Ainsi, que ce premier point soit bien convenu : les
nérale, il ne faut pas se croire forcé de tomber dans la rêverie et la spéculation. »
Celte profession de foi stupéfiante n'est pas purement personnelle à son savant auteur, elle ne fait que traduire avec une rare ingénuité « l'état d'âme » de tous nos physiologistes, ou à peu près, jusqu'à l'heure actuelle, et c'est dans les derniers jours de Tan 1899 que je trace ces lignes. (Note à la â« édition.)
LA MÉTAPHYSIQUE DANS LES SCIENCES
seules vérités acquises directement et possédant une certitude entière, les seules données fondamentales de la science, la seule étoffe sur laquelle elle puisse travailler utilement, le fonds unique oi^ elle ait à puiser pour en tirer ses lumières et ses enseignements spéciaux, ce sont les faiis sabjecii/s, c'est-à-dire nos sensations, nos sentiments, nos idées. Cela posé, on comprendra que c'est dans les idées ' qui les Ggurent, el non en eux-mêmes, où ils sont absolument insaisissables, que le sujet et Fobjet devront être considérés, analysés et comparés, qu'il nous sera permis de déterminer leur loi constitutive et celle de leurs rapports réciproques. Et maintenant que trouvons-nous dans ces idées? En dernière et rigoureuse analyse, les deux notions de sujet et d'objet se réduisent à un même concept, celui de cause, de force. En effet, qu'est-ce que Tobjet, sicen*est la cause déterminante des sensations, des modifications subjectives, c'est-à-dire /a /orc^yt/t faii sentir; et d'autre part, comment définir le sujet, si ce n'est en disant que c'est ia force qui senit
Cependant, à l'idée des objets s'attache un autre caractère à eux propre, s'ajoulanl à celui de force, Véiendue ; et, ainsi déterminée, l'idée du monde objectif est philosophiquement rendue par le mot matière,
A ridée du sujet, à l'idée du moi, s'applique par opposition le nom d'esprit, quand c'est ïessence du moi qui est visée, ou celui d'âme si on l'envisage en tant qu'^/re. Et en vain chercherions-nous l'attribut de l'étendue dans notre conception de l'esprit, dans notre conception de l'âme- Mais c'est peu : en mettant cette conception dans le creuset d'une analyse approfondie, nous nous assurons de k manière la plus certaine que l'élément caractéristique de la matière lui est entièrement étranger, lui est radicalement incompatible.
Sans être à proprement parler métaphysicien, et à la simple condition de posséder le sens géométrique à un degré ordinaire, tout physiologiste se convaincra avec un peu d'attention que le fait d'un sensorium commune et d'un consensus unus suppose forcément que toutes nos sensations, émotions et volitions, sont centralisées sur un point de l'organisme cérébral, et sur un point rigoureusement mathématique. Et, en effet, comment ne pas être frappé de cette évidence que si un intervalle, si minime soit-il, existe entre deux points de perception, cela suppose à toute force deux points percevants et non plus un seul, deux centres psychiques, deux moi, deux unités, deux identités conscientes tout aussi distinctes que si elles fussent séparées l'une de l'autre par toute la longueur du diamètre terrestre ?
Il faut plaindre les intelligences assez infirmes pour ne pas comprendre que le lieu propre, le lieu exact où se passe \q je sens, le je pense, ne peut être qu'un centre géométrique, c'est-à-dire un lieu inétendu, une situation pure. N'y eût-il que l'épaisseur d'une paroi de cellule nerveuse entre un je sens et un autre ye sens, je le répète, il n'y en aurait pas moins là deux je, deux moi tout aussi réciproquement autres que Pierre et Paul le sont entre eux.
22. C'est pour n'avoir rien entendu à ce principe de psychologie mathématique, dont l'évidence pourtant est frappante, que nos physiologistes (sauf une faible exception, mais dont les plus renommés ne font point partie) se sont si bien empêtrés dans l'explication des actions nerveuses du système cérébro-spinal, dont ils ne peuvent plus se tirer. C'est vraiment pitié comme ils pataugent dans ce sujet, dont leur inexpérience philosophique fait
en grande partie k difficulté. Que d'erreurs tout à la fois psychologiques et physiologiques n'amoncèlent-ils point sous leurs pas ! L'un d'entre eux et des meilleurs (M.Longel), dans un gros traité classique dont il vient de nous donner une nouvelle édition, agite gravement la question de savoir si, Tintelligence étant dans le cerveau sans nul doute, les passions, entre temps, ne se seraient pas dispersées dans les autres viscères, le cœur, le foie, la rate, etc., etc.
