En lançant ses foudres contre toute tentative qui
1. « Tous les phénomènes physiques, quelle que soit leur nature, semblent n'être au tond que les manifestations d'un seul et même agent primoïdial... on ne saurait plus méconnaître cette conclusion générale de toutes les découvertes modernes, quoiqu'il soit impossible encore d'en formuler nettement les lois et les particularités conditionnelles. » (Extrait d'une leçon de M. de Sknabmont, cité par M. E. Saigey, dans la Physique moderne, p. 215.)
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VAK1ÉTÉ8 PHILOSOPHIQUES
au mépris de ce liiniôaie de la propriété^ dont il se sert pour arrêter la marche de l'esprit humain, aurait pour bot de jemonter aux origines et aux causes, ce nouvel obscurantisme ne va-t-il pas jusqu'à inlerdire à la science l'exploration des sources de la vie sur notre globe el des formes diverses qu'elle y a successivement revêtues ? — Oui, certes. — Et pourquoi n'étendrait-il pas la même condamnation aux études géologiques, qui s'enquièrent d'où vient l'écorce terrestre, d'où viennent ses roches, leur composition et leur disposition, d'où viennent montagnes et vallées ? Tant y a qu'un distingué disciple de M. Litlré, un savant d'avenir ayant le goût et rinlelligence des grandes vérités, M. le docteur E, Daily, ne craignons pas de le nommer, a senti sa conscience de positiviste en proie à d'anxieux scrupules au moment où une inclination bien naturelle chez un naturaliste philosophe Fentraînait vers les problèmes de la paléontologie. Ce savant confrère a ou, en effet, l'heureuse pensée de traduire dans notre langue l'ouvrage célèbre de Huxley sur La place de V Homme dam ia nature; or, dans une remarquable introduction écrite pour ce livre, le traducteur se montre tout d'abord en grand souci d'obtenir de son chef d'école le pardon de sa témérité. Il s'etforce dluterpréler en sa faveur les textes canoniques de la doctrine et de leur extorquer un témoignage d'orthodoxie. Vains efforts; il est bel el bien hérétique, et nous espérons qull le sera de plus en plus. Le maître nVl-il pas prononcé formellement que « les questions qui s'occupent de Foriginc des choses sont hors du domaine de la connaissance humaine » ? Et n'a-t-il pas établi ce dogme sur une preuve triomphante, en ajoutant : « L'origine des choses, nous n'y avons pas été ! »> (Paroles de M. Lillré. Voir A. Comte ei la Philosophie Positive, op. cit., p. 107.)
LA MÉTAPHYSIQDE DANS LES SCIENCES
Or je ne vois pas bien comment le traducteur, introducteur et éditeur responsable de l'ouvrage de Huxley sur l'origine des animaux et de l'homme pourra établir devant M. Littré que lui, Eugène Dally, était là, actuellement présent, à cette origine *.
H. Résumons-nous et disons que la dialectique positiviste laisse intacte cette métaphysique qu'elle voulait accabler de ses coups; elle voulait l'abattre, et en réalité elle l'exalte sous des noms nouveaux, et jusque dans ses égarements les plus scolastiques. Au fond, ce n'est qu'au
1. « Dans cps derniers temps, écrit M. le D»' Eugène Dally, la seule école philosophique qui, de nos jours, se soit présentée avec un système complet embrassant tout le savoir humain, a tracé, il est vrai, une ligne profonde de séparation entre ce qu'il est donné àThonimede connaître et qui fait l'objet des sciences, et ce qui échappe à sa connaissance. Les causes premières et finales, les origines et les destinées, rentrent dans cette dernière catégorie, à ce point que la question de l'unité ou de la pluralité des hommes en tant qu'espèces naturelles a été rejetée comme non scientilique par les disciples du Positivisme. A plus forte raison le problème fonda m*intal des commencements est-il déclaré à priori insoluble comme non vériûable.. ..« Toutes les questions absolues, a écrit récemment M. Littré {A, Comte et la Phil. Posit., 18(\3, p. 107) c'est à- » dire les questions qui s'occupent de l'origine et de la fin des choses, sont » hors du domaine de la connaissance humaine et par conséquent ne peu- » vent plus diriger les esprits dans la recherche, les hommes dans la con- » duite, et les sociétés dans le développement. Vorigine des choses^ nous » n'y avons pas été ; la fin des choses, nous n'y sommes pas ; nous n'a- » vous DONC aucun moyen de connaître ni cette origine ni cette fin. »
Et après avoir cité ces décisions ex cathedra, qui ont le mérite incontestable d'être parfaitement catégoriques, de ne pas prêter à la moindre équivoque, M. E. Dally s'évertue plusieurs pages durant {De la place de CHomme dans la nature, par Tli. H. Huxley, traduit, annoté et précédé d'une introduction parle docteur E. Dally, Paris, 1868, p. 4 et suiv.) à interpréter les paroles du Maître, de façon à leur faire dire quelque chose d'un peu moins déraisonnable que ce qu'elles disent si clairement. Ces paroles suffiraient à elles seules à le prouver, le Positivisme est une véritable Béotie philosophique. Que M. Dally se hâte d'en sortir tout à fait ; des intelligences comme la sienne sont dépaysées en de tels lieux.
LA MÉTAPHYSIQUR'^DANS LES SCIENCES
vieux mot qu'elle fait la guerre, mais elle est pour Tidée tout CElière, et elle s'en est fîiile le champion ; j'en a lies le les autorilés que j ai déjà citées, j'en atteste encore ces paroles de M. Littié :
« L'insurrection à laquelle l'espril moderne est en proie est la lutte contre lascendanl des idées générales et d'une philosophie qui soit la régulatrice des id('»es el des sciences particulières. Il se parque obslinémcnt dans les compartiments des connaissances spéciales, et l'on doit voir en cet état sa maladie la plus manifeste et la plus grave. Il s*agit de la fin du règne des spécial il«'vs el de l'a v en r ment du règne de la généralité. C'est la dernière bataille entre la science positive, mais fragmentaire, et la philosophie coordinatrice et positive. » (.4 . Comieei la PliU.PosiL,2^ éd., p. 560.)
La théorie du Sujet est le complémetit indisperjsablede la tliôorie derOhjet.
E. LiTTHÉ [A. Comte et la Philosophie Positive^ p. 077).
12. Il est regrettable, el pour ma part je le regrette profondément, que des intelligences d'élite qni, demeurées libres de l'esprit de secte, pouvaient contribuer éminemment à l'édification d'une vraie philosophie scientifique, aient eu le malheur de s'enkyster, qu'on me passe l'expression, dans lesyslème incomplet et à beaucoup d'éganls faux d'Auguste Comte.
Epousant à la lettre les doctrines de ce penseur, qui nn fut pas sans génie du reste, ses disciples se sont rendus •incapables d'en saisir respril. Vouant à leur maître un
culte pieux, mais tel que la vérité, Pimpersonnelle vérité, en est seule digne, ils ont conservé avec un soin égal et ses créations lumineuses et ses erreurs ; el leur vie se passe, leurs facultés s'épuisent, à la tâche ingrate de concilier ensemble celte lumière el ces ténèbres. En cela, du reste, ils n'ont fait que suivre Ferre commune des écoles : au lieu de voir dans les productions de leur fondateur une moisson d'idées qui demande à passer sous le fléau et par le crible de la critique, elles laissent le grain dormir dans la paille et le froment mêlé à l'ivraie ; c'est-à-dire que, dépositaires trop fidèles d'un trésor à faire fructifier, elles le condamnent à une stérilité malfaisante par celte inintelligente fidélité *.
