Voir ci-dessus, pp. 238 et
VâBIÉTÉS PHILOSOPHIQUES
contraire : ils nient Texislence d'un ordre, d'un Logos souverain et universel régnant sur le monde et enchaînant tons les faits les uns aux autres, dans le temps et dans l'espace, par un lien logique. Au mot Création, ils répondent de leur côté par un autre mot, et c'est bien le mot le moins philosophique du dictionnaire : ie Hasard !
Si inconciliables que nousapparaissentïesdeuxmombres decetteantinomie,iIs ont néanmoins leursynlhèse dans une conception supérieure, qui est en même temps la solution du problème attaqué en vain de part et d'autre. Celte synthèse est à venir ; mais on l'aperçoit déjà dans le lointain, et, avec quelque attention, on peut, si je ne me trompe, en distinguer dès à présent les linéaments principaux. C'est ce que je tâcherai de montrer dans l'étude suivante, qui consiste simplement en quelques notes prises sur deux ou trois ouvrages traitant de torigine des espèces, cette grande question du jour.
95- Dans une de ses leçons, publiée en français dans la Revue des Cours Scienii/igues {N"" du 2 mai 1868), M. Louis Agassiz, le célèbre naturaliste de l'Université de New- Cambridge, près de Boston, s'est exprimé en ces termes :
« Rien dans le règne organique », dit l'illustre professeur. Il n'est de nature à nous impressionner autant que l'unité de plan qui apparaît dans la structure des types les plus différents. D'un pôle à l'autre, sous tous les méridiens, les mammifères, les oiseaux, les reptiles, les poissons révèlent un seul et même plan de structure. Ce plan dénote des conceptions abstraites de Tordre le plus élevé ; il dépasse de bien loin les plus vastes généralisations de l'esprit humain, et il a fallu les recherches les plus labo-
CRÉATION ET FINALItA
rieuses pour que l'homme parvînt seulement à s'en faire une idée. D'autres plans non moins merveilleux se découvrent dans les articulés, les mollusques, les rayonnes, et dans les divers types des plantes. Et cependant ce rapport logique, cette admirable harmonie, celte infinie variété dans l'unité, voilà ce qu'on nous représente comme le résultat des forces auxquelles n'appartiennent ni la moindre parcelle d'intelligence, ni la faculté de penser, ni le pouvoirde combiner, ni la notion du temps et de l'espace. Si quelque chose peut placer, dans la nature, l'homme audessus des autres êtres, c'est précisément le fait qu'il possède ces nobles attributs. Sans ces dons portés à un très haut degré d'excellence et de perfection, aucun des traits généraux de parenté qui unissent les grands types du règne animal et du règne végétal, ne pourrait ôtre ni perçu ni compris. Comment ces rapports auraient-ils donc pu être imaginés, si ce n'est à l'aide de facultés analogues? Si toutes ces relations dépassent la portée et la puissance intellectuelle de l'homme, si l'homme lui-même n'est qu'une partie, un fragment du système total, comment ce système aurait-il été appelé à l'être, s'il n'y a pas une Intelligence suprême, auteur de toutes choses? »
Cette défense éloquente de la thèse créationiste peut bien paraître concluante à des esprits superficiels ou peu attentifs, mais, vue de près, elle supporte à peine l'examen ; ce n'est qu'un paralogisme d'un bout à l'autre.
Et d'abord, M. Agassiz a tort de poser en fait la perfec- /«on comme le sceau qui marquerait invariablement toutes les œuvres du Créateur. Non seulement l'imperfection est le lot de tous les individus, mais les types spécifiques euxmêmes en sont tous plus ou moins entachés. C'est là une vérité reconnue désormais par tous les biologistes qui ne subordonnent point Tautorité de l'observation à celle des
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VAIIÉTÉS PHILOSOPHIQUES
théories préconçues *. Une courte citation de M. H. Helmhollz à ce propos :
a Ce que nous avons trouvé d'inexactitudes et d'imperfections dans l'appareil optique et dans l'image rétinienne n'est plus rien en comparaison des incongruences que nous venons de rencontrer dans le domaine des sensations. On pourrait dire que la nature se soit complue à accumuler les contradictions pour enlever tout fondement à la théorie d'une harmonie préexistante entre le monde extérieur et le monde intérieur. » (Conférence sur les progrès récents dam Im théorie de la vision, publiée dans la Revue des Cours Scient, du 24 avril 1869, p. 332.)
Tel est le jugement de Féminent professeur de physiologie de rUniversilé de Heidelberg, Tun des trois ou quatre physiologistes les plus marquants de cette époque.
On peut affirmer sans la moindre exagération que l'imperfection fonrmille dans la nature vivante, et qu'elle y atteint la limite extrême au delà de laquelle la vie cesse d'être possible.
Nous pouvons déclarer en second lieu qu'il est une chose qui certainement surpasse la nature en excellence, et cette chose, c'est filme. N'est-ce donc pas celte âme qui trouve en elle-même, et en elle seule, le prototype de l'idéal, cet étalon de la bonté et de la beauté absolues au moyen duquel elle mesure l'ouvrage de la Nature et en relève les défauts? Est-ce que la Création, avec tant de productions nianquées ; avec tant d'êtres horribles et funestes ; avec le désordre, l'iniquité et la cruauté des rapports entre les animaux, tous ennemis les uns des autres ; avec le sort
t. Dans mas travaux d'ostéologie comparative, couronnés en 1892 par rÂcaâémie des sciences, j'ai démontré par les exemples les plus frappants que la structure des animaux supérieurs est un amoncèlement de déformations et d'anomalies plus ou moins régularisées (Voir mes Ortffineê mnimàki de VBomm«^ Pari», 1872). (N. dela2« édition.)
( Il
CBÉATION ET FINALITÉ
douloureux fait à tout ce qui respire; en un mot, avec toute la somme de mal à sa charge, est-ce qu'une telle Création n'a pas à rougir devant l'harmonie des chefsd'œuvre de Tart grec,et,bien plusencore, devant la sublime beauté morale d'un Jésus?
On peut dire que M. Agassiz et tous les admirateurs de la Création sont sous le charme d'une sorte d'illusion d'optique intellectuelle qui leur fait apparaître les choses dans un complet renversement de leurs rapports véritables ; car le légitime objet de leur admiration, que ces dilettanti de la nature placent au dehors, c'est en réalité en euxmêmes qu'il existe, et non ailleurs. Ce mode sui generis d'affection des sens que nous appelons couleur, n'est-il pas en nous, entièrement et uniquement en nous? Oui, ce sont aujourd'hui tous les physiciens qui l'attestent ; et il en est de même de toutes les autres spécificités sensibles de la matière, odeur, saveur, etc. ; elles sont extrinsèques à cette malière, et toutes ces qualités n'ont de réalité qu'en nous. Et maintenant, ce qui est vrai des qualités perceptibles du monde, ne l'est-il pas également, et à fortiori, de ses qualités conceptiblesl Et ne l'est-il pas, en outre, et par la même raison, de ses qualités esthétiques, qui nous le font admirer? Oui, tout cela est véritablement ^n nous, et en nous seuls ; tout cela fait partie du moi, et si nous rapportons ces allribuls au non-moi, c'est par l'effet d'un mirage. Le lecteur ne me saura pas mauvais gré de lui citer à ce propos les paroles suivantes d'un philosophe qui parle avec l'autorité d'un physiologiste et d'un médecin spécialiste renommé dans son art. Le D' Szokarski, professeur d'oculislique, s'exprime ainsi dans son beau Mémoire sur les sensations des couleurs (Paris, 1839, p. 18):
« Les savants, dit-il, en décomposant les rayons lumi-
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TiniÉTÉS PHiLOSOPHtQCES
CRÉATION ET FINALITÉ
neiix, en cherdiant les lois de réflexion, de réfraction, de polarisatîon, etc..» ont totalement perdu de vue qu'ils avaient entre les mains les moyens de produire les couleurs, et non les couleurs elles-mêmes. Nous ne connaissons, nous ne pouvons connaître le monde extérieur que par la manière dont il agit sur nous, mais, accoutumés depuis les premiers moments de notre existence à voir certains objets exercer toujours et invariablement les mêmes modifications, ces changements, ces modifications qui nous appartiennent en propre, et à nous seuls, nous les rattachons aux objets eux-mêmes et nous nous considérons comme des êtres entièrement passifs, tandis que Factivité forme la partie la plus essentielle de notre être. Nous nous dépouillons ainsi volontairement du plus beau de nos droits, de notre plus belle prérogative, pour en revêtir le monde qui nous entoure. Non, c'est l'homme qui souffle continuellement l'âme à cet amas mystérieux qu'il appelle Univers ; c'est l'homme, qui a créé les formes pour son tact, le jour, la nuit et les couleurs pour son œil, les sons pour son oreille, les saveurs et les odeurs pour son goût et son tact*. »
Cette multitude de combinaisons si savamment ordonnées, ces rapports gradués et systématiques de ressemblance et de dissemblance que M. Âgassiz contemple avec tant d'enthousiasme dans le monde de la matière organisée, sont donc réellement en nous, on ne saurait trop le répéter; oui, en nous, comme le lumineux est en nous, comme le sonore est en nous, comme le chaud est en nous, etc. Ce qui appartient au monde, ce qui est le propre de l'objectivité, c'est purement et simplement le pouvoir de réveiller, de faire passer de la puissance à Pacte, dans
1. Voir encore, sur le même sujet, ropinion de gir Humphry DaTj et eelle de Stuart Mill, mppartées ci-dessusi p. 168, en note, et p. 174.
l'être subjectif, dans le moi sensitif et intellectif, ces sensations et ces idées que celui-ci porte en soi et où elles préexistent de toute éternité.