D'autres n'enseignent-ils pas que le sensorium, le moi en tant que sentant, se prolonge du cerveau jusque dans la moelle, et jusque dans la queue de cheval ? Tous, ou peu s'en faut, confondent inextricablement {'impression et la sensation, c'est-à-dire le pouvoir conducteur de la fibre afférente, chose purement physique, avec le pouvoir de sentir, exclusivement propre au centre de perception et chose purement psychique. La sensibilité, pour eux, est même un quelque chose qui voyage ; ainsi, dans leur théorie des actions nerveuses récurrentes, ils ne se font aucun scrupule d'en déposséder le centre nerveux pour en doter la périphérie : « La sensibilité ne vient plus du centre (c'est-à-dire du cerveau) », a écrit un professeur contemporain des plus célèbres, et justement célèbre à bien des titres, «elle vient de la périphérie... Cette sensibilité de la racine antérieure est une sensibilité d'emprunt... La sensibilité ne pouvant plus parvenir au bout périphérique du nerf de sentiment, ne saurait passer de là au bout périphérique du nerf moteur.... » Cl. Bernabd {Leçons sur les Tissus Vivants, p. 243).
Non, on n'est pas fondé à afficher des prétentions de psysiologiste philosophe tant qu'on en est encore à commettre de ees fautes contre Va, b, c de la psychologie rationnelle.
LA MÉTAPHTSIQDB DANS LES SCIENCES g?
Arrêtés au milieu de ces belles hardiesses par quelque voix amie leur criant: garel nos expérimentalistes, qui ne soupçonnaient pas le danger, et qui ne réussissent pas môme à le voir quand on le leur montre, ne savent se tirer du mauvais pas où ils sont engagés qu'en se jetant de tout leur poids et jusqu'aux aisselles dans une méprise plus profonde encore et phisdésolante.Pour justifier leurs propositions plus que téméraires relatives au mécanisme de la sensation, ils ont recours à une témérité nouvelle qui dépasse tout : ils créent une sensibilllé sans conscience, un mode de sensation dénuée de sentiment, ei ils ne reculent pas devant la douleur non perçue ! Je n'invente rien : tout cela, et bien d'autres traits de même force, se rencontrent dans nos ouvrages classiques les plus autorisés. Voici ce que dit à ce sujet M. Lélut, un des très rares auteurs qui unissent la compétence philosophique à la science du physiologiste et du médecin :
c( Il y a une première proposition, un premier fait plutôt, que ne contestera aucun philosophe, mais que méconnaissent et qu'obscurcissent de la manière la plus étrange un grand nombre de- physiologistes. Il n'y a sensibilité que là où il y a sentiment, conscience, le moindre degré de conscience. Ce sont là notions vulgaires qu'on ne devrait pas avoir à rappeler. » {Physiologie de lapensée, par le docteur Lélut, membre de l'Institut, 2" édition, t. I, p. 101.)
Bref, une vérité évidente et que la science, nous venons de le voir, ne méconnaît pas impunément, c'est que ragent psychique, le moi, est une force inétendue, A l'école spiritualiste l'honneur d'avoir proclamé cet axiome. « L'âme , affirme- t-el le, est une substance simple, indivisible, sans étendue » ; et en cela le spiritualisme a pleinement raison. Mais le matérialisme n'a point tort non plus quand il soutient de son côté, au nom de Tobservation scientifique,que
'' Il
VAKIÉTÉS PHILOSOPHIQUES
l*élal de Vàme est solidaire de Fétat du cerveau, que les modifications mentales peuvent être liées à des modiûcations somatlques et en dépendre rigoureusement.
Post nbi jam ¥aliâis quastatum est viribus sévi Corpus, et obtusis ceciderunt viribus artus, Claudicat ingenium, délirât linguaque mensque.