Oui, certainement, les théories d'A. Comte portent le germe d'une philosophie nouvelle et vraie, de cette philosophie appelée à faire l'ordre dans le chaos actuel de nos connaissances et de nos croyances, à mettre toutes les sciences d'accord, à les compléter et à les constituer en une systématique unité, et, ainsi organisées et leur puissance portée au centuple, à les conduire'un jour à la conquête des sublimes et lointaines vérités si ardemment convoitées par ràmehumaine...Mais ce germe reste étouiïé
1. Je commettrais une grave omission si je manquais de déclarer que cette critique ne s'adresse point aux Positivistes de l'école anglaise des Stuart Miil, des Herbert Spencer, des Bain, etc., pour les travaux desquels je suis pénétré d'estime et de sympathie. Mais aussi ceux-là ne jurent point inverba magistri, ils ne s'enferment point dans leur majesté de grands prêtres, ils ne se bornent pas à dogmatiser et à régenter ; non, mais ils observent et réllécliissent par eux-mêmes ; ils ne redoutent point, ainsi que M. Littré, « l'action dissolvante de la critique », et ne dédaignent pas d'entrer en discussion avec d'humbles contradicteurs. Ce nom de positivisme, porté en France par unu secte passionnée, intolérante et obscurantiste, est devenu, de l'autre côté du détroit, le drapeau honorable et honoré d'une phalange d'esprits progressifs, intelligents et libres, travaillant avec indépendance et dévouement, et quelquefois avec succès, à la construction d'une philosophie vraiment philosophique et qu'on puisse appeler positive sans antiphrase.
VARIÉTÉS PHILOSOPIIIQDES
LA MÉTAPHYSIQUE DANS LES SCIENCES
parmi une foule de mauvaises herbes qu'on cultive préciensement, loin de les arracher. Et cependant il n'est pas difficile de les reconuaître ; nous l'avons suffisamment fait voir plus haut, entre ces erreurs parasites et les vérités voisines éclatent la disparate la plus choquante, l'incompatibilité la plus criante. Aussi bien en est-il du disciple trop zélé comme du trop zélé ami :
Mieux Taiidrait un sage ennemi.
13. Une faute a entaché la conception positiviste dès sa naissance et en u faussé l'entier développement ; cette faute originelle, c'est d'avoir confondu la Métaphysique elle-même avec les informes et ridicules essais de trop nombreux mélaphysiciens. Un fait frappa d'abord A. Comte, et si fortement sans doute qu'il ne put jamais l'envisager sainement et s'en faire une opinion juste. Ce fait, c'est le contraste qui présentement distingue et sépare, on dirait par un abîme, la spéculation métaphysique de la spéculation scientifique proprement dite. Ce contraste éclate en deux points capitaux : la méthode et les résultats. Ici, l'analyse opère sur des vérités fondamentales certaines et en tire des véritésnouvelles non moinscertaines, que vérifie Futilité de leurs applications jointe à d'autres contrôles encore. Là, on spécule, non sur des principes acquis et confirmés, mais sur des principes créés à plaisir, sur des axiomes de pure fantaisie, et que néanmoins on tient pour avérés et incontestables ; et l'on arrive ainsi à produire, non plus un enchaînement, un dévidement de vérités lumineuses et fructueuses, mais un amas de fallacieuses fictions et de mots vides.
Cette fausse et funeste méthode ne se rencontrant plus de nos jours que dans l'exploration des principes premiers
de chaque science particulière ou de la connaissance en général, c'est-à-dire dans la métaphysique, spéciale ou gé nérale, la métaphysique et celle méthode ne firent plus qu'un pour A. Comte; elles s'identifièrent entièrement dans son esprit, et c'est cette méprise qui a perdu son système. Et cependant nul plus que ce philosophe ne semblait prémuni contre un tel danger, car aucun autre n'avait exploré les origines du savoir humain aussi avant ; aucun n'en savait et n'en comprenait mieux l'histoire. Comment donc se fail-il qu'il ait pris la métaphysique pour bouc émissaire de la méthode conjecturale, alors qu'il constatait et nous enseignait à chaque pas que cette vicieuse méthode avait été le propre de toutes les sciences à leur début, c'est-à-dire des sciences aujourd'hui les plus posilives, les plus solidement constituées, telles que la Ph;ysique et la Chimie, pour ne citer que ces deux exemples?
Certes, tout autorise à penser que si, au lieu de venir à une époque où la Physique avait déjà rejeté ce lange souillé de son enfance, A. Comte eûl été dans le cas de l'observer au berceau, en voyant cette science couverte de la gourme scolastique, il eût aussi bien signalé la méthode « métaphysique » sous le nom de « méthode physique », et enveloppé avec elle, dans un commun dégoût et un commun rejet, et les physiciens et toute recherche des relations dynamiques des corps.
U est surprenant, je le répète, que l'inventeur de la prétendue philosophie positive, éclairé par l'histoire du développement scientifique, n'ait pas su discerner dans la métaphysique deux choses si distinctes et entre lesquelles il n'existe aucun lien nécessaire : 1° les vices du procédé spéculatif mis en œuvre ; 2" le domaine et le but de la spéculalion. Mais il ne sera peut-être pas sans quelque intérêt de remontera la cause de cet égarement. Je crois l'aperce-
VABIÉTÉS PHILOSOPHIQUES
voir dans k perfide influence que les mots exercent sur les idées.
Il est àpre'sumer qu'Auguste Comte, en condamnant la Métaphysique, n'eut d'abord en vue, dans le choix de cette appellation, que de caractériser la méthode conjecturale par le nom de la seule science qui ne l'eût point encore répudiée. Or ce n'est jamais sans danger que l'on détourne un symbole de sa signification consacrée. L'identité du signe créera une sorte de solidarité fatale entre l'idée ancienne et la nouvelle ; en voulant évoquer l'une, on laissera l'autre étendre son ombre sur celle-ci, et elles arriveront à se confondre plus ou moins dans la pensée ; la vieille idée reparaîtra obstinément sous la nouvelle, et notre esprit aura devant lui une image mixte et confuse, source inépuisable de faux jugements.
Cette illusion des mots occupe une large place dans l'histoire des opinions et des discussions, oii elle a semé les malentendus et les discordes ; A. Comte ne sut pas s'en préserver. Oui, sans doute, il n'en voulait primitivement qu'à ce fol abus de la logique qui consiste à imaginer, à se figurer ce qu'on ignore, pour s'épargner la peine de le découvrir, et à tirer ensuite de ces prémisses imaginaires des conséquences à perte de vue. Mais, à cette méthode insensée ayant appliqué la qualification de métaphysique, il glissa sans s'en douter sur la pente de l'équivoque ; et ce mot qui, dans une telle acception, restreinte et détournée, devait stigmatiser uniquement un certain procédé scientifique condamnable, finit par étendre le sceau de sa flétrissure sur toute sa signification ancienne, c'est-à-dire sur le principe même de la recherche des lois générales.
