la vérité peut-être lui était connue. Or, la croyance générale des anciens, des vieux (cascos), comme disait Ennius, était que la mort n'éteint pas tout sentiment, et que l'homme, au sorlir de celte vie, n'est pas anéanti. Quantité de preuves, et surtout le droit pontifical et les cérémonies sépulcrales, ne permettent pas d'en douter. Jamais des personnes d'un si grand sens n'auraient révéré si religieusement les sépulcres, ni condamné à des peines si graves ceux qui les violent, s'ils n'avaient été bien persuadés que la mort n'est pas un anéantissement, mais que c'est une sorte de transmigration, un changement de vie qui envoie au ciel et hommes et femmes d'un rare mérite, tandis que les âmes vulgaires sont retenues ici-bas, mais sans être anéanties. Plein de ces idées, qui étaient celles de nos pères, et conformément à Topinion régnante, Ennius a dit ;
Romulus in cœlo cum diis agit aevum.
» Si je fouillais dans l'anliquilé, et que je prisse à lâche d'approfondir l'histoire des Grecs, nous trouverions que ceux mêmes d'entre les dieux à qui l'on donne le premier rang, ont vécu sur la terre avant que d'aller au ciel. Infor-