Ainsi la merveille de cet ensemble de relations taxinomiques, bien qu'incomplètement accessible à notre entendement borné — borné actuellement par une organisation physique imparfaite—, c'est néanmoins dans l'âme ellemême, c'est dans l'éternelle monade, qu'il la faut admirer; et comme, de l'avis unanime de nos physiciens, il est absurde d'admettre que la force simple, que Punité dynamique élémentaire, c'est-à-dire la monade, c'est-à-dire l'âme, ait été créée, il faut que M. Agassiz et ses amis renoncent à voir dans ce qui est la propriété de l'âme la preuve d'une création du monde par voie de décret.
M. Agassiz se récrierait, sans aucun doule,si je lui reprochais de croire que deux quantités égales à une troisième ne sont égales entre elles, que la somme des trois angles d'un triangle n'est égale à deux angles droits, uniquement que parce qu'il a plu au Créateur d'en décider ainsi. L'éminent naturaliste m'apprendrait au besoin que de telles vérités existent de soi,que ce sont là des rapports logiques, et partant nécessaires, et placés au-dessus de tout pouvoir arbitraire. Eh bien,deux mots suffiront maintenant pourmettre à nu Pinanité du motif principal sur lequel ce penseur se fondepour faire delà création des règnes organiques un acte de la libre volonté du Tout-Puissant. Car c'est bien dans le bon plaisir d'un suprême arbitre que le créationisme voit la loi qui régit les rapports d'organisation des êtres vivants. La déclaration suivante, que je suis confondu de rencontrer sous la plume d'un philosophe, est bien de M. Agassiz :
(( Quelques naturalistes >», écrit-il, « ont néanmoins déjà
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VAKIÉTÉS PHILOSOPHIQIÏES
CRÉATION ET FINALITÉ
poussé le parallèle entre la structure des animaux bien au delà des limites assignées par la nature, et s'efforcent de démontrer que loules les conformations sont susceptibles d'être ramenées à une norme unique. Ils soutiennent, par exemple, qu'il n'y a pas un os chez un Vertébré quelconque qui ^'ait son équivalent dans «ne autre espèce de ce type. Supposer une aussi grande conformité, c'est, en défini tim, refuser au Créateur, dans f expression de sa pensée, une liberté dont jouit t homme lui-même. » (De t Espèce, op,
cii,, p. 28.) *
La science profonde, la science merveilleuse dont témoigne le système des rapports biolaxiques, voilà ce qui démontre avec évidence à notre naluraliste philosophe que ce système a ou pour auteur une volonté individuelle, et qu'unie! plan n'a été mis à exécution qu'après avoir été mûrement délibéré \ « Le plan de la création tout entière », dit il en propres termes, « a été mûrement délibéré et ar-
1. iossiiel lui-méiïi« est, sur ce point, beaucoup moins déiste qu^Agassiz, à en jiig*îr par le passage suivant, que j'emprunte à rintéressante brochure de M. Geors?es Lechalas, Du rôle de VinleUigençe et de la sensibilUé dnnë Vapprécialion du Beau, Rouen, lH8îJ :
« Quand je considère », écrit Bossuet {Traité de '« connaissance de lh>n et de mi-m^m*t*, « un Irinn^le rectilit^ne comme une fii(ur« de trois li/iie^ Iroit ^. »*» :»yiMt »roi^ aiiKen é^nux a il»»ux droite, ni plu» ni moins ; et qaiin 1 Jrt II je pmm à coni«idèr*»r un triangle éqnilatéral avec ses trois côtèi* et ses trois angles égaux, d'où sVnsuit que je connidère chaque angle de ce triangle comme moindre d'un angle droit ; et f|iiand ie viens encore à considérer un rectangle et que je vois clairement dans cette idée, jointe avec les précédentes, que les deux angles de ce triangle sont nécessairement aigus, et que ces deux angles aigus en valent exactement un seul droit, ni pins ni moins, je ne vois rien de contingent ni de muable. et par conséquent les idées qui me représentent ces vérités sont éternelles. Quand il n'y aurait dans la nature aucun triangle équiJatôral ou rectangle, ou aucun triangle quel qu'il fût, tout ce que je viens de considérer demeure toujours vrai et indubitable... En quelque temps donné ou en quelque point de l'éternité, pour ainsi parler, qu*on mette un entendement, il verra ces vérités comme manifestes : elles sont donc éternelles. » (Note de la2« édition.)
» rôté longtemps avant d'être mis à exécution. » (De l'Espèce, op. cit,, p. 113.)
Mais, demanderai-jeà M. Agassiz, le système des rapports qui constituent les lois du nombre et de l'espace, le plan des lois mathématiques, en un mot, est-il donc moins savant, porle-t-il moins la marque de l'intelligence que le plan des lois zoologiques ou botaniques? Et si le savoir profond qui, dites-vous, se révèle dans l'économie decedernier, atteste qu'il a été mûrement délibéré et librement exécuté par une intelligence suprême auteur detotetes choses, comment n'en serait-il pas de même du premier ? Si les vérités naturelles sur lesquelles la zoologie et la botanique systématiques sont établies, ont été créées et mises au monde, comme vous le prétendez, « par le seul fiât du Tout-Puissant » {De tEspèce, op. cit., p. 20), pourquoi les vérités mécaniques, géométriques, arithmétiques et algébriques ne seraient-elles pas, elles aussi, l'œuvre toute facultative de ce fiât libre et omnipotent ?
« La coïncidence croissante entre nos systèmes et celui de la nature prouve d'ailleurs », poursuit M. Agassiz, « que les opérations de Tesprit de l'homme et celles de l'esprit de Dieu sont identiques ; on s'en convaincra davantage si Ton songe à quoi point ex Irao inclina ire cerlain^'s conceptions a priori de la nalure se sont, en définitive, trouvées conformes à la réalité des choses, quoi qu'en aient pu dire d'abord les observateurs empiriques. »
La vérification de ces conceptions a priori de l'ordre naturel ne témoigne pas, j'imagine, que cet ordre naturel soit une création arbitraire ; cette vérification expérimentale d'un plan des lois du monde trouvé par notre intelligence dans elle-même, n*alteste-t-elle pas au contraire, de la manière la plus décisive, la nécessité logique de ces lois ? Certes, ce n'est pas en partant de Tidée d'un législateur
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292 VARIÉTÂS PHILOSOPHIQUES
arbitraire que les auteurs de ces spéculations rationnelles auraient réussi à déterminer par avance des phénooiënes cachés ou à venir î Non, mais c^est en mettant leur confiance entière en la toute puissante, immuable et éternelle logique.
Pour nous consoler des égarements du naturaliste philosophe de Boston, écoutons un moment la parole d'un autre naturaliste philosophe que TA mérique est également fière de posséder. Nous tLvons les lignes suivantes dans la Physiologie statique et dynamique de F Homme ^ du D' John William Draper :
If Les lois de la nature étant fondées sur la raison pure, elles sont absolument invariables. Elles seules ne peuvent changer entre toutes les choses qu'il nous est donné de contempler •. ..
CRÉATION ET FINALITÉ
96. M. Paul Janet, qui n'a pas l'autorité de M. Âgassiz en Histoire naturelle, mais qui prend sa revanche sur le terrain de la Philosophie, s'exprime ainsi à son tour au sujet de ta Création :
« Les naturalistes », dit-il, <f se persuadent qu'ils ont écarté les causes finales delà nature lorsqu'ils ont démontré comment certains effets résultent nécessairement de certaines causes données. La découverte des causes efficientes leur paraît un argument décisif contre l'existence des causes finales. Il ne faut pas dire, selon eux, « que Toiseau a des ailes pour voler, mais qu'il vole parce qu'W a des ailes ». Mais en quoi, je vous prie, ce» deux propositions
1. Human Physiàlpgy, slatical and dynamîcal,by Jott» William Dbaper» M, 0 LL. D.» professer of Chemistry and Physioîogy in the University ©f JVeio-Tor*. New- York, 1856, 1 roi. in-8% p. 227.
Il,
sont-elles contradictoires? En supposant que l'oiseau ait des ailes pour voler, ne faut-il pas que le vol résulte de la structure des ailes? Et ainsi, de ce que le vol est un résultat, vous n'avez pas le droit de conclure qu'il n'est pas un but. Faudrait-il donc, pour que vous reconnussiez unbut et un choix, qu'il y eût dans la nature des effets sans cause, ou des effets disproportionnés à leurs causes? Des causes finales ne sont pas des miracles ; pour atteindre un certain but, il faut que l'auteur des choses ait choisi des causes secondes précisément propres à l'effet voulu. Par conséquent, quoi d'étonnant qu'en étudiant ces causes vous puissiez en déduire mécaniquement les effets? Le contraire serait absurde. » {Le Matérialisme contemporain^ 1 vol. in- 18, Paris, 1864, p. 133.)
M. le D"" Chauffard, dans le Correspondant du 10 juillet 1868, cite ce passage de M. Janet en même temps que les passages d'Agassiz reproduits ci-dessus, comme autant de témoignages contre la doctrine de t origine naturelle des espèces. En vérité, M. Chauffard se fait bien illusion en croyant trouver là un appui pour sa thèse !
M. Janet accorde que « pour atteindre un certain but, il faut que l'auteur des choses (passons sur cette expression) ait choisi des causes secondes précisément propres à l'effet voulu » ; et des causes telles « qu'en étudiant ces causes, nous puissions en déduire mécaniquement les effets ». Qui plus est, admettre que le contraire puisse avoir lieu, est déclaré « absurde » par ce philosophe déiste. M. Janet se prononce donc, par cela même, contre l'hypothèse de la création des espèces par l'action immédiate de « l'auteur des choses », autrement dit, de la cause infinie ; et conséquemment ce philosophe fait rentrer la création des animaux et des plantes, aussi bien que la création des minéraux et des espèces géologiques, sous une commune loi de
genèse naturelle pouvant être mécaniquement induite de ces phénomènes.