Engagé dans cette voie, Comte en arrivait forcément, en niant l'objet de la métaphysique, à nier l'objet de toute philosophie, et partant à se nier lui-môme, lui, le créateur
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d'un nouveau et ambitieux système philosophique. En etlet, quelle raison d'être, quel rôle, quelle place restent à la Philosophie, suppression faite de la considération des principes universels, c'est-à-dire vidée de tout son contenu ?
Et pourtant, comme malgré tout il fallait à Comte une philosophie, pour se sortir d affaire il imagina ce stratagème : maintenir, d'une part, pour ne pas se déjuger, la proscription édictée contre toutes les questions fondamentales et essentielles de la philosophie ; d'autre part, ces mômes questions proscrites, les faire rentrer subrepticemeut, en cachette, et les introduire tant bien que mal dans sa propre théorie en les déguisant sous un masque, en les défigurant.
Il avait proscrit formellement la recherche des commencements et des causes sous le nom de métaphysique, et il n'en voulut point démordre; mais en môme temps il recommanda non moins expressément cette même recherche sous les noms de philosophie positive et de méthode universelle. De là les contradictions et conflits sans fin qui éclatent dans le sein de la doctrine entre sa partie critique et sa partie organique, l'une étant un perpétuel démenti jeté à l'autre. Et il en résulte que tout ce qu'il y a de vrai et do fécond dans l'œuvre d'Auguste Comte se trouve par là dénaturé, faussé et neutralisé.
Ah ! si M. Littré se fût appliqué à ramener la conception positiviste dans la voie salutaire ! il eut mérité certes infiniment plus, et de la science, qu'il eût agrandie, et de son maître, dont le jardin, où croissent aujourd'hui et foisonnent la ronce du sophisme et le chardon du pédantesque dogmatisme, eût offert à la vue réjouie un plantureux potager et un parterre rayonnant de fleurs...
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14. Je vois venir une objection et avant d'aller plus loin je vais y répondre.
On me fera sans doute remarquer que le plus grave tort imputable à la métaphysique n'est pas de s'être assise sur des principes fictifs, mais celui d*être dans l'impossibilité de faire mieux, c'est-à-dire d'être dans rinipossibililé de puiser ses principes à une source autre que riiypolhèse creuse et la fiction. Et l'on ajoutera que ce qui distingue essentiellement cette prétendue science des véritables sciences,des sciences positives, telles que la Physique et la Chimie, ce n'est point que celles-ci ont cessé d'employer la méthode d'imagination, la méthode « subjective », taudis que la métaphysique n'est pas encore émancipée du subjectivisme ; non, dira-ton, cette différence est autre : elle consiste en ce que la physique et la chimie se sont échappées de ce labyrinthe par la porte de la méthode d'expérience, et que celte porte et toute autre porte en sont fermées à jamais à la Métaphysique. Gomment, en effet, la métaphysique pourrait-elle procéder par voie d'observation et de contrôle expérimental ? Impossible. Donc la métaphysique n a le choix qu'entre la continuation à perpétuité du régime de la spéculation subjective, c'est-à-dire chimérique, et rabandon de ses prétentions, son abdication, en un mol. Ainsi parleront nos contradicteurs.
Nous l'avons déjà fait observer, et le positivisme le reconnait du reste, il estnne science assurément très certaine, très positive, la Mathématique, qui pour cela n'en est pas moins fondée sur la méthode subjective; nous sommes dès lors en droit de demander pourquoi la métaphysique ne pourrait pas être à la fois et « subjective » et positive. Je n'entends pas revenir sur ce point pour déve-
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lopper un argument que j'ai déjà produit plus haut; mais je désire entrer à ce propos dans quelques explications au sujet de celle méthode dite subjective, a priori, etc., que les dénonciations du Positivisme ont mise en si grand discrédit parmi nos savants.
Déclarons-le d'abord, la méthode dont le type par excellence nous est offert dans les mathématiques n'est point purement subjective, qu'on ne s'y trompe point; elle ne part pas d'une donnée a priori pure, tant s'en faut. Et ajoutons que, d'un autre côté, la méthode d'observation proprement dite est loin, à son tour, de n'employer que les voies de l'expérience. La vérité est que les deux méthodes ne présentent nullement la radicale différence qu'un commun préjugé met entre elles.
Je ne veux pas réveiller ici la vieille querelle de l'idéalisme et du sensualisme et ressusciter la question des idées innées ; je dirai simplement que les deux thèses ne me paraissent pas inconciliables. Avec les uns, je crois que la substance et la forme de tontes nos idées appartiennent uniquement au sujet, à 1 être qui pense, et, ajoulerai-je, il en est de môme des sensations. Aux autres, je concéderai volontiers que les idées, quoique propriété inhérente de notre intelligence, y sont dans un état latent, un état potentiel, dont les excitations du dehors, les excitations objectives, sont primitivement nécessaires pour les tirer. Ainsi, il ne me paraît pas admissible que la notion de la figure géométrique en général, que la notion du nombre pur, que la notion de la quantité abstraite, eussent jamais été conçues par notre esprit si l'observation du monde réel ne lui en eût pas fourni l'occasion, c'est-à-dire si nous n'eussions jamais été en présence des objets de la matière, si nous n'eussions jamais eu affaire à des figures, à des quantités et à des nombres concrets.
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VARIÉTÉS PHILOSOPIllODM
Bref, ime aiiiilysc que chacun peut faire de ses propres peesécs nous apprend que nos conceptions les plus abstraites ne sont pas autre chose qu'une généralisation, pi^- -chaiue ou éloignée, de caractères présents dans les faits réels et directement observés.
Et, ce point établi, il est tout aussi vrai de dire que la science expérimentale ne fait usage de l'observation que pmir en tirer des généralisations, des conceptions, des abstractions, c'est-à-dire des notions subjectives, carde telles notions ne sont pas plus données immédiatement parl'expérieBce que la notion du carré de l'hypoténuse ou du binôme de Newton. Un grand expérimentaliste, physiologiste célèbre, le plus célèbre de notre temps, l'a déclaré : « Ce ne sont pas les faits, qui constituent la science, mais les explications qu'on donne des faits et les idées que nous y attachons, » Cl. Bernard {Revue des Cours scientifiques du
4 février 1865).
Une pomme tombe, voilà un fait réel, voilà une notion expérimentale ; mais cette notion d'un fait individuel, restreinte à son objet propre, c'est-à-dire à ce fait individuel, est nulle et sans valeur aucune pour la science. Elle ne devient scientifiquement utile que lorsque le génie de la concepliou a fait sortir de son objet réel un objet idéal et transformé cette vérité étroite fournie par l'observation en une vérité universelle obtenue par la raison.
Donc, au fond, toute méthode vraie est à la fois objective et subjective,expérimentale et rationnelle. Sans doute,celle des mathématiques a un caractère propre, celui de l'évidence et de la certitude absolue ; mais un tel avantage n'est pas pour elle une prérogative de nature, il ne lui est pas précisément essentiel ; elle doit d'en jouir actuellement seule à la grande simplicité relative de son objet, c'est-àdire à la haute généralité des rapports sur lesquels elle
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opère, et d'autre part à la grande Complexité relative des sciences dites expérimentales, jointe à leur état d'élaboration encore très inachevée. Cependant ne commence-t-on pas avoir poindre le jour où la Chimie et la Physique arriveront à leur tour à cette perfection suprême, à cette limpidité entière des mathématiques, parla solution complète et sans résidu de toutes les propriétés des corps en lois d'une Dynamique Pure ?