* « 23. C'est ici que Fantinomie ontologique se déclare, que Fopinion des philosophes se partage entre deux thèses opposées, vraies partiellement et partiellement fausses toutes
ImI %J' %m Jm m-
Le Matérialisme affirme que,les actes psychiques ne se produisant jamais autrement que liés à des parties et à des actions matérielles,ils ne sauraient être regardés que comme un produit de la matière.
Le Spiritualisme de répliquer que Fêtre pyschique, étant nécessairement inétendu, est une essence différente de la matière, que Fespril et la matière sont deux principes distincts, tous deux premiers et mutuellement irréductibles.
La Physique, quiFaurait cru ? la haute physique, telle qu'elle est en train de s'élaborer en ce moment dans les cerveaux de nos physiciens pensants, vient mettre d'accord les deux éternels plaideurs ; elle apporte au procès une pièce nouvelle qui doit mettre fin à la discussion. Que nous disent les Faraday, les Dumas, les Berthelot, les TyndalL les Joule, lea Clausius. les Grove, les Secchi, et autre; expérimentateurs renommés ? Ils nous apprennent que toutes les propriétés sensibles de la matière se résolvent rationnellement en des propriétés mathématiques, et que, en dernière et rigoureuse analyse, la matière tout entière se résout sans résidu en un assemblage de centres dynami^ gués, de telle sorte que les corps ne sont plus autre chose
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que des composés de forces simples, de forces inélendiies.
Et à notre tour nous venons dire : S'il en est ainsi, s'il est vrai, comme nos physiciens Faltestent, que la matière a pour tout élément constitutif la force pure, la force simple, indivisible, indestructible, immortelle, pourquoi donc ne pas adhérer au dogme fondamental des spiritualistes posant en principe que le moi est une force simple, indivisible, individuelle, indestructible, immortelle?
Et secondement, puisque de par la science expérimentale il est reconnu que le principe formateur de la matière est immatériel, pourquoi les spiritualistes refuseraient-ils de se rendre aussi au vœu des matérialistes soutenant qu'il n*esl qu'une substance-principe, et que ce principe est le principe de la matière ?
Et maintenant, la matière se résolvant en forces simples, et ces forces composantes étant autant de forces-esprit, je dis que le voilà trouvé, le mot de l'énigme ontologique, que la voilà, la solution de la question, formulée par le disciple de M. Pidoux, de la séparation ou de la confusion de la force et de la matière, et tenue pour insoluble par ce philosophe et par tant d'autres î
24. Et nous ajoutons : L^Ame, envisagée par rapport au Corps, est un centre dynamique dans un assemblage de centres dynamiques organisés, FOrganisme, dont elle est le lien commun et le chef, prima inter pares. Telle est la vérité cherchée.
L'œil sagace de M. Pidoux semble avoiraperçu et entrevu d'assez près cette solution conciliatrice qui frappe à la porte de la science depuis quinze ans ; mais, au lieu d'accueillir Fétrangère et de lui prêter son crédit, M. Pidoux a tenu à nous donner un fruit de ses propres entrailles. Il
VâBlÉTÉS PHILOSOPHIQUES
a donc entrepris de refaire à frais nouveaux et pour sou compte une découverte déjà faite ; et il l'a manquée, il l'a gâtée ! Comme nous l'avons déjà dit, Thonorable philosophe n'a quitté la thèse spiritualiste que pour se fourvoyer en pleine antithèse matérialiste, tout en passant à côté et très près de Fheureuse synthèse.
Essayons maintenant de justifier cette appréciation.