Que la Cause Éternelle ait créé couche par couche et molécule par molécule les énormes strates de la formation jurassique, qu'elle ail accumulé, caillou sur caillou, grain de sable sur grain de sable, les masses du diluvium, et qu'elle ail charrié un par un tous les blocs erratiques, de la cime des montagnes, auxquelles ils ont appartenu, jusqu'au fond des plaines où nous les trouvons disséminés, cela n'est pas douteux, et en douter, qui plus est, serait inepte ; mais quand le géologue parle des causes de ces phénomènes, c'est de leurs causes prochaines, c'est de leurs causes efficientes qu'il entend parler, et ce sont seulement ces causes secondes qui font l'objet de la géologie spéculative.
Et pareillement de la zoologie: que la création de l'huître ou celle de l'homme remonte de degré en degré à la cause éternelle, cela ne peut faire question ; mais que cette cause créatrice infinie ait produit l'homme, l'animal, la plante, sans l'intermédiaire de causes secondes, est « impossible et absurde », suivant le jugement de M. Janet ; oui, impossible et absurde, au môme litre que la création immédiate des montagnes et des vallées, des galets arrondis et polis et des sinueux cours d'eau.
Ce sont ces causes efficientes, que posent en principe et que cherchent à déterminer certains zoologistes contemporains, afin de compléter la Zoologie, science jusqu'ici purement descriptive, en constituant enfin la Zoogénie. pour ne pas rester plus longtemps en arrière des géologues, qui, dans ces derniers temps, ont ajouté à la Géognosie la Géogénie. Et ce sont pourtant de tels efforts, marqués d'un caractère si philosophique, si rigoureusement scientifique, que des naturalistes éminents, comme M. Agassîz, que
CRÉATION ET FINALITÉ
d^intelligents et doctes médecins, comme M. Chauffard, s'appliquent à décourager! Plaignons ces hommes distingués, qui servent d^ailleurs la science à d'autres égards, d avoir tenu à honneur d'être les derniers à la combattre dans les efforts qu'elle ne cesse de faire, depuis quelques milliers d'années, pour rompre les entraves de la superstition.
Que ces éminents créalionistes réfléchissent à une chose : Ce que la fausse théologie affirme encore aujourd'hui de la genèse des espèces organiques, déclarant que la formation de ces types est un acte direct du Créateur, elle l'affirmait autrefois, et naguère encore, de la genèse du règne inorganique lui-même. Dieu n'avait-il pas créé les minéraux, tout comme les animaux, par un acte instantané de sa volonté toute puissante ? Et n ai-je pas entendu de graves docteurs en théologie, mis en présence d'une immense forêt fossile découverte dans Touest des États-Unis, soutenir sans hésitation que ces innombrables arbres de pierre, dont l'œil distingue encore les essences, ne furent jamais des arbres vivants, des arbres véritables, et qu'il ne faut y voir que du marbre qu'il a plu à la suprême fantaisie créatrice de sculpter en cèdres ou en sapins? Ces créationisles absolus, radicaux, irréductibles, ont du moins le mérite d'être conséquents; les créalionistes tempérés de l'école de M. Agassizet de M. Chauffard ont le double tort de poser un principe faux et d'en tirer des conclusions fausses.
97. Si la théorie pseudo- théologique de la Création est une erreur, la doctrine athée qui explique l'origine des choses par un autre miracle, le Hasard, me semble tout aussi funeste. Je vais en dire quelques mots.
« La betterave n'est point faite pour nourrir le bœuf ou
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pourvoir à ralimentalion des sucreries indigènes » a écrit quelque pari M. CI. Bernard. Et pas davantage, sans doute, l'illustre biologiste n'admetlrait-il que les dépôis de houille de la Grande-Bretagne aient mis des centaines ou des milliers de siècles à s'accumuler au fond des vallées de l'âge paléozoïque, et que les flancs de la terre aient tenu en réserve ce précieux dépôt durant un temps bien plus long encore, aux fins de mctire un jour en mouvement les machines à vapeur de FAngleterre moderne, de faire filer sa cotonnade et de faire voguer ses steamers. Mais quelle raison pourrait-il alléguer, au bout du compte, pour faire rejeter cette opinion comme irrationnelle?
Tout physiologiste est bien forcé de convenir qu'un œuf et une graine, ainsi que les différentes parties qui les constituent, ont leur raison d'être, leur explication et leur fin naturelles dans les phénomènes embryogéniques, et qu'ils mnï préadaptés à ces phénomènes. Peut-on ne pas admettre que le jaune d'un œuf de poule, son albumen et sa coque soient destinés à concourir au développement éventuel du germe de poulet qui leur est associé? 11 y a donc, c'est incontestable, un certain rapport, et un rapport bien précis et bien positif, de finalité, entre les divers constituants de l'œuf et les différents besoins de l'évolution embryonnaire auxquels ils sont plus ou moins exactement appropriés.
Cela étant, ne peut-on pas, sans se faire taxer de creuse rêverie, considérer notre planète à l'instar de l'œuf luimême, et voir dans ce qu'elle nous offre, tant à l'intérieur de ses couches qu'à sa surface, un caractère de préadaptation naturelle, soit immédiate, soit éloignée, relativement à des faits ultérieurs dont elle sera un jour le théâtre? Cette vue analogique permettrait de ramener la genèse des espèces animales et végétales à un fait commun d'embryo-
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génie et d'organogénie, et de faire leur part au provideniialisme et au naturalisme actuellement aux prises sur cette question. Je vais ébaucher la discussion de mon hypothèse.
98. M. le D' Sales-Girons, dans son journal, la Revue Médicale, fait une objection fort grave à M. le D' Onimus, l'auteur de certaines expériences par lesquelles ce dernier se flatte d'établir que de la matière non organisée, amorphe, on peut faire naître siîie ovo des organismes vivants, des cellules, des leucocytes. A quelle espèce d'animal ou de végétal appartiendront ces produits artificiels ? demande fort habilement M. Sales-Girons. Seront-ils de Tespèce Chien, de l'espèce Lapin, de l'espèce Chou ou de quelque espèce nouvelle? car, ajoute notre savant confrère, ils doivent se rattacher forcément à une certaine espèce animale ou végétale déterminée. . . Cela posé, qu'est-ce qui fera que ces productions organiques appartiendront à une certaine espèce plutôt qu'à toute autre? A quelle source ces produits vivants, ces organismes animaux ou végétaux artificiels puiseront-ils leurs caractères spécifiques, puisque, par hypothèse, ils n'auront pu les tirer d'aucun parent?
Cependant, M. Sales-Girons est bien forcé d'admettre, avec son contradicteur de l'école matérialiste et athée, qu'il fui un temps où n'existait encore sur notre globe aucun organisme vivant, aucune matière organisée ; mais cette apparition première de la vie, et celle de chaque espèce d'animaux ou de plant^^s, s'expliquent suffisamment, pour l'écrivain déiste de la Revue médicale, par la toute puissante volonté du Créateur, par le seul fiât du Tout- Puissant, suivant la nette expression de M. Agassiz. En un mot, sur cette question de l'origine des espèces, comme sur
toute autre, le miracle de la créatioD, lelle est Vultima ratio et la souveraine ressource de notre philosophie théiste à bout d'arguments.
Mais, à son tour, que pourrait répondre une philosophie libre de tout préjugé et ne s'inspirant que de la méthode scientifique? Le fait d'un premier commencement de la vie sur le globe est certain, incontestable, incontesté : comment réussir à se rendre compte de ce fait unique sans admettre fintervention d'un agent surnaturel quelconque ? A cette question, répondre que nous n'en savons rien au juste et qu'on n'en saura jamais rien peut-être avec certitude, c'est par là qu'il convient de commencer. Mais faut-il ajouter avec les positivistes, etnommémentavecM. A. Sanson, mon savant collègue delà Société d'Anihropologie,que cela ne nous regarde pas, et que la science n a pas à se poser de tels problèmes ? Ah ! si la science n'eût jamais écouté que de tels préceptes, elle n'aurait pas encore quitté son berceau, elle serait encore enserrée, emprisonnée dans les langes ! Pour ne pas remonler plus haut que l'époque acluelle, et pour n'y prendre qu'un seul exemple, n'est-il pas vrai que si Lyell, Murchisson et autres se fussent interdit la curiosité des origines, suivant les conseils impérieux de M. Littré et de M. Sanson, la géologie dynamique, cette grande conquête de la science moderne, serait encore à créer? Spéculons donc surforigine des corps organisés, et nous n'aurons peut-être pas moins de succès que les géogénistes n'en ont ou en spéculant sur l'origine des formes inorganiques de notre globe ! En attendant, je pose mon hypothèse, non pour l'imposer, mais pour la faire mettre I Tordre du jour de la discuslion scientifique ; je la rejetterais sans peine et sans hésiter en présence de toute réfutation concluante. Mais je la considère en attendant comme infiniment plus satisfaisante qu'aucune de celles entre les-
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quelles les savants ont été jusqu'à présent réduits à faire leur choix. Et, cela dit, j'appelle toute l'attention du lecteur sur les considérations qui vont suivre.