15. La Métaphysique se propose la connaissance des causes fondamentales et des principes universels : par son objet et son but, celte étude offre donc le caractère scientifique au degré le plus éminent ; et, si jusqu'ici elle a échoué dans ses efforts pour se constituer positivement, il faut l'attribuer au nombre insuffisant des notions spéciales acquises au sein desquelles les hautes généralisations ont à subir leur incubation pour éclore quand l'heure est venue. Mais les sciences particulières sont prêles, à l'heure présente, pour la Métaphysique : elles sont en état de lui fournir les matériaux nécessaires pour se constituer, et en même temps cette constitution est pour elles une condition rigoureuse de leur achèvement et de tout grand progrès ultérieur.
Est-il donc si malaisé d'apercevoir l'entrave contre laquelle se débattent en ce moment toutes nos sciences d'observation, dans l'impatient désir de s'éJancer et de prendre leur vol? Ne voit-on pas que cet obstacle, contre lequel s'épuisent les plus énergiques efforts, c'est l'obscurité des termes qui sont à la base de tout langage scientifique, c'est-à-dire l'incohérence et l'incertitude des notions fondamentales de la science ?
Dernièrement, les éminents pathologistes de notre Aca-
VARIÉTÉS PËlLOSO^HIQ0Bà
demie de Médecine se ballaieot les lancs en vain pour tirer au clair la queslion de savoir si un certain étal convulsif produit expérimenlalemenl sur des animaux méritait ou ne méritait pas la dénomination d^épilepsie. Ces savants ne se doutaient pas à quel point ils perdaient leur temps et leur peine ; ils ne se doutaient pas qu'ils étaient engagés dans une impasse, que leur controverse était sans issue. Alors je me permis de leur faire remarquer qu'avant de chercher à déterminer si tel ou tel état morbide est ou n'est pas épileplique, il serait à propos de s'entendre au préalable sur le sens du mot épilepsie, d'en arrêter exaclemenl h définition, chose qui restait pleinement à faire ; car le débat avait mis en évidence que ce même terme avait une signification particulière pour chacun de ceux qui Temployaient, toi capiia, toi semus; c'est-à-dire que chacun avait son épilepsie à soi, qui n'était point du tout Tépilepsie de ses confrères. Je saisis encore celte occasion pour exposer que le grand terme pathologique lui-même, le mot maladie, est également plongé dans le vague le plus nébuleux, et que partant la Paihologie, c'était bien le cas de le dire, ne sait pas le premier moi de ce qu'elle enseigne^
1. J'écriviK à ce Rujet la noie suivante, qui parut dans i^ Gazette Médicale de Paris éa 16 Janvier 1869 :
c Un enseignement d'une importance extrême me parait découler de la discussion qui a eu lieu mardi dernier à rAcadémie de Médecine, au sajel de la communication eipérimentale de M. Brown-Séquard sur Tépilepaie. Seraît-il donc possible que la savante compagnie, et le publie nombreux pressé autour d'elle, eussent laissé passer inaperçue la révélation qui est sorUe des explications échangées entre le célèbre expérimentateur et ses distingués collègues MM. Chauffard et Gubler?
» La disposition convulsive que M. Brown-Séquard fait naître chez le cochon dinde en lui blessant la moelle épinière est-elle de Tépilepsie t Oui» disent les ans ; non, assurent les autres. Mais une vérité certaine se dégage des raisons alléguées de part et d'autre : c'est que la question ne peut se résoudre qu'en logomachie. En effet, il était bien évidemment impossible de décider si les faits exposés appartiennent à l'épilcpsie, alors qu'on n'avait pu décider préalablement ce qu^est l'épilepsie. Et cette
LA MÉTAPHYSIQUE DANS LES SCIENCES
Et si celle science est si arriérée, et si les discussions qui s'efforcent de Péclairer ne font qu'ajouter à ses ténèbres,
impuissance tenait d'ailleurs à une autre impuissance plus radicale. L'impossibilité de dire si les cobayes de M. Brown-Séquard sontépileptiques résulte de l'impossibilité de dire ce que c'est qu'être épileptique ; et cette dernière impossibilité avait elle-même sa source dans Timpossibilité de se rendre un compte exact de la signification du mot maladie.
» M. Chauffard conteste que Tétat convulsif provoqué sur les sujets de l'expérience puisse être assimilé à l'épilepsie ; car, fait-il observer, l'épilepsie est une entité morbide susceptible de revêtir des formes symptomatiques diverses et pouvant être présente là même où les convulsions sont entièrement absentes. Ainsi, pour M. Chauffard, les convulsions ne sont en aucune façon un caractère essentiel, nécessaire de l'épilepsie ; pour lui, je le répète, l'épilepsie est une « entité morbide » entraînant à sa suite des formes symptomatiques diverses, mais n'étant liée nécessairement à aucune d'elles ; et, selon ce savant, l'unité de cette c entité morbide » spécifique est alors dans Tidentité de son étiologie et de sa loi d'évolution.
» Quant au point de fait d'observation pathologique, M. Gubler ne peut que partager l'opinion de M. Chauffard ; mais il oppose les considérations suivantes aux conséquences théoriques formulées par son interlocuteur. Ce qui, pour M. Gubler, est épilepsie, c'est tout état morbide intime, toute « entité mobide », comme dirait M. Chauffard, s'accompagnant de l'accès convulsif dit épileptique, ou grand mal, quelle que soit d'ailleurs la lésion primitive — affection morale, infection diathésique ou autre, irritation vermineuse, compressions par des tubercules, lésions traumatiques, etc. —qui constitue cette « entité morbide ». Et le fait est que toutes ces choses portent également le nom d'épilepsie, et M. Chauffard n'a eu garde de le contester.
» Les deux contradicteurs ont dit, certes, des choses excellentes et qui dénotent de la justesse d'esprit et de la sagacité ; mais, en se rendant loyalement à leurs objections réciproques, ils ont cru en même temps pouvoir conserver leurs positions respectives. Ces messieurs n'ont donc pas compris, quelque pénétration dont ils aient fait preuve, que, par l'effet de leurs concessions mutuelles, l'épilepsie se trouve supprimée à la fois, et comme syndrome et comme entité morbide; et non seulement comme espèce nosologique naturelle, mais même comme une simple expression pathologique ayant une valeur déterminée quelconque ?
» Et, en effet, si le syndrome convulsif du haut mal n'est pas un caractère essentiel et distinctif de l'épilepsie ; si l'épilepsie peut exister là où ce syndrome n'existe pas (ce qui est affirmé par M. Chauffard et n'est point nié par M. Gubler), la chose à qui appartient légitimement le nom d'épilepsie est autre que ce syndrome contingent ; alors cette chose est donc la lésion primitive, l'état pathologique intime, c'est donc « l'entité morbide » se manifestant soit par des convulsions, soit par tel ou tel
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VAKIÉTÉS PHILOSOPHIQUES
LA MÉTAPHYSIQUE DANS LES SCIENCES
bien avéude qui ne le voii pas, la cause en est dans l'élat d'indétermination où elle laisse croupir ses notions premières.