2S. En nous disant que le débat ontologique roule sur le point de savoir si la force qui meut la matière est intrinsèque ou extrinsèque à la matière, M. Gubler n'avait fait que résumer le maître ; celui-ci s'était exprimé sur le même sujet dans les termes suivants :
ff II y a longtemps que je Tai dit », avait déclaré Pémineni rapporteur, « on ne faisait pas autrefois assez d*honneur à la matière. Elle n'était représentée dans l'esprit et dans la science que par l'idée d'étendue, de quantité, de divisibilité, dln^rtie ou de passivité. 11 fallait bien alors emprunter Tact i vite, la force, la vie, dont cette matière était essentiellement dépourvue, à des êtres qui en fussent distincts, qui lui fussent môme opposés. De là les pneuma, les âmes. les archées, les forces sans matière. Ces conceptions étaient une nécessité des temps, et elles ont rendu de grands services relatifs. Mais quand Leibniz eut remplacé les atomes inertes par des monades ou forces, et que partout ridée de force devint substantiellement inséparable de ridée de matière ou de quantité, on se passa insensiblement des âmes, des archées... Aujourd'hui, les savants qui ne sont pas remorqués, mais qui marchent, proclament Factivité essentielle de la matièrei etc. »
Bans ce passage, ceci est bien clair, M. Pidoux fait acte d'adhésion au monadisme, et je ne saurais trop Fen félici-
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ter. Mais, s'il a su reconnaître et nous indiquer avec assez d exactitude ce qui distingue celte doctrine du spiritualisme, a-t-il également réussi à saisir la nuance, délicate mais essentielle, qui, d'autre part, la sépare tout autant du' matérialisme ? Non ; cette seconde différence lui a échappé et la conception leibnizienne, si lumineuse et si profonde,' s est confondue dans son esprit avec un système naïvement superficiel, digne à peine du nom de philosophie.
Entre le Monadisme et le Matérialisme il y a ceci de commun sans doute que, l'un et l'autre, ils placent le moteur de la matière dans le sein, dans les entrailles mêmes de la matière au lieu de le placer en dehors ; mais le second, ne discernant dans la matière que la matière constituée, c'està-dire la masse, se décide, au mépris de l'évidence métaphysique, à attribuer à cette masse, ou, en d'autres termes au multiple, au composé, à l'étendu, les propriétés dynamiques exclusivement compatibles avec le simple, avec l'inélendu.
Réagissant avec précipitation contre celte erreur, le Spiritualisme tombe à son tour dans un autre travers : il crée le dualisme des substances, il imagine la co-existence de deux principes primordiaux irréductibles l'un à l'autre, celui-ci simple, actif, conscient, celui-là ayant pour caractère 1 étendue, l'inertie, l'impassibilité.
Réduisant ces deux prétentions adverses à leur part respective de vérité, le monadisme sait les concilier et donne la pleine solution du problème grossièrement ébauché de part et d'autre. Avec le spiritualisme et la raison métaphysique, .1 admet pleinement que la spontanéité et la subjectivité, c'est-à-dire la force et l'esprit, ne sauraient être eflel contingent d'un certain concours éventuel de parties, ce concours de parties étant forcément lui-même l'effet d une impulsion antérieure qui les a rapprochées et mises
en jeu, et la pluralité des parties d'un tout étendu à la Jm d«,„e\ o. supp».',. ,«.n« d. s.jc., d..nUé consciente, impliquant de toute nécessité, ainsi que nous l'avons indiqué précédemment, un nombre de sujets, un nombre de consciences individuelles distinctes, égal à celui de ces mêmes parties. Mais, au lieu de concevoir comme extrinsèque à la matière cette entité sans étendue appelée force, appelée esprit, le monadisme en fait VélénZ infinilésimal de celle même matière, latome absolu ; et, altestant par là Tunitéde substance, il donne aussi satisfaction au matérialisme dans ce qu'if a de légitime.
Ayons recours à une similitude familière pour essayer de rendre sensibles pour tous ces abstractions pures où beaucoup de bons esprits peu exercés à penser en mélaphy^ siciens pourraient ne voir que des subtilités oiseuses.
L'eau n'est-elle pas liquide ? Et n'cst-il point vrai qu'elle éteint les corps enllamméset qu'elle n'est pas inflammable ? — Oui, sans contredit.
El, d'un autre côté, ne savons-nous pas tout aussi certainement par l'analyse expérimentale que Peau est formée entièrement par la réunion de deux gaz dont l'un est le comburant le plus énergique, dont l'autre est combustible au plus haut degré? — Ceci encore, répondrez-vous, est incontestable.
Eh bien, si, ayant uniquement égard à la première de ces deux vérités, quelques esprits, étrangers ou aveugles aux révélations de la chimie, allaient en conclure que tout principe gazeux et tout principe combustible ou combu- Lt sont nécessairement, absolument, essentiellemenl étrangers à l'eau, n'auraient-ils pas tort?