99. Spiritualistes et matérialistes, théistes et athées, tous reconnaissent que les individus actuels de chaque espèce tirent leurs caractères spécifiques de leurs parents, et que tous ces caractères sont contenus en puissance dans chacun des germes respectifs, la nature spécifique du poulet étant virtuellement entière dans le germe de l'œuf de poule, la nature spécifique du chêne étant virtuellement entière dans le germe du gland, etc., etc.
Voici encore deux vérités biologiques fondamentales hors de conteste :
Premièrement, la transmissibilité des caractères spécifiques par la voie de la génération ;
Secondement, l'existence potentielle et latente de tous ces caractères dans un germe qui par lui-même n'en possède actuellement aucun; c'est-à-dire le double fait, en apparence contradictoire, de Vexistence potentielle de ces caractères et de leur non-existence actuelle dans une certaine masse de matière appelée œuf, graine, spore, bourgeon, cellule, etc.
Eh bien ! il ne faut pas d'autre postulat pour rendre compte de l'apparition première sur la terre des différentes formes spécifiques de la vie. Toutes ces formes diverses, toutes ces espèces végétales, toutes ces espèces animales, et tous ces organismes élémentaires, peuvent être considérés, d'une manière fort plausible, comme les organes distincts et diversiformes d'un même grand organisme dont le germe aurait été inhérent au noyau du globe terrestre.
Objecterez- vous que ce noyau — une bulle de gaz peut-
^tre — ne présentait aucune analogie de composition avec aucune des innombrables formes vivantes qui ont apparu à la fois ou se sont succédé sur la surface de la terre?
Qu'importe? vous répondrai-je ; auriez-vous découvert par hasard dans la constitution d'un germe humain une similitude, une analogie de conformation, de structure et de composition quelconque avec Thomme lui-même, pouvant vous faire comprendre comment celui-ci est contenu virtuellement tout entier dans celui-là? Rappelons encore à ce propos une réflexion du grand physiologiste et zoologiste Jean Mueller, que nous avons citée ailleurs :
ce On ne peut plus mettre en doute aujourd'hui que le germe n'est point une simple miniature des organes futurs, comme le croyaient Bonnet et Hailer ; car les rudiments des organes ne deviennent pas visibles par Teffet seul du grossissement ; ils ont un assez grand volume dès leur première apparition ; mais ils sont simples, de sorte que nous voyons les organes complexes naître peu à peu d'un organe primitivementsimple. » {Manuel de Physiologie de J. Mueller, édit. française de Jourdan etLitlré, 1. 1, p. 21.)
On pourra se retrancher derrière l'objection suivante, qui ne laisse pas que d'être spécieuse :
On me dira que le germe cosmique dont je parle ne pouvait donner, conformément à l'analogie sur laquelle se fonde mon hypothèse, qu'une seule et même espèce vivante, les germes que nous connaissons étant tous exclusivement propres à une seule et même espèce déterminée, respectivement, le germe pigeon à l'espèce Pigeon, le germe prunier à l'espèce Prunier, etc. Je réponds :
Chaque germe spécifique, soit dans le règne animal, soit dans le règne végétal, donne naissance à des formes simulimées multiples plus ou moins différentes et quelquefois très différentes entre elles ; et, qui plus est, à des formes
CRÉATION ET FINALITÉ
successives différant quelquefois les unes des autres de toulc la différence qui sépare les espèces, les genres, les ordres et les classes elles-mêmes! C'est ainsi que, d'un seul et même germe d'homme sortent une tète, un tronc, des bras, des jambes, un cerveau, un cœur, des poumons, un foie, un eslomac, etc., elc. ; et c'est ainsi encore que du même et unique germe renfermé dans l'œuf d'un papillon il sortira progressivement une chenille, une chrysalide, un lépidoptère, trois organismes entiers qui ont entre eux une dissemblance profonde. Eh bien, je vous le demande, pourquoi l'œuf cosmique de notre globe ne porterait-il pas dans son germe toutes nos espèces animales et végétales, vivantes ou fossiles, comme autant de formes simultanées ou successives d'un grand organisme collectif?
A cette vue peut-on opposer aucune raison scientifique ?
Je ne le crois pas.
Si la perpétuation des espèces par voie de génération ne doit pas être considérée comme un miracle permanent, leur formation originelle peut aussi dès lors se concevoir sans miracle, car il nous est possible de la ramener à un fait d'évolution organique.
100. Et maintenant, comment la théorie de cette production des espèces, qui la réduit à une œuvre de germination , peut-elle se concilier avec la thèse du transformisme attri* buant la diversification des formes spécifiques à des accidents modificateurs survenus dans le monde ambiant ? Si les différents types de la série animale et végétale se produisent régulièrement et nécessairement comme effets d'une loi de développement prédéterminée, ainsi qu'il en est de tous les embryons, ne faut-il pas cesser de rattacher cette production à des causes déterminantes externes, contingentes, accidentelles? Nous allons voir.
De mèine que Montaigne a dit : Les monstres rCen sont pas à Dieu^ à notre tour nous dirons qu'il n'est pas d'accident et de contingence à Dieu, c^est-à-dire à Funiverselle loi. Le contingent, l'accidente), de même que le monstrueux, ne sonl tels, croyons-nous. que d'une manière re- Ittive et apparente ; ce sont sans doute des dissonances, mais des dissonances qui concourent à former des accords dans rharmonie d'une synthèse supérieure où nous n'atteignons pas, dont Tensemble nous échappe encore. Et puis, n'est-ce pas une illusion de s'imaginer que les phases et les épisodes de l'évolution organogénique, tout prédéterminés soient-ils, se déroulent d'eux-mêmes, et uniquement par eux-mêmes, sans y être sollicités et sans être déterminés actuellement par certaines conditions adéquates du milieu? M. Ch. Robin s'est donné pour tâche de nous guérir de ce préjugé: les études qu'il a entreprises dans ce but nous paraissant mériter les plus vifs encouragemenls. Voici quelques lignes de M. Liltré où il résume les résultats généraux de ces recherches d'un ordre tout nouveau inaugurées par son savant ami :
« M, Ch. Robin », écrit M. Littré, « dans un important mémoire que la Bévue (La Philosophie Positive) vient de publier, a montré que TËmbryogénie est une œuvre irantécédentà conséquent ; c'est-à-dire que la partie préexistante produit, à l'aide de matériaux apportés par la nutrilion et ayant aussi leur manière d'être,une nouvelle partie complètement déterminée par ce qui la produit et par ce qu*elle est ; cette nouvelle partie est, de la même façon, cause de la genèse d'une partie suivante, et ainsi successivement jusqu'au complément de Tètre organisé. » {La Philosophie Positive, numéro du 1" novembre 1869, p. 354.)
Le beau problème que M. Ch. Robin a enUepris de ré-
CRÉATION ET FINALITÉ
soudre est étudié en ce moment sous une autre face par M. Camille Dareste ; les solutions partielles obtenues respectivement par ces deux habiles physiologistes sont également importantes, et elles se complètent et se confirment heureusement les unes les autres. Le savant professeur de physiologie de la Faculté des sciences de Lille a institué des expériences à l'aide desquelles il démontre que les milieux, en s'altérant dans leurs conditions normales, causent une altération correspondante dans le développement régulier de l'embryon, à tel point que Tingénieux expérimentateur peut imprimer à l'organisme d'un oiseau, durant le cours de son évolution embryonnaire, telle ou telle difformité, tel ou tel caractère téralologique,en faisant varier localement la température ambiante en rapport avec les différents points de l'œuf en incubation. Une noie sur ce sujet, présentée à l'Académie des sciences par M. Dareste, dans sa séance du 4 avril 1869, ne sera pas déplacée ici :
« J'ai lu devant l'Académie », dit-il, « dans sa séance du 24 août 1868, un travail sur l'inversion des viscères et sur la possibilité de sa production artificielle, travail dont j'énonçais ainsi la conclusion: « Je puis considérer comme » un fait acquis la possibilité de produire l'inversion des » viscères en combinant réchauffement de l'œuf, par un » point déterminé de sa surl'ace,avec l'action d'une lempé- » rature ambiante relativement basse. » Mais je n'avais pu alors déterminer cette température qui concourt à la production de l'inversion.
)) Des expériences toutes récentes m'ont permis de déterminer cet élément du problème. J'ai constaté, en effet, Texistence d'un très grand nombre d'embryons inverses dans deux séries d'œufs que j'avais soumis à l'incubation d'après le mode indiqué dans mon mémoire, la températurc du point de chauffe étant maintenue entre 4 1 et 42
degrés, et celle de la pièce où se faisait rincabation subissant une oscillation de 12 à 16 degrés. Ces expériences, ajoute M. Dareste, prouvent que les causes des anomalies qui frappent Pembryo. ne sont pas seulement des causes perturbatrices, comme celles que je signalais l'année dernière, mais qu'elles sont aussi des causes déterminantes. »
Les modes, les formes de développement de l'embryon, dans Fanimal et le végétal individuel, étant déterminés d'une manière actuelle et efficiente par les influences du milieu (milieu intérieur ou milieu externe), le développement morphogénique de la série des espèces ne ferait, on le voit, que suivre la loi commune de rembryogénie, si, comme le soutient l'opinion transformiste, les types spécifiques émanent les uns des autres par voie de modificatien et sous l'empire des influences diverses et mouvantes du monde ambiant.
Ainsi, prédétermination (mais prédéterminalion logique et éternelle) d'un plan germinal, et réalisation de ce plan par l'action morphogénique des circonstances agissant par voie de transformation, telle serait la grande loi de genèse régissant à la fois la production des individus et la production des espèces, et excluant, de part et d*autre, le miracle d'une création surnaturelle.