J'avais écrit dans le temps' que la physiologie était encore dans sa période barbare, et cette appréciation n'avait éveillé que des sourires. Aujourd'hui le même jugement est porté par le plus autorisé représentant de la physiologie expérimentale : a En physiologie » « dit M. CL Bernard, <c nous en sommes aujourd'hui au temps où en était TAIchimie avant la fondation de la Chimie. .. (Rapport sur la Physiologie Générale en France^ § 206, p. 119.) Que maintenant M XI. Bernard interroge les infirmités de sa science, et son esprit sûr et saeace reconnailra que le mal dont il se plaint est le même que celui dont la pathologie souffre si profondément ; il le reconnaîlra dans Tignorance, l'ignorance crasse des physiologistes sur la signification des termes les plus essentiels et les plus usuels de leur langage. Le progrès de la Science des Maladies est enrayé par le défaut d'une notion précise de la maladie ; et, à son tour,
autre symptôinii, ainsi que M. GhaufiTard le soutient.
• Fort bien ; mais, à son tour, M. Gubler fait observer que cette unilé spécifique de Fépilepsie ne saurait être fondée sur Fidentité de la lésion priuiitiTe, de Fétat pathologique générateur, sur l'identité de « rentité morbide i enfin, puisque cette identité est une chimère, puisque « Tentitè morbide » de Tépilepsie n'est pas identique à elle-même, mais est diferse ; n'est pas une, mais multiple et variable.
» Bref, Fidentité de Fépilepsie n'a pour elle ni Fidentité du syndrome ni Fidentité de « Fentité morbide ». Permettez-moi d'employer ici une locution triviale qui peint trop bien cette situation : Vépilspsie te trouve amiêe par terre entre deux telles. La discussion n'ayant laissé debout aucun caractère fixe et constant auquel elle puisse accrocher son identité défaillante, cette distinction nosologique s'évanouit et n'est plus !
» Par ces motifs, je croirais qu'il convient, aussi longtemps que la pathologie n'aura pas tiié la signification de son langage, de s'abstenir de rechercher si les cochons d'Inde de M. Brown-Séquard sont ou ne son! pas épileptiques ; l'entreprise serait, en vérité, par trop prématurée. »
1. Voir mes Essais de pkysioloyie philosophique et La philosophie physiologique et médicale à l'Académie de médecine de Paris^
si la Science des Oi^anes et des Fonctions n'est encore, suivant l'expression du savant maître, qu'une alchimie physiologique, c'est parce qu'elle ignore, a omis jusqu'à ce jour de se demander, et a dédaigné d'apprendre, ce qu'on doit entendre au juste par ces mots d'organe et de fonction^
Et les obstacles cachés qui gênent la marche de l'Histoire Naturelle et retardent sa constitution définitive, que sontils encore? C'esltoujours la même cause, le même vice fondamental. Ecoutez plutôt cette plainte d'un des premiers naturalistes de Tépoque :
« Dans les systèmes de Zoologie et de Botanique », dit M. Agassiz," remploi des termes embranchements,classes, ordres, familles, est tellement universel qu'on devrait en supposer le sens et la portée bien déterminés et généra^ lement compris de la même manière. Il s*enfaut pourtant de beaucoup qu'il en soit ainsi. Tout au contraire, il n'y a pas à vrai dire en Histoire Naturelle de sujet à l'égard du-» quel l'incertitude soit plus grande et le défaut de précision plus absolu. Je n'ai pu trouver nulle part une définition nette du caractère même des divisions les plus compréhensi ves. Quant aux opinions ayant cours sur les genres et les espèces, elles sont tout à fait contradictoires. » {Revue des Cours Scient, du 6 février 1869, p. 146.)
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16. Ainsi on s*évertue à bâtir nos sciences d'observation sur un amas de notions mal définies, incohérentes et confuses, comme sur un tas de pierres roulantes. Aussi rien ne peut y prendre une ferme assiette; tout chancelle sur une telle base, et l'édifice ne peut parvenir à s'élever. Faut-il donc s'en étonner ? Que l'on se mette plutôt à réunir ces pierres brutes et éparses, à les façonner, aies mettre en place et à les lier ensemble par le mortier d'une forte logiT >
VâElÉTÉS PHILOSOPHIQUES
tk UÉTAPUTSIQUE DANS LES SCIENCES
quBf et les sciences auront désormais un fondement stable et leurs constructions en souffrance pourront enfin ôlre montées jusqu'au fa!le et recevoir leur couronnement.
Je ne puis résister au désir d'emprunter quelques lignes surcesujetàriilustrc chef du Positivisme anglais. On lit ce qui suit dans son Système de Logique, dont un de nos rares médecins philosophes vérilabloment dignes de ce nom, M. Louis Paisse, nous a donné, il y a peu de temps, une «cellenle traduction française:
m Dans la marche progressive de la science, de ses problèmes les plus aisés aux plus difficiles, chaque grand pas en avant a toujours eu pour antécédent ou pour condition et accompagnement nécessaires un progrès correspondant dans les notions et les principes de logique admis par les penseurs les plus avancés ; et si plusieurs des sciences plus difficiles sont encore si défectueuses ; si, dans ces sciences, il y a si peu de prouvé, et si Ton dispute toujours sur ce peu qui semble l'être, la raison en est peut-être que les notions logiques n'ont pas acquis le degré d'extension et d'exactitude nécessaire pour la juste appréciation de l'évidence propre à ces branches de la connaissance. » J. Stuart MiLL {Système de Logique déductive et indiictive^ traduit sur la sixième édition anglaise par Louis Peisse, Paris, 1866, t. I, p. il).
Voici quelques-unes de ces notions brutes et de premier ordre qui se rencontrent plus ou moins à la base de nos eoseignemcnis scientifiques divers : Etre, Suèsiance, Esprit, Matière^ Physique, Psychique, Sujet, Objet, Cause, Force, Effet, Fait, Loi, Propriété, Abstrait, Concret, Absolu, Relatif, Général, Spécial, Individuel, Actuel, Virtuel, etc. ; et, dans un ordre plus restreint, celui des idées physiologiques ou médicales : Vie, Ame, Organisme, Unité, Mental, Somatique, Irritabilité,, Motricité, Sensibilité, Sensation^
Impression, Faculté, Acte, Fonction, Organe, Maladie, Affection, etc. .
Tous ces termes, que nul ne se doute de ne pas com^ prendre, ce sont, je le répète, autant d'énigmes pour la science ; et ces énigmes, il faut qu'elle les pénètre sous peine d'être arrêtée court en son chemin, car ces expressions ne sont pas moins indispensables qu'elles sont obscures, équivoques, inintelligibles. Le Positivisme (français) a bien essayé d'en supprimer une bonne partie, mais force lui a été de renoncer à cette entreprise et de revenir bon gré, mal gré, au vieux vocabulaire. M. Litlré, par exemple, tout en s'efforçant, en théorie, de mettre de côté le terme moral on mental comme un synonyme superflu du terme cérébral % s'est vu forcé, dans la pratique du discours, de se soumettre à la distinction vulgaire de ces deux mots et de reconnaître implicitement la distinction légitime des idées et des choses qu'ils représentent. Et n'est-ce pas encore à M. Littré, cet adversaire juré du subjectivisme, que nous devons la devise dont nous avons orn ce chapitre?