Et si, de leur côté, envisageant le deuxième fait isolément — et sans se préoccuper de le faire concorder avec cette autre évidence logique et sensible, que l'eau est li-
LA MÉTAPHYSIQUE DANS LES SCIENCES
quide et ne saurait être gaz, qu'elle est impropre à brûler et à être brûlée, et ne saurait en même temps être apte à la combustion — d'autres en allaient tirer cette conséquence, qu'à la nature de l'eau appartiennent véritablement et réellement les trois qualités de gaz, de comburance et de combustibilité, ne tomberaient-ils pas à leur tour dans une méprise grossière ?
Donnons maintenant la parole, dans cette controverse supposée, à une troisième opinion, celle de l'expérience et de la raison unies dans une fraternelle entente. Elle nous dira : <( L'ambiguïté des mots et le vague des idées font ici toute la difficulté de la question. Que l'élat gazeux, la comburance et la combustibilité soient inùnnsêques h VesiU, cela est vrai, mais dans ce sens seulement que ces qualités appartiennent aux éléments de l'eau ; et cela est faux si par cette assertion on entend attribuer à l'eau elle-même, à l'eau en tant queau, à l'eau constituée, les propriétés de l'oxygène et de l'hydrogène constituants. »
Dans ce cas fictif, une telle distinction est-elle une vaine subtililé, est-elle inutile? — Assurément non, répondrezvous tous. Eh bien, cette nécessité si'bien sentie, si nettement comprise, de distinguer avec précision entre le" corps composé et ses éléments, quand il s'agit de décider si certaines propriétés sont intrinsèques ou extrinsèques à ce corps, lui appartiennent ou ne lui appartiennent pas, cette nécessité de méthode est la même, elle est tout aussi réelle et tout aussi impérieuse, quand il s'agit de se prononcer entre l'école qui assigne à la matière les pouvoirs moteur, vital et psychique, et l'école qui fait résider ces attributs dans une substance différente et séparée de la matière.
De même que les propriétés de l'hydrogène et de l'oxygène sont à vrai dire en l'eau (puisqu'elles appartiennent aux éléments essentiels de Teau), sans être pour celaattri-
YARIÉTÉS PHILOSOPHIQUES
LA MÉTAPHYSIQUE DANS LES SCIENCES
buables à l'eau, en tant qu'eau, — pareillement, c'est au principe de lamatière, mais non à la matière même, non à la matière en tant que matière, que sont proprement et inlimemenl attachées les veiius de motricité, de vitalité et de subjectivité ; et c'est ainsi que, en faisant de ces vertus, l'un, des propriétés matérielles, Tautre, des puisssances extra-matérielles, le matérialisme et le spiritualisme restent tous deux à côté de la vérité, Fun à droite, Tautre à gauche.
26. Or cette distinction de l'ontologie, fondamentale et suprême, moyen unique de délier le nœud gordien de la philosophie, cette distinction, base d'une doctrine synthétique qu'on voit déjà poindre dans la sagesse grecque, dont le germe fut plus tard réchauffé dans le génie de Leibniz, et que Fauteur de ces lignes (on me permettra de le dire en passant) s'applique depuis vingt ans avec persévérance à développer et à mûrir; — cette distinction lumineuse devant laquelle nombre de difficultés réputées insurmontables de la haute physiologie tombent comme par enchantement; cette distinction, qui est le grand critérium du moeadisme et le secret de sa puissance, M. Pidoux l'ignore, il ne Fa pas soupçonnée. Armé de ce souverain instrument i*aBaly8e métaphysique, le soi-disant disciple de Leibniz, rencontrant dans le sujet de son Rapport un essai de psychologie physiologique, avait l'occasion belle, certes, pour faire bonne et éclatante justice des lourdes, des scandaleuses erreurs que le matérialisme de nos physiologistes en renom fait pleuvoir comme des pavés sur le berceau de cette jeune science. Devenant pur matérialiste sous le nom cauteleux de spiritualiste organicien, notre philosophe s'est hâté d'oublier le peu de philosophie saine qui s'enseigne dans Fécole dont il fut longtemps une des lumières.
impatient qu'il était sans doute de se placer à la hauteur de ses nouveaux condisciples et maîtres. Non seulement il n'a pîis dirigé les vifs rayons de la synthèse monadiste sur les questions qu'il a eu à examiner à la suite de ses candidats, mais il a éteint les quelques lueurs que ces questions recevaient de la métaphysique spiritualiste, et il a répandu sur elles la nuit noire du matérialisme, cette négation de toute philosophie.