101. M. Paul Janet, dans une forte et savante étude sur les doctrines transformistes, est passé très près, ce me semble, de la conclusion synthétique qui vient d'être indiquée ; mais les préjugés de la philosophie classique l'auront détourné de cette heureuse solution. Le célèbre écrivain s'est exprimé ainsi :
« Eh quoi I » dit-il, « il y a dans l'être vivant une puissance telle que si le milieu se modifie, l'être vivant se modifie également pour pouvoir vivre dans ce milieu nou-
CtlÈATlON JBT FINALITÉ
veau î II a une puissance de s'accommoder aux circonstances du dehors, d'en tirer parti, de les appliquera ses besoins ! Et dans une telle puissance vous ne voyez pas une finalité? » {Le Matérialisme contemporain, op. cit., p. 145.) Ici l'esprit de M. Janet semble avoir été frappé un instant par celte vive lumière : à savoir, que dans le principe de la vie, dans l'être simple, dans I'ame, ce to ov, ce to ev, ce rô eefov de la métaphysique grecque, c'est-à-dire dans l'Être proprement dit, est la fin et le commencement de tout, l'alpha et l'oméga, la raison suprême et l'explication dernière des choses.
Mais comment un préjugé traditionnel, qui a le pouvoir d'enténébrer les plus lucides intelligences, les empechet-il de comprendre que ce principe absolu, en qui réside toute causalité première et toute finalité dernière, n'est pas un MOI unique placé en dominateur au-dessus et en dehors de TUni vers ? comment des penseurs^ indépendants et subtils, tels que M. Janet, se laissent-ils décevoir jusqu'à ce jour par une illusion réaliste qui leur fait prendre Yunité en tant que qualité commune à tout ce qui est un c'est-à-dire *tm/?/^, pour un Un unique, qui serait différent et à part de tous les autres? Quelle erreur, quelle funeste erreur ! funeste dans les sciences, funeste en politique, funeste en morale ! Non, I'un est partout, Vm est tout; et ceci, dit sans métaphore, signifie que l'Univers entier, que toute la Substance, se résout en uns, autrement dit en Monades, en centres dynamiques, en centres psychiques, en chacun desquels réside entièrement l'éternelle essence, l'universelle loi, la cause infinie * î
1. Cette union de l'unique et du multiple primordiaux semble avoir été saisie ou entrevue par les anciens : * L'unité primitive est une et plusieurs ». affirme Platon (Le Philèbe, Irad. Cousin, p. 35).
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Les modes, les formes de développement de Fembryon, dans l'animal et le végétal individuel, étant déterminés d'une manière actuelle el efficiente par les influences du milieu (milieu intérieur ou milieu exierne), le développement morphogénique de la série des espèces ne ferait, on le voit, que suivre la loi commune de l'embryogénie, si, comme le soutient l'opinion transformiste, les types spécifiques émanent les uns des autres par voie de modification et sous Fempire des influences diverses et mouvantes du monde ambiant.
Ainsi, prédétermination (mais prédéterminatîon logique et éternelle) d'un plan germinal, et réalisation de ce plan par Faction morphogénique des circonstances agissant par voie de transformation, telle serait la grande loi de genèse régissant à la fois la production des individus et la production des espèces, et excluant, de part et d'autre, le miracle d'une création surnaturelle.
ChÊATlON ET FINALITÉ
101. M. Paul Janet, dans une forte et savante étude sur les doctrines transformistes, est passé très près, ce me semble, de la conclusion synthétique qui vient d'être indiquée ; mais les préjugés de la philosophie classique l'auront détourné de cette heureuse solution. Le célèbre écrivain s'est exprimé ainsi :
« Eh quoi ! » dit-il, « il y a dans l'être vivant une puissance telle que si le milieu se modifie, l'être vivant se modifie également pour pouvoir vivre dans ce milieu nou-
veau ! Il a une puissance de s'accommoder aux circonstances du dehors, d'en tirer parti, de les appliquer à ses besoins ! Et dans une telle puissance vous ne voyez pas une finalité? » (Le Matérialisme contemporain, op. cit., p. 145.) Ici l'esprit de M. Janet semble avoir été frappé un instant par celte vive lumière : à savoir, que dans le principe de la vie, dans l'être simple, dans Famé, ce tô ov, ce ro &, ce to fleiov de la métaphysique grecque, c'est-à-dire dans l'Être proprement dit, est la fin el le commencement de tout, Falpha et Foméga, la raison suprême et l'explication dernière des choses.
Mais comment un préjugé traditionnel, qui a le pouvoir d'enténébrer les plus lucides intelligences, les empôchet-il de comprendre que ce principe absolu, en qui réside toute causalité première et toute finalité dernière, n'est pas un MOI unique placé en dominateur au-dessus et en dehors de 1 Univers? comment des penseurs^ indépendants et subtils, tels que M. Janet, se laissent-ils décevoir jusqu'à ce jour par une illusion réaliste qui leur fait prendre Vunité en tant que qualité commune à tout ce qui est un c'est-à-dire «mp/e, pour un Un unique, qui serait difl*érent et à part de tous les autres ? Quelle erreur, quelle funeste erreur I funeste dans les sciences, funeste en politique, funeste en morale ! Non, Fun est partout, Fun est tout; et ceci, dit sans métaphore, signifie queFUnivers entier, que toute la Substance, se résout en uns, autrement dit en Monades, en centres dynamiques^ en centres psychiques, en chacun desquels réside entièrement l'éternelle essence, Funiverselle loi, la cause infinie * 1
1. CeUe union de Tunique et du multiple primordiaux semble avoir été saisie ou entrevue par les anciens : * L'unité primitive est une et plusieurs », affirme Platon (Le Philèbe, trad. Cousin, p. 35).
DIEU, LES MIHACLES ET LA SCIENCE
IIEU, LES MIRACLES ET LA SCIENCE. Lettre a h. Ad. Guéroult
Directeur du journal TOptition nationale
Il me semble que ee qui retient surtout l'humanité dans les limites devenues trop étroites des dogmes anciens, c'est la crainte de Tabîme effrayant que la philosophie négative a creusé sous ses pas.
Ad. Goéroult.
Ce petit travail fut écrit à l'occasion d un débat philosophique et religieux que VOpinion nationale ouvrait, au mois d'août 1862, en tête de ses colonnes, et auquel toutes les doctrines étaient libéralement conviées à prendre part. Mais cette discussion, si solennellement inaugurée et qui promettait d'être si intéressante, fut interrompue brusquement dès le début par des motifs que ce journal ne jugea pas à propos de faire connaître à ses lecteurs.
A défaut de la publicité de UOpinion nationale, ma Lettre à Guéroult parut en brochure h Bruxelles en 1863. à la Librairie universelle de i. J. Hoiez, et sous le pseudonyme de i. P. Philips»
Monsieur,
102. En invitant vos lecteurs à méditer sur le sujet du grave et savant débat qui vient de s'engager entre vous et M. Renan, peut-être leur avez-vous accordé d'une façon implicite le droit de vous faire part de leurs réflexions. Dans cet espoir, j'ose, Monsieur, vous soumettre les lignes suivantcs,en vous laissant juge de l'accueil qui leur est dû.
Permetlez-moi d'abord de me faire Tinterprète officieux de votre public en vous remerciant d'avoir assez compté
sur son intelligence pour ne point craindre de donner une fois la place d'honneur, dans L'Opinion nationale, à une question dont les journaux du parti libéral ont pour règle de ne s'occuper que d'une manière très accessoire, purement superficielle, et, j'ajouterai, fort peu sérieuse. Vous ravez compris, Monsieur, la question religieuse est étroitement liée à la question politique ; et, disons plus, toutes les questions en dépendent, car elle embrasse et domine tous les intérêts.
103. Toutes les fois qu'on veut se rendre fidèlement compte d'une chose, que l'on veut arriver à une détermination sûre et précise de la vérité, dans quelque ordre d'idées que l'on se place, le bon sens nous dit assez, je crois, que c'est le jugement, le discernement, l'intelligence, la raison, en un mot, et non pas le sentiment, c'est-à-dire le cœur, les passions, les désirs, que nous devons prendre pour conseillers et pour guides. L'intervention du sentiment serait donc hors de propos quand il s'agit de résoudre un problème qui réclame, à un plus haut degré qu'aucun autre peut-être, toute l'indépendance de notre esprit, tout son calme, toute sa clarté et toute la rigueur de méthode à laquelle il est susceptible d'être assujetti. Si donc la solution apportée par M. Renan s'appuie sur une juste observation et sur une rigoureuse déduction des faits constatés, saluons avec respect la vérité, quelle qu'elle soit, et si elle nous paraît trop peu consolante, bornons-nous, tout en l'acceptant, à dire d'elle ce qui fut dit de certaine loi :
VABltriB FI1II.0S0PB1QDÈS
iwm lex, sed lez. Mais la science, la science positive, cette autorité suprême et irrécusable au nom de laquelle se présente M. Renan, lui confère-t-elle en réalité le droit de conclure, sur tous les points, ainsi qu'il Ta fait? Je crois au contraire qu'à plus d'un égard la science se prononce dans un sens entièrement opposé, et je vais essayer de le démontrer, car il siérait mal à ma plume trop peu autorisée d'imiter la forme affirmative, je dirais presque dogmatique, du célèbre professeur.
Après une vigoureuse défense des droits de Fesprit humain de faire la lumière partout où régnent les ténèbres, et après avoir fait bonne et facile justice de cette doctrine odieusement absurde qui, après avoir partagé Tempire de l'univers à sa fantaisie, prétend en abandonner une partie aux lois de la nature, c'est-à-dire à ce qui est rationnel et possible, et attribue l'autre partie, et la meilleure, au surnaturel, c'est-à-dire à une antithèse de Tordre naturel et de la logique, M. Renan nous affirme « qu'il n'y a pas d'être libre supérieur à l'homme auquel on puisse attribuer une part appréciable dans la conduite morale non plus que dans la conduite matérielle de l'univers ».