Telle est donc la situation perplexe de nos sciences positivistes: ou continuer à bredouiller un langage qui, pour elles, est de l'hébreu, qui, dans leur bouche, devient un galimatias ridicule, ou se décider à déchiffrer ces mots hiéroglyphiques, c'est-à-dire les expliquer, les définir^ dégager les idées qu'ils recèlent, préciser ces idées, les éla-» borer, les coordonner, et tirer une à une de ces notions radicales les vérités secondaires qui s'y trouvent contenues. Mais, dira-t-on, ce serait faire de la méthode subjective, ce serait tomber en pleine métaphysique... — Eh! oui, certes, messieurs ; et force, encore une fois, est d'en faire,
1. Voir, dans mes Nouvelles recherches sur VEsthélique el la Morale (1 vol. iii-8% Paris, 1900), le chapitre intitulé: Le libre arbitre positivisme ^
LA MÉTAPHYSIQUE DANS LES SCIENCES
de la métaphysique, ou de continuer à patauger sans fin et à qui mieux mieux dans le gâchis logomachique. L'alternative n'est-elle donc pas inévitable ?
Î7. C'est surtout à nos éludes spéciales, c'est à la Physiologie et à la Médecine (joignons-y la Psychologie et la Morale, qui sont loin d'être étrangères aux attributions du médecin), que ce dilemme est posé dans ses termes les plus impérieux et le^ plus inexorables, car c'est ici que le chaos est à son comble. Mais,en même temps, c'est la Médecine seule qui est en possession de toutes les données nécessaires pour la solution demandée, et c'est d'elle que viendra le salut.
Quand on se donne la peine d'examiner de près ces notions mystérieuses sur lesquelles roule continuellement et d'une manière inévitable l'enseignement de la Physique, 4e la Chimie, de la Physiologie, de la Pathologie, de la Thérapeutique, etc., et qu'on cherche les causes de leur obscurité, on les trouve dans Fobscurité d'une autre notion plus générale, et ainsi de suite ; et, de proche en proche, on arrive à une notion suprême, la notion de l'Être. Ainsi prenons la notion de Maladie, par exemple. En la dépouillant, nous arrivons à la notion de Fonction et d'Organe, notion encore enveloppée : et, en pénétrant au cœur de celle-ci, nous nous trouvons en présence d'une énigme suprême, le problème de la distinction et des rapports de |a force active et de la force passive, c'est-à-dire du Sujet et de rOuET, c'est-à-dire deux termes qui nous représentent l'idée pure de I'Êtresous ses deux complémentaires aspects. Et n'est-ce pas à ces deux termes que se heurtent fatalement et de la manière la plus manifeste toutes les analyses du mécanisme des fonctions de la Vie de Rela-
tion? El l'impuissance patente et navrante de nos physiologistes — sans en excepter les plus grands — à se faire entendre et à s'entendre eux-mêmes sur une telle matière n'est-elle pas due à l'obstination de leur matérialisme, grossier et têtu, à ne pas reconnaître la nécessité de séparer ces deux idées?
Le problème ontologique est ainsi une question vitale pour toutes les sciences, pour la Médecine surtout, et c'est à elle principalemeut qu'il incombe de le résoudre, car, seul, le médecin en réunit toutes les données dans sa main. Sa science exige en effet le concours de toutes les autres sciences principales ; et, de par les devoirs scientifiques de sa profession, il ne peut en ignorer aucune Quoi qu'on en ait dit, la Psychologie comme la Physiologie, la Morale comme la Médecine proprement dite, rentrent logiquement dans ses attributions. N'est-ce pas l'Homme tout entier, l'Homme Moral et l'Homme Physique, dont l'étude et le soin lui sont dévolus? La théorie du Sujet et de l'Objet, de l'Ame et du Corps, de l'Esprit et de la Matière, la théorie de l'Être, telle doit être donc la préoccupation du médecin philosophe, du médecin vraiment savant. Aussi M. Pidoux a-t-il fait, selon nous, un acte d'intelligence et de virilité scientifique en portant cette haute question à la tribune de l'Académie de Médecine, sans s'inquiéter d'encourir le reproche banal d'être métaphysicien.
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tk MÉTAPHYSIQUE DANS LÉS SCtËÎÎCÉe
L'Iofini OBt le cachet de la science nouvelle. Pidoux {Du Spiritualisme âanê kë idences médicaUi),
18. Bepuls de longues années déjà nos sympathies et aotre respect sont acquis à M. Pidoux. En lisant ses divers écrits, en étudiant surtout ce grand et considérable Tmiié' de Thérapeutique et de Matière médicale^ pour la composition duquel Trousseau eut la bonne inspiration de se l'associer, nous avons été heureux de trouver en lui la science rehaussée par la philosophie, un penseur dans un médecin. C'est là, par les temps durs que nous traversons, une rare et précieuse rencontre, et nous n^avons jamais oublié le plaisir qu'elle nous causa.
Tels sont nos sentiments pour Fauteur du Rapport académique que nous avons ici à examiner; mais ces dispositîonst toutes d'estime et de bienveillance, n'enchaîneront en rien la liberté de nos appréciations.
L« véritable amant ne connaît point d'amis,
a dit Voltaire. Nous croyons qu'il doit en être de môme du vrai critique. Il abuserait de son rôle s'il s'en servait pour satisfaire ses inimitiés, mais il ne trahirait pas moins la confiance publique si le souci des égards dus aux personnes lui faisait oublier ce qu il doit à la vérité, ce qu'il doit au lecteur. Dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité, sur les productions dont il se charge de rendre compte, telle est, à mon avis, la seule manière dont il puisse entendre son devoir envers le public. Agir autrement, appelons les choses par leur nom, ce serait tromper ce pu-
blic, ce serait le voler. Et, en ceci, j'en suis sûr, aucun honnête homme ne jugera que nous ayons tort.
Mais alors pourquoi défendre des principes que nul n'oserait contester? — Je réponds : Parce que, de nos jours, il y a une tendance générale à les négliger dans la pratique. Le critique qui prend sa tâche au sérieux, qui expose simplement et sincèrement sa manière de voir sur les œuvres et sur les auteurs, sur les doctrines et sur les docleurs, ne passe-t-il point déjà pour un malappris, pour un malotru qui ignore ou méprise les règles les plus élémentaires de la bienséance? *
On se montre aujourd'hui fort exigeant sur le chapitre des convenances, et ce serait à merveille si l'on ne donnait à ce mot une signification beaucoup trop restreinte. Par convenances, malheureusement, on n'entend plus que les ménagements réclamés par les susceptibilités de l'amourpropre, c'est-à-dire ce qui convient pour être au goût de tel ou tel personnage, ou tout au moins pour ne pas lui déplaire; on ne l'entend aucunement de ce qui convient pour être juste, pour être véridique, pour faire œuvre honnête et utile. Ces convenances, auxquelles on nous rappelle à tout propos, ce sont celles qui siéent au courtisan ; ce sont des convenances s'inspirant de la convenance des hautes situations particulières, des corps constitués, et des opinions régnantes. Quant à la convenance de la Science, de ses progrès, de sa dignité, elle ne vient qu'en seconde ou troisième ligne, et c'est même se montrer naïf que prendre sérieusement à cœur de tels intérêts.