Venons aux prouvas.
27. Si (comme le docteur Lélut le fait si judicieusement remarquer dans un passage cité plus haut) si, dis-je, il est une vérité pleine d'évidence pour tout esprit non absolument étranger à toute connaissance philosophique, s'il est une vérité qui fut claire et irrésistible pour l'intelligence de M. Pidoux avant sa chute, c'est assurément ({uq sentir suppose un sujet sentant, c'est-à-dire un moi percevant une modification spéciale de soi-même appelée sensation ; c'est que, sentir ou avoir une sensation sans percevoir cette sensation, sans en avoir conscience, c'est une criante contradiction dans les termes, une impossibilité logique, une absurdité.
Une autre vérité que nous croyons avoir établie dans cette étude, et qui longtemps fit partie du credo de M. Pidoux, c'est que le siège intime du consensus, de la conscience, du moi, du centre sentant et pensant, ne saurait occuper plus d'espace que n'en occupe le centre géométrique d'oii émanent, où ont véritablement leur pied, tous les rayons générateurs d'une sphère réelle quelconque.
Cela dit, laissons parler le ( Spiritualisme organique ».
Il s'agit de certains états anesthésiques ; le Rapport les apprécie ainsi : « Dans ces cas », y est-il dit, a certaines par-
VAEIÉTÉS PHILOSOPHIQUES
lies ont souffert, ont senti selon leur degré de puissance, mais l'individu n'a pas assisté à sa souffrance. »
Ainsi, voilà un individu qui reste étranger à sa souffrance, c'est-à-dire qui ne la sent pas ; et M. Pidoux ne se doute même pas de la contradiction qu'une telle proposition implique. Il n'a aucunement l'air de se douter que si la souffrance dont il est question est véritablement la souffrance de l'individu, v sa » souffrance, c'est que l'individu la ressent, la perçoit, en a conscience (c'est tout un) ; et que, s'il n'en a pas conscience, s'il ne la perçoit pas, s'il m n'y assisie pas m, c'est qu'il n'est point le sujet de cette souffrance, c'est que cette souffrance n'est point sienne.
Revenant sur cette pensée et s'y appesantissant, l'auleur ajoute :
« Encore une fois, il (le sujet) a senti dans ses nerfs, mais non dans ses hémisphères, puisque ceux-ci étaient ..»,h«s, .. ,u. 1.3 premier.'™ Laie.. p„. J. I. répète donc, il n'a pas personnellement perçu sa souffrance. »
Je sens une souffrance dans mes nerfs : c'est ma souffrance ; et je ne perçois pas personnellement cette mienne souffrance, qui, par conséquent, n'est pas mienne... î
Je suis plein de respect pour l'éminent rapporteur, mais avec tout mon bon vouloir je ne puis étendre le bénéfice de ce sentiment à un si déplorable discours ; la critique ne saurait être trop sévère pour un si complet oubli des vérités premières de la psychologie et de la logique.
28. Que penser encore et que dire du discernement philosophique qui a dicté la nouvelle classification psychologique ainsi présentée : « Nous admettons », dit le Rapport, <i trois grands centres superposés l'un à l'autre, placés
Là MÉTAPHYSIQUE DANS LES SCIENCES
pour ainsi dire suivant une progression décroissante... Audessus de tout, le Moi ; puis, au-dessous, les Instincts avec les facultés du second ordre, ensuite la Moelle. »
Le Moi, les Instincts, et la Moelle^ deux termes psychologiques, dont l'un est partie de l'autre, et puis un terme analomique, et tout cela disposé sur la même ligne « en une progression décroissante », comme autant d'unités de même nature, comme autant de notes successives d'une môme gamme.. ! Voilà où mène le matérialisme.
Ailleurs, le Rapport s'exprime ainsi :
« La physiologie moderne nous montre l'âme ou la substance psychique se prolongeant par les nerfs jusqu'à l'âme ou à l'unité de l'encéphale sans la moindre discontinuité. »
Dans cette phrase, l'âme nous est donnée tout à la fois comme une substance qui se confond avec la substance nerveuse et se répand avec elle dans toutes les parties du corps, et puis comme rimité de l'encéphale^ unité jusqu'à laquelle ces parties du corps remontent !..