Une telle proposition, à vrai dire, ne peut être ni établie ni réfutée d'une manière péremptoire au moyen des données actuelles de la science expérimentale, qui, d'ailleurs, il importe de le noter, n'a jamais dirigé ses investigations de ce côté. Cependant, si les faits scientiliques se trouvent ici insuffisants pour créer une entière certitude, notre jugement peut, et, il le doit, se prononcer, entre Thypothèse de M. Renan et fhypolhèse contraire, d'après les plus fortes probabilités. Or, est-il raisonnable d'admettre a priori que les obscurs et chétifs habitants de notre planète microscopique possèdent le monopole du don le plus glorieux, du plus noble de tous les attributs dont l'être le pluspar-
DIEU, LES MIRACLES ET LA SCIENCE
fait de l'univers puisse être orné, le monopole absolu delà pensée, de Tintelligence, de la volonté, et que les grossières ébauches sorties de leurs mains soient l'unique travail, dans la nature entière, auquel président Pentendement et le vouloir? Je me demande s'il ne serait pas bien plus philosophique de supposer que, le seul agent créateur dont nous puissions pénétrer l'être intime étant la pensée, c'est dans la pensée qu'il faudrait voir la source unique d'où découlerait primitivement toute création...
104. Nous savons de science certaine que des globes sans nombre peuplent Tinfinité de l'espace et qu'ils offrent entre eux une incalculable diversité dans leurs dimensions, dans leurs rapports de position et dans l'importance de leur rôle cosmique. Or, quel est le rang de notre Terre dans cette immense armée du Ciel ? Le rang qu'elle y occupe est des plus modestes, et l'on peut dire qu'il est inversement proportionnel aux orgueilleuses prétentions de ses habitants. Dès lors, affirmer apriori que, de tous ces corps célestes innombrables, dont la plupart sont à la terre comme une montagne est à une simple taupinière, et qui lui sont non moins supérieurs par Félévationde leur fonction, par l'étendue de leur influence dans l'ordre sidéral, il n'en est pas un, pas un seul qui partage avec ce globe, relativement infime, le privilège de porter des êtres qui pensent, qui aiment, qui veulent, qui philosophent, qui aspirent à la connaissance de l'infini et à la communion universelle des intelligences, n'est-ce point là, je le demande, un des paradoxes les plus osés qui jamais soient venus se heurter contre la logique ?
En Tabsence d'une démonstration expérimentale et d'une démonstration rationnelle déductive, la raison nous près-
crit, ce me semble, de nous rattacher, faute de mieux, à rinduclion ; uous sommes donc tenus d'admettre, et cela jusqu'à preuve du contraire, que les globes supérieurs par leur importance astronomique à celui que nous habitons peuvent être peuplés par une race également supérieure à la nôtre, supérieure en puissance physique, en puissance intellectuelle et en puissance morale. S'il convenait à M. Renan de soutenir le contraire, je ne pourrais voir en vérité aucune différence sérieuse entre lui et ses orthodoxes . adversaires pour qui les millions de soleils scintillant au-dessus de nos têtes sont tout bonnement une illumination préparée à Tintention de l'homme terrestre, seulement en son honneur et pour son unique agrément.
Si la science, donnant à M. Renan un démenti auquel il est moins excusable qu'un autre de s'être exposé, nous affirme qu'il peut exister « des êtres libres supérieurs à l'homme », pourquoi ces êtres libres, c'est-à-dire qui pensent, qui jugent, qui aiment, qui veulent et qui peuvent, ne répandraient-ils pas sur notre race débile l'influence tutélaire de leurs âmes d'un ordre plus élevé, de môme que Fastre solaire éclaire et vivifie notre planète de ses indispensables rayons ?
Mais une intervention pareille constituerait précisément ce qu'il plaît à M. Renan et à ses amis d'appeler miracle ' or, M. Littré,dont la haute autorité est invoquée sur ce point par M. Renan, nous assure que« quelque recherche qu'on ait faite, aucun miracle ne s'est jamais produit là oii il pouvait être constaté. »
Certes, si par ce mot « miracle » l'on ne doit pas cesser d'entendre une dérogation quelconque aux lois mathématiques de la nature, ce mot implique contradiction, et la possibilité du miracle est dès lors tout aussi inadmissible qu'il est inadmissible que le blanc puisse être noir; que
DIEU, LES MIRACLES ET LA SCIENCE
deux et deux puissent faire exactement trois, c'est-à-dire deux plus un; que des triangles égaux puissent ne pas être semblables. Mais des actions intelligentes et volontaires émanant des corps célestes dont nous sommes entourés ne pourraient-elles point s'exercer d'une manière effective à la modification des phénomènes naturels, physiques ou moraux, qui se passent sur ce globe, sans pour cela porter plus d'atteinte aux lois rationnelles auxquelles ils sont soumis, que ne lui en porte l'action volontaire de l'homme en modifiant ces mêmes phénomènes à tout instant ? La pierre détachée du rocher, soit par l'effort des eaux et des vents, soit par l'efïbrt du bras de l'homme, n'a obéi, dans un cas comme dans l'autre, qu'aux lois rationnelles de la mécanique ; et, par conséquent, bien que, dans le deuxième cas, l'impulsion ait été volontaire, elle n'a pourtant pas été miraculeuse. Maintenant, de quel droit serait-elle déclarée miraculeuse, cette impulsion, c'est-à-dire contraire aux lois absolues de la nature, c'est-à-dire impossible, parce qu'au lieu d'avoir été imprimée par une volonté humaine, elle serait partie d'une volonté d'origine différente et supérieure?
105. En attendant que quelqu'un me réponde, je crois pouvoir conclure ainsi de ce qui précède:
La signification du mot miracle étant restreinte à la première partie de la définition donnée par M. Renan, c'est-à-dire en entendant simplement par miracle une modification des phénomènes terrestres opérée par T intervention d'une volonté étrangère à la terre^ le miracle peut être un fait extraordinaire, plus ou moins rare, plus ou moins exceptionnel, et par suite plus ou moins merveilleux ; il peut même se faire qu'en réalité il n'existe aucunement ;
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mais le miracle, ainsi défini, reste, jusqu'à la démonslration de sa non-exisleoce, un fait rationnellement admissible et même probable.
Cependant, comment s'expliquer qu'aucun miracle n'ait jamais été constaté, « quelque recherche qu'on ait faite » ?
Cette objection n'est pas sérieuse et trop peu digne du penseur éminent que je me vois forcé de contredire. Je lui ferai d'abord observer que les vérités les plus simples et les plus palpables, comme les plus obscures et les plus subtiles, peuvent échapper longtemps aux efforts des meilleurs investigateurs. C'est ainsi que les hommes ont mis des milliers d'années à découvrir qu'ils sont sur une sphère, et qu'il y a environ deux cents ans, ils ignoraient encore que le sang circule dans leurs veines ! Mais, s'il est parfois si difficile de découvrir, même quand on cherche, il n'est guère permis de s'étonner qu'on ne puisse rencontrer ce quonne cherche point. Or, j'en appelle à sa bonne foi, M. Lillré n'a point cherché. Il parle de recherches sur l'insuccès desquelles serait fondée sa conviction, mais évidemment il ne tient compte que de celles dont les résultats sont conformes à une conviction déjà faite d'avance, et toutes les autres sont entachées à ses yeux de nullité par cela même et par cela seul qu'elles donnent tort à cette opinion systématique et préconçue.
A rencontre de ces négations a/^mrt dictées par l'esprit de sy8tème,négations dénuées de preuves et toutes dogmatiques, l'histoire ancienne et moderne, les écrits de savants Tecommandables et ceux des pères de la science eux-mêmes, et jusqu'aux annales officielles de la science contemporaine, nous présentent en foule des témoignages affirmatifs et circonstanciés qui paraissent revêtus de toute Fàuthenticité, de toute l'autorité que puisse exiger une critique sévère. MM. Littré et Renan ont cru pouvoir se
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soustraire à ces démentis, pourtant si formels, si graves, si imposants, en récusant d'une façon sommaire et en bloc les faits innombrables qu'on leur oppose, par la raison, disent-ils, que ces faits ne sont point « scientifiques », ce qui, j'imagine, veut dire qu'il leur manque d'avoir reçu la sanction de l'Académie des sciences de Paris. Mais à pareil compte, je prie mes illustres maîtres d'y réfléchir, un fait peut ne pas être « scientifique » sans qu'il y ait pourtant de sa faute et sans qu'il doive désespérer de le devenir un jour. Nous savons, en effet, que bon nombre de découvertes, après avoir été pendant longtemps répudiées par la savante compagnie comme des « légendes », jouissent aujourd'hui d'une réparation éclatante, et sont mises par tout le monde au rang des plus précieuses conquêtes de l'esprit humain. Ne pourrait-il donc pas advenir que les faits prétendus miraculeux relégués par M. Renan et par M. Littré parmi « les fables les plus absurdes » en appelassent un jour, et avec succès, de la science qui condamne sans examen, à une science plus équitable et mieux informée?....
106. Comme vous. Monsieur, j'admire le rare savoir de M. Renan, et, comme tous les amis sincères du vrai et du juste, je lui suis reconnaissant de la haute indépendance de son esprit, de la noble liberté de sa parole ; mais, en raison même de l'autorité qu'il s'est acquise. Terreur lui est moins permise qu'à d'autres, et la critique doit se montrer d'autant plus exigeante à son égard. Permettez donc, Monsieur, que je continue de m'exprimer avec franchise sur les doctrines de notre éminent professeur.