Il est temps qu'une critique saine et virile vienne réagir énergiquement contre de semblables mœurs. El qu'on n'aille pas voir dans cette alarme le pessimisme d'un esprit chagrin, la mauvaise humeur d'un mécontent ; le mal que je dénonce a pris de telles proportions que ceux-là mêmes
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46 VÀllÉtÉS PHILOSOPHIQUES
qui eiî récoltent le triste bénéice coinmeiicent à le trouver excessif. Ecoutez le savant rédacteur en chef des Archives Générales de Médecine^ professeur à la Faculté de Médecine de Paris :
«La critique scientifique », nous dit-il, « est bien près de Moiirir si elle n'est déjà morte ; on ne rend compte que des livres de ses protecteurs ou de ses amis, et la bibliographie est devenue affaire de complaisance, de dévoue- Inent ou de calcul. Les seuls livres dont on s'abstienne de rendre compte sont ceux pour lesquels on garde sauve la liberté desonjugement. » [Archives Géfiérales de Médecine^ publiées par MM. Ch. Lasègue, professeur de Pathologie ei de Thérapeutique générales à la Faculté de médecine, Médecin de t hôpital Necker, et Simon Duplay, professeur agrégé à la Faculté de médecine, chirurgien des hôpitaux^ livraison de novembre 1868, page 635).
Tel est donc Fétat moral de la critique scientifique en France, d'après notre éminent confrère M. le professeur Lasègue : et on doit l'en croire, car cette appréciation, venant d'un homme si haut placé, n'est pas suspecte. Or, je le demande, un pareil état n'est-il pas un malheur et Éne honte ?
L'honorable rédacteur en chef des Archives constate purement et simplement cette situation et parait s'y résigneravec beaucoup de philosophie; toutefois, ayant publié dernièrement un ouvrage de mérite, son Traité sur les Angines, et désirant, comme c'est naturel, qu'il en fût dit un mot au public par la voix de la presse, savez-vous ce qu'il à fait? Dans son respect soigneux de la vérité et dans son scepticisme absolu touchant l'indépendance des écrivains, Fauteur a pris le parti original de rendre compte lui-même de son propre ouvrage, après avoir exposé franchement les motifs de sa résolution, motifs, hélas î si humiliants
IiA MÉTAPHYSIQUE DANS LES SCIENCES
pour le journalisme. Et comme de la décomposition putride des corps surgissent des productions vivantes nouvelles, à cet état d'avilissement et de corruption de la critique, si nettement caractérisé par M. Lasègue, nous devrons Fenfanlement d'un genre littéraire nouveau: Fautocritique . Nous serons vrai, toujours vrai, quoi qu'il nous en coûte ; et, du reste, à cela nous n'aurons pas le môme mérite qu'un autre : par bonheur (ou par malheur, comme on voudra) nous n'avons pas, nous, une place à perdre ; noiis n'avons ni patrons ni clients à flatter, et Fabandon de notre devoir serait ainsi doublement coupable *.
i 9. Dans notre littérature scientifique, si le niveau moral est tombé si bas, ce n'est pas par une perfection exquise apportée à la culture de l'esprit qu'elle s'applique à sfe racheter de cet abaissement des caraclères. A quelques bien rares exceptions près, nos médecins, nos physiologistes ne se risquent par aventure sur le terrain philosophique que pour y faire chule sur chute et y étaler l'inexpérience la plus juvénile.
Au fait, la Faculté consacre aujourd'hui des docteurs qui possèdent à peine leur rudiment ; et, les choses continuant à progresser dans ce sens, on peut s'attendre à voir un jour nos écoles de médecine tomber à Fétat de simples ateliers d'apprentissage, d'où les futurs praticiens sortiront avec un bagage plus ou moins fourni de procédés et de recettes, mais l'esprit tout aussi peu orné par les lettres que celui de l'artisan actuel. Il ne faut donc plus s'étonner de
(1) Allusion à la révocation récente du savant bibliothécaire de l'Académie de Médecine, le docteur J. M. Guardia, révocation provoquée par quelques académiciens que la plume indépendante, mais un peu trop incisive de cet écrivain, n'avait pas pris soin d'épargner.
rencoQlrer chez les hommes de notre art une absence de goût el one insuffisance si générales pour tout ce qui louche aux grandes disciplines de la pensée.
Cet abandon des études philosophiques, dont les éléments de la Logique ne sont pas même exceptés, fait de iiolre monde scientifique un milieu intellectuel barbare qui est éminemment délétère aux vocations d'un ordre élevé. Cette épaisse atmosphère, par sa lourdeur écrasante, dépouille les intelligences d'élite de leur supériorilé et les rabaisse au commun niveau. Je le constate à mon très grand regret, la réelle valeur philosophique de M. Pidoux semble s'être laissé atteindre par cette influence déprim.ante.
Le savant académicien vient d'opérer une évolution radicale de doctrine, et elle n*est rien moins qu'heureuse ; le*/aliiytio,ànotreavis, eût mieux valu. Le vieux champion du spiritualisme passe décidément à l'ennemi ; et, pour couvrir ce mouvement de désertion, il a beau mettre en jeu une savante manœuvre, ce n'est pas nous qui serons dupés par son stratagème. Mal à l'aise dans la croyance spiritualiste et arrivant à comprendre,avec la plupart denos penseurs instruits, que le dualisme ontologique ne répond ni aux indications de l'observation, ni aux besoins de la raison, ce philosophe a fait un effort, très louable sans doute, mais malheureux, pour se dégager de celte ornière, A côté, se trouvait le bon chemin, indiqué, il y a déjà presque deux cents ans, par le grand Leibniz, que M. Pidoux parait tout disposé à accepter pour guide ; mais, par malheur, dans l'intervalle s'ouvrait une autre ornière, plus profonde encore et plus bourbeuse ; c'est là que notre philosophe s'est laissé choir dans son insuffisant élan vers le monadisme.
Incidit in Scyliam dum vull ¥ilare Charybdim.
LA MÉTAPHYSIQUE DANS LES SCIENCES 49
Oui, M. Pidoux a touché l'écueil du matérialisme, mais nous espérons que ce ne sera pas là un véritable naufrage ; persuadé que nous sommes que le hardi et habile navigateur saura bien se remettre à flot et rentrer dans la bonne route, notre cntique,il ne doit pas autrement la considérer,
ne sera que la paraphrase de ce cri d'ami emprunté au même poète :
Quo tantum milii dexter abis ? Hue dirige cursum. Oui, sans aucun doute, dans su récente profession de foi philosophique l'éminent rapporteur de l'Académie n'est ni plus ni moins qu'un matérialiste accoutré en spiritualiste. C'q^ï un matérialiste honteux, dirons-nous encore, tout en espérant bien ne pas désobliger ce maître respecté; car, en lui donnant ce titre, nous le mettons après tout en bonne compagnie : son illustre collègue M. Liltré n'est-il donc pas, lui aussi, un matérialiste honteux, comme les incisifs critiques de la Pensée Nouvelle le lui reprochent si vivement dans cet organe officiel du matérialisme ? 11 serait, en vérité, trop difficile d'admettre que l'esprit si fin et si éclairé de M. Pidoux se soit fait illusion sur la portée réelle de ses nouvelles convictions, et qu'il ait pris véritablement au sérieux cette création chimérique, ce monstre fabuleux introduit par lui dans la philosophie sous le nom
de SPIRITUALISME ORGANIQUE
Sans doute, c'est une pensée éminemment philosophique que celle de vouloir réunir les croyances opposées qui tiraillent l'esprit et le cœur de l'homme ; mais ce n'est pas en les prenant telles quelles et en les amalgamant toutes vaille que vaille, qu'on obtiendra le résultat désiré. Ce qu'on obtient en procédant de la sorte, c'est un produit inférieur même à ses éléments ; il semble n'en contenir que les impuretés, tout semble y être passé à l'état de scories. Non, ce n'est pas dans un mélange confus, c'est
dans un triage critique des opinions, et dans un assemblage harmonique des vérités fragmentaires fournies de part et d'autre, qu*il faut chercher la solution des antinomies doctrinales, Fépuration, le complément et la conciliation des systèmes. •
De ces deux méthodes, ce n^est pas malheureusement la meilleure que M. Pidoux a préférée ; il a pris le mauvais sentier, et c'est à cette faute initiale qu'il sera juste d'imputer toutes les erreurs auxquelles cet esprit distingué et vraiment philosophe a été fatalement entraîné en dépit des garanties, si sérieuses pourtant, offertes par son passé.