M. ReBan a entrepris de nous faire connaître son Dieu, après avoir prononcé la déchéance du Dieu de ses adversaires, lequel, dit-il, n'est pas scientifique. Cependant, il est peut-être une chose encore moins scientifique, M. Renan souffrira que je l'en fasse apercevoir : celte chose, c'est d'élever sur un vain mot, comme sur une donnée précise et positive, des théories condamnées à crouler faute de base; c'est d'admettre comme l'expression d'un fait déterminé un terme dont le sens est essentiellement indéfini, qui se prête aux acceptions les plus capricieuses, les plus variables et les plus contradictoires, et qui, par conséquent, ne peut servir qu'à jeter le trouble et l'obscurité dans le discours, qu'à embarrasser la discussion dans une inextricable logomachie, qu'à égarer les esprits dans un dédale d'énigmes et de confusions. Or, tel est incontestablement le mot Dieu, un mot qui sans doute occupe une grande place dans l'histoire et dans le cœur humain, mais qui, bien loin d'être un organe utile dans le mécanisme du langage philosophique, et d'être pour les penseurs un moyen efficace de s'expliquer et de s'entendre, a été de tout temps la source des plus profondes divisions parmi les hommes, une source inépuisable de disputes stériles et de discordes sanglantes.
En faisant servir le moi Dieu à la définition de son Dieu, M. Renan nous met donc dans l'impossibilité absolue d'arriver à comprendre ce qu'il veut dire, et l'énergique profession de foi religieuse par laquelle il repousse l'accusation d'athéisme, après avoir fait une exécution sommaire de toutes les théologies existantes, nous semble aussi peu sérieuse que la profession de foi politique de quelqu'un qui se proclamerait moriarchisle, fidèle et fervent monarchiste, mais avec cette restriction facétieuse que, pour lui, la monarchie, la seule vraie monarchie, c'est la république.
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^ M. Renan a donc gravement péché contre la méthode. Sa faute, il est vrai, est traditionnelle chez les philosophes; mais, excusable à une époque où la menace de la ciguë, de la croix ou du bûcher, continuellement suspendue sur la tête des libres-penseurs, leur faisait un devoir de prudence d'étendre sur leur pensée les voiles de la métaphore, aujourd'hui elle a droit à moins d'indulgence, et surtout elle est digne d'étonner de la part d'un écrivain courageux qui fait profession de parler sur toutes choses avec la rigoureuse et inaltérable sincérité de la science.
107. Il y a deux choses dans le Dieu anthropomorphique ou personnel si vivement stigmatisé par M. Renan, deux choses que ce savant critique a confondues, et qu'il importe de distinguer avec soin pour être juste. J'y trouve d'abord l'idée de l'existence, en dehors et au-dessus de ce globe, de personnalités vivantes douées, comme l'homme, de la sensibilité, de l'intelligence et des affections, et pouvant, de même que l'homme, mais à un degré indéfiniment supérieur, appliquer leurs facultés à la modification des phénomènes physiques et moraux compris dans le rayon de leur influence. Le suffrage de la science positive est acquis à cette hypothèse, je crois l'avoir déjà démontré. Il y a, en second lieu, l'idée de la création, de la conservation et de la direction de l'univers par la volonté d'une individualité antérieure et supérieure à tout ce qui n'est pas elle, par un grand architecte, par un suprême créateur, par un souverain arbitre, par un maître absolu des hommes et des choses.
Cette dernière conception, pour tous ceux du moins qui l'acceptent autrement que dans un sens purement figuré est bien certes de toutes les conceptions cosmogoniques la
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TARIÉTÉS PHILOSOPHIQUES
plus naïve, celle qui trahit l'état le plus primitif et le plus obscur de l'esprit humain. Mais, tandis que celte croyance, d'une grossièreté toute barbare, constitue encore'la foi religieuse officielle coimnune à tous les peuples civilisés, il faut dire à l'honneur des anciens que pas un de leurs philosophes ne semble Pavoir prise au sérieux; et, pour mon comple, je partage Fétonnement et la tristesse de M. Renan, quand je considère que, malgré les lumières et la maturité de l'esprit moderne, tant d'intelligences d'élite parmi nous n'ont pu se soustraire au prestige de cette fiction. Est-il, en efet, un seul homme parvenu à un certain degré d'initiation scientifique, qui ne soit révolté, dans sa raison et sa conscience, à s'entendre dire que les vérités évidentes et évidemment nécessaires constituant la loi fondamentale de la logique, de l'arithmétique, de la géométrie, et aussi, d'après quelques physiciens cminents, de la physique tout entière, n'ont pas toujours existé, et qu'il a appartenu à une volonté de décider leur existence? Et d'ailleurs, ce Deus ex machina^ si naïvement conçu par l'ignorance et la paresse pour dispenser de toute recherche et tenir lieu de toute solution, n'est-il pas mille fois plus inexplicable lui-même que tous les mystères qu'il a pour but d'expliquer ?
108. L'ensemble des conceptions produites jusqu'à ce jour sur le thème de Dieu se partage en deux classes bien tranchées, deux classes de tentatives de l'esprit humain ayant respectivement pour but de donner satisfaction à l'un ou à l'autre de deux grands besoins qui lui sont innés.
Le premier est un besoin moral, le besoin d'adorer, c'est à-dire de cultiver en soi un idéal de perfection et de puissance surhumaines fournissant un objet et un motif aux plus grands élans dont l'àme soit capable, au déploie-
DIEU, LÈS MIRACLEi^ ET LA SCIENCE
ment le plus vaste, aux aspirations les plus ardentes, aux transports les plus sublimes de ses sentiments divers ; c'est le besoin de croire qu'il existe, au-dessus de nous et de nos semblables, des êtres possédant plus d'intelligence, plus de science, plus de justice, plus de sagesse, plus de bonté, plus de beauté, plus de puissance, plus d'autorité : autrement dit, des êtres dignes d'une plus grande admiration, d'une plus grande confiance, d'un plus grand amour.
Le second est un besoin intellectuel, le besoin de pénétrer le secret de l'existence de l'homme et de l'univers, de percer le mystère de leur origine et de leur destinée, le besoin de savoir quels sont le principe, la fin et la loi générale des choses.
Sur le premier de ces deux points, l'hypothèse du sentiment se trouve d'accord avec les indications delà science ; mais celte hypothèse, même dans ses formules les moins imparfaites, restait encore incomplètement dégagée et insuffisante pour les exigences morales qu'elle est destinée à satisfaire et vis-à-vis des données positives qui lui offrent leur appui. Qu'y a-t-il à faire pour la corriger et la compléter, pour la mettre au point ? Selon moi, le voici : Se représenter le Dieu personnel, non comme une individualité isolée et privilégiée, ou comme des individualités n'ayant entre elles aucun lien naturel, mais bien comme une hiérarchie infinie continuant au-dessus de l'homme terrestre la chaîne progressive des êtres vivants, et offrant, non dans des catégories purement abstraites, mais dans des personnalités palpitantes, tous les degrés et toutes les nuances concevables et inconcevables de la perfection.
Sur le deuxième point, la doctrine des anciens, autant du moins qu'il nous est possible de la juger à travers les voiles de l'exposition exotérique, était bien moins éloignée
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de la vérité que la plupart des élucubrationsde la philosophie moderne; mais, en revanche, la science moderne élait seule capable de donner tout le développement, toute la consistance et toute Télucidation nécessaires aux vagues aperçus de ces hommes d'intuition. Or, Tanalyse expérimentale nous apprend que les phénomènes naturels sont tous engendrés par des actions parties du sein môme de la matière,c'est.à-dire par des forces qui lui sont intrinsèques, et non qui résideraient en dehors d'elle. En outre, une élude approfondie de la génération des effets physiques, chimiques et physiologiques, étude dont les résultats nous sont offerts depuis quelque temps dans des écrits très autorisés, paraît aboutira cette vérité immense, à savoir que toutes les forces manifestées dans la nature ne seraient pas autre chose que des modes d actions divers d'une même force, ou, pour être plus clair, d'une môme et unique espèce de forces, qui devraient être considérées par conséquent comme les composantes similaires et irréductibles de la matière.
Après avoir ramené ainsi, à l'aide de considérations posilives, la variété infmie des manifestations de la matière à la conception d'un seul mode élémentaire de force, ne serait-ce point pour l'homme un objet de recherche tout à la fois très important et très légitime que de déterminer la relation qui existe entre lui-môme et l'élément dynamique primordial ? Une telle entreprise ne me semble point illusoire et irrationnelle, comme tant de bons esprits sont disposés aujourd'hui à l'affirmer ; car ici il ne s'agit plus, ainsi que la métaphysique avait eu le tort de le tenter, de dégager une inconnue au moyen de données purement fietives; mais de résoudre une sorte d'équation établie sur des rapports constatés. Au surplus, je vais essayer de don-
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ner un aperçu des diverses voies d'argumentation qui me paraissent conduire vers la solution désirée.
109. A. — La matière étant conçue comme un composé de certaines forces, il est évident qu'on ne peut supposer à celles-ci, prises individuellement, l'ensemble des qualités essentielles dont la réunion constitue celle-là ; car autrement le facteur serait égal au produit, et le tout serait contenu dans la partie, ce qui est absurde. Donc, puisqu'il nous est permis de concevoir la matière comme constituée par des éléments qui eux-mêmes, par cette raison même, ne peuvent pas être assimilés à la matière, à quoi pouvons-nous les comparer pour arriver, s'il est possible, à nous former une idée de leur nature ? Aucun objet, nous venons de le voir, ne peut nous servir de terme de comparaison, car tout objet est portion intégrante de la matière. Or, avec les objets, une seule chose appartient à la connaissance : c'est le sujet, c'est le moi ; c'est donc au moi seul, c'est donc à la seule force consciente, que nous pouvons assimiler notre inconnue.
110. B. — L'existence, et à plus forte raison les qualités intrinsèques de toute chose autre que le moi conscient, sont radicalement indémontrables. En effet, tous les phénomènes que nous constatons et que nous croyons exister autour et en dehors de nous, se réduisent, en dernière et rigoureuse analyse, à des sensafions, et tous les phénomènes objectifs sont ainsi réductibles à des phénomènes
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VARlixiS PHILOSOPHIQUES
subjectifs, c'est-à-dire à des maoifestations réfléchies du sensorium, de la conscience. Dès lors, toute la question est de savoir si ces phénomènes sont l'expression spontanée de la conscience — car il n'est pas plus difficile d'admettre que la conscience sent et pense entièrement par elle-même, en vertu de ses énergies intrinsèques, qu'il ne l'est d'admettre son existence —, ou bien s'ils sont provoqués par l'action d'une force extérieure, d'un « nonmoi », comme on dit en philosophie. Déterminer l'existence et la nature du « non-moi », c'est donc matière à hypothèse, et rien de plus. Mais si l'on veut conjecturer, il faut, à défaut de preuves, peser les probabilités. Eh bien ! comment pourrions-nous nous figurer les propriétés de ce que nous supposons exister en dehors de la seule chose que nous connaissions et que nous puissions jamais arriver à connaître avec certitude, c est-à-dire de notre conscience, si ce n'est comme étant absolument semblables aux propriétés de cette conscience, c'est-à-dire comme ayant pour essence de sentir, de penser^ de vouloir ?
lil. C. — L'expérience démontre que tous les mouvements dits involontaires, c^est-à-dire qui se produisent en dehors de Faction volontaire de l'homme ou des animaux, peuvent tous être ramenés, sans en excepter un seul, à un Le „..,„. e. g..é», di^pulMO., c'esU^ire qu'il, doivent être considérés comme les effets prochains ou éloignés d'un mode d'action originel uniforme, connu sous le nom d'allraclion, et dont les manifestations immédiates sont désignées par les mots de gravitation, cohésion, adhésion, aiBnité chimique, magnétisme, électricité, etc. Or, il se trouve que la chaîne des actions successives qui se termine parle mouvement volontaire de nos membres
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s'attache aussi au même anneau initial, l'attraction. En effet, l'action nerveuse qui, dans cette série, se place entre la volition et la contraction musculaire, offre une analogie frappante avec l'action motrice électromagnétique.
H2. Tous les mouvements de la matière, à quelque catégorie qu'ils appartiennent, procèdent donc uniformément, invariablement, de ri4//r«c/iow. Mais l'attraction est-elle en réalité le point de départ extrême et absolument initial de l'impulsion qui les fait naître, et n'existe-t-il rien par delà? Oui, il existe par delà une impulsion plus extrême, plus initiale, plus radicale encore, une action motrice véritablement première et autogène : il existe la Volition. Maintcnant,observons bien que la volition est un fait dont la présence ne peut être établie directement que par l'analyse subjective. Ce n'est donc que par voie d'induction, par voie d'analogie, que nous pouvons nous former une opinion sur l'existence ou la non-existence de Pacte de volition en dehors de nous-mêmes. Or, la logique inductive nous dit que, la volition étant trouvée invariablement au delà de Tattraction dans tous les cas où l'observation directe a le pouvoir de remonter aussi haut, c'est-à-dire dans la production des mouvements « volontaires », la seule supposition dès lors admissible (dans la nécessité que nous impose la nature du problème de nous contenter de suppositions), c'est que dans la génération des mouvements « involontaires » offerts par les corps vivants ou les corps inertes, l'attraction est également précédée et déterminée par la volition *.
1. Voir, pour plus de détails sur ce sujet, un chapitre sur la théorie de
rinstinctf dans mon ouvrage intitulé : Électro-Dynamisme vital ou les
relations physiologiques de Vesprit et de la matière^ elc.^ Paris, 1855.
SI
On m'objectera sans doute que la constance et l'uniformité qui caractérisent les modes d'action particuliers à la matière dite inerte, démontrent que le moteur de ces actions fatales n'a rien de commun avec le principe libre des actes humains. Sans avoir à me prononcer ici sur la question de la fatalité et du libre arbitre, une question difficile sans doute, mais posée jusqu'à présent dans des termes mal définis qui en augmentent encore la difficulté, je me bornerai à répondre par l'explication suivante :
La variété et la mobilité, quelque excessives qu'elles soient, des actes volontaires, chez l'homme, doivent faire supposer, non pas que notre volonté se détermine de différentes manières sans y être sollicitée par autant de différents motifs, c'est-à-dire sans êlre soumise à autant de causes déterminantes distinctes, ce que la raison ne saurait admettre, mais que, grâce au développement très complexe et très raffiné de notre organisme, elle est accessible à une infinité d'influences modificatrices, et pourvue en môme temps de tous les moyens matériels nécessaires pour réagir à son tour d'une manière correspondante sur le monde extérieur et le modifier.
B'autre pari, la implicite extrême et la fixité relativement immuable des modes d'action de l'activité inorganique ou végétative ne prouvent en aucune façon que cette activité ne soit pas de nature volitive, car cette activité se manifeste absolument comme se manifesterait une volonté quelconque que des organes excessivement simples et rigides mettraient invariablement en rapport avec un nombre restreint et rigoureusement circonscrit d'agents extérieurs. On peut donc s'expliquer entièrement, par la différence de constitution des organismes, depuis le plus développé et le plus varié, celui de l'homme, jusqu'au plus réduit et le plus brut, celui de l'atome minéral, ce con-
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trasle, dès lors plus apparent que réel, dont on a voulu se faire un argument contre la doctrine lumineuse et féconde qui ramène à Tunité toutes les espèces dynamiques du monde physique et du monde moral.
113. Une grande école philosophique, mais dont les arrêts ne sont pas néanmoins sans appel, a posé en fait l'existence exclusive de la matière, et a nié l'esprit. Si je ne m'abuse, il résulte, au contraire, des arguments divers dont je viens de donner une simple esquisse, que la seule réalité qui soit démontrable, c'est l'esprit; que l'existence de quoi que ce soit en dehors de l'esprit est une pure hypothèse, et une hypothèse à jamais impossible à vérifier ; et qu'enfin, si la matière existe, elle ne peut être supposée d'une autre essence que l'esprit, et autrement que comme sa manifestation objective. Il n'y a donc pas lieu de se trop alarmer quand nous entendons M. Renan nous déclarer sur un ton magistral et péremptoire que sentir, comprendre, aimer, vouloir, sont des produits éphémères et contingents de la matière, et que la pensée n'est autre qu'une sécrétion du cerveau ; car, pour peu que le poids de toutes les données de l'expérience, de toutes les inductions de Ta- Uci^logie et de toutes les probabilités réunies doive l'emporter dans la balance de notre jugement sur une pure affirmation de cet écrivain, il faut reconnaître qu'il est tombé dans la plus grave de toutes les méprises, qu'il a pris la fin pour le principe, le mobile pour le moteur, la résultante pour la composante, l'effet pour la cause !
Mais n'est-il pas une synthèse à constituer des deux résultats théoriques généraux auxquels cette dissertation nous a conduits? Je le croirais presque, Monsieur, et voici comment je l'indiquerais en quelques traits:
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VARIÉTÉS PUaOSOrillQUES
I f 4. A. — Il n'existe qu'une première essence,qu\m principe et qu'un moteur premiers dans Funivers, c'est la force consciente ; c'est une force constituée par les propriétés de sentir, de penser et de vouloir, et, pour employer un terme consacré par l'usage, c'est l'àme, ce sont les âmes ; et tout ce qui se manifeste en est, ou en est formé.
B. — L'âme, élément et moteur universels, esl ellemême sa loi, et cette loi, adéquate à la raison, est une loi absolue et inviolable des choses, c'est la loi rationnelle, c'est la mathématique, c'est le logos, « qui était au commencement, qui était en Dieu et qui était Dieu », suivant la remarquable formule de saint Jean :
'Ev TA àpxn îjv 0 XÔ70Ç, xai 0 lôyùç vfv nfÀç tùv 0iov, xai 0 Xôvoç rpt 6 ©eôç.
C. — Toutes les âmes sont essentiellement égales ; elles diffèrent seulement dans leurs manifestations actuelles ; et cette différence extrinsèque tient tout entière au mode d'agrégation et à l'importance fonctionnelle des agglomérations organiques ou organismes dont elles sont, respectivement et pour le temps actuel, les centres directeurs.
D. — Les organismes, distribués par ordres progressifs d'après leur développement et leur importance, forment une hiérarchie qui s'étend à Tinfini, et dont toute âme est appelée à occuper successivement tous les degrés.
J'ai trop de respect pour la dignité des sciences certaines, que je m'honore de cultiver, pour présenter ces propositions autrement qu'à titre d'hypothèse ; mais j'ai cru devoir appeler les méditations des penseurs sur cette hypothèse, parce qu'elle m'a semblé posséder à un plus haut degré qu'aucune autre l'avantage de s'accorder tout à la
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fois avec l'universalité des connaissances acquises, avec la raison et avec le sentiment. On peut la résumer avec une heureuse concision dans un bel aphorisme que j'ai déjà eu le plaisir de citer ailleurs:
Tout A même origine et même destinée: qui sokt de l.\,