20. Quand Spiritualistes et Matérialistes le voudront bien, le vieux différend qui les divise aura son terme. Et que doivent-ils faire pour atteindre un si désirable résultat ? Ils doivent se demander d'abord quel est au juste le sujet de leur querelle, ce qu'on ne sait guère de part ni d'autre ; ensuite il est nécessaire qu'on s'écoute mutuellement et qu'on s^applique à se rendre compte des opinions et des prétentions réciproques en se disant modestement que toute la vérité comme toute Terreur, tout le bons sens comme toute la folie, ne sauraient se trouver d'un seul côté.
M. le professeur Gubler, en donnant publiquement son adhésion au Spiritualisme organique de M. Pidoux, dans une leçon publiée dans la Revue des Cours Scienlifiques (numéro du 10 avril 1869), pose ainsi la question débattue entre les ontologistes des écoles diverses :
« Entre les Sphitualistes «.dit M. Gubler, « et les Sensua^ listes, entre les Matérialistes et les Animistes, les Vitalistes et lesOrganiciens, la dissidence porte toujours sur le même point : la séparation ou la confusion de la matière et de la force. i>
LA MÉTAPHYSIQUE DANS LES SCIENCES
Assurément le savant professeur de thérapeutique de la Faculté de Paris entend le problème de l'ontologie en vrai philosophe ; mais, pour le faire entendre à ceux pour qui c'est lettre close, pour leur faire comprendre et le sens et la raison d'être de ce problème, Tutilité et la possibilité de le résoudre, l'énoncer aussi brièvement ne suffit pas ; il conviendrait pour cela de montrer l'origine et l'enchaînement des idées par lesquelles l'esprit de l'homme a été inéluctablement amené à se le poser en tout temps et en tout lieu. La Physique, la Physiologie et la Psychologie y sont arrivées toutes trois en partant de points très différents, et par autant de chemins distincts où il serait fort intéressant de les suivre. Nous devrons nous borner ici à quelques indications générales et succinctes sur ce beau sujet.
Le vulgaire, et le monde savant a son vulgaire aussi bien que le monde des ignorants, se contentait de voir tourner le soleil autour de la terre une fois par vingt-quatre heures, pleinement confiant dans l'assurance qu'il recevait à cet égard du témoignage de ses sens et du consentement universel du genre humain. Aussi ces hommes de sens commun ne manquèrent-ils pas de voir des insensés, des métaphysiciens songe-creux tout au moins, dans certains esprits qui, refusant de se tenir pour satifaits de l'évidence sensible, osèrent se demander si ce ne serait pas plutôt le globe terrestre qui tournerait sur lui-même et autour du soleil... On sait le reste.
Il y eut aussi de tout temps quelques êtres curieux et indociles qui, au mépris des clameurs du sens commun, autrement dit de la commune ineptie, voulurent porter le scalpel de la critique jusque dans les entrailles de la connaissance, afin de s'assurer si par hasard il n'en serait pas de toutes choses comme du soleil ; c est-à-dire si les choses en général ne seraient pas autres qu'elles nous semblent
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TARIÉTÉS PHILOSOPHIODBS
LA MËTAPH7SIQUË DANS LES SCIENCES
être, et si, pour la sûreté de notre conduite, il ne conviendrait pas de restreindre à tous égards Taulorité de l'apparence et de se donner un critérium plus certain.
Le grand nombre, qui compte tous les esprits réputés sensés et positifs, n'a jamais vu que ce qu'il avait ou se igurait avoir devant lui; en observateur pur, il ne s'est avisé que des objets, et n'a jamais pris garde qu'en regard de ceux-ci. et Jans l'observa.eur luiléme, uae autre réalité plus certaine encore est présente. Au fait, on ne peut voir ses propres yeux, ceux du sens intime surtout, et comment dès lors admettre leur existence, puisque l'observation ne les montre pas ? Ainsi raisonnèrent et raisonnent encore les expérimentalistes. On a eu beau leur dire que si voir suppose une chose vue (ce qui n'est pourtant pas rigoureusement exact), à plus forte raison faut-il en conclure à la présence d'une chose qui voit ; que si sentir, juger, vouloir nous autorisentdansune certaine mesure à reconnaître Texistence de choses senties, jugées, voulues, ces fails impliquent encore bien plus nécessairement l'existence d'un agent sentant, jugeant, voulant. Mais que parle-t-on de nécessUés ralionne/les aux hommes de l'expérimentalisme et du positivisme ? c'est une notion qui n'a jamais pu leur entrer dans la tête *.
1. Celle constatation, relative à Tannée 1868, trouve encore une application tout aussi actuelle et tout aussi exacte vingt-trots ans plus tard ; j'en donne comme preuve les déclarations suivantes de M. le D»" Charles Richet, professeur de Physiologie à la Faculté de médecine de Paris, qu'on trouvera consignées dans la Revue Philosophique d'avril 1891 :
« Rien • dit M. Richet, « ne vaut une bonne expérience, et les coqceplions les plus hardies sont moins qu'un petit fait bien positif. A mesure que j'avance en âge, mon aversion pour les théories, les conceptions, les vues d'ensemble, les systématisations, les principes, va en augmentant, ainHi que mon respect et mon amour pour le fait, le phénomène, l'expérience, Bref, pour terminer cette longue note, je crois que la physiologie générale existe, qu'elle a des lois formelles, fondées sur des expé^ riences indisculiibles, mais sur ce qu'on emploie le mot physiologie gé-
Les hommes de réflexion passèrent outre, laissant à leur culte aveugle ces adeptes de l'observation exclusive et bornée. En face de la notion de Vobjet^ ils érigèi^ent colle du sujet ; dans ces deux principes ils virent les deux facteurs complémentaires de toute connaissance, et ils s'appliquèrent à en déterminer les conditions respectives et réciproques, sentant bien que tel était le premier fondement à donner à la science pour la fonder sur un sol ferme.
Aujourd'hui, c'est un point acquis et hors de conteste pour les philosophes qui pensent par eux-mêmes, et jusque pour M. Littré, à savoir que le seul fait véritablement premier et véritablement expérimental delà connaissance, c'est le fait de la sensation et de la pensée ; c'est que la notion de l'objet et celle du sujet sont de pures inférences de cette donnée fondamentale, des inductions purement rationnelles et conjecturales, et impossibles à vérifier. Je le répèle, M. Littré lui-même en est arrivé aujourd'hui (et c'est un immense progrès dont nous le félicitons cordialement) à reconnaître celte importante vérité dans les termes les plus formels et les plus explicites, ainsi qu'on peut s'en assurer en lisant un article sur la Physiologie psychologique publié par cet écrivain dans la Philosophie Positive (Numéro d'avril 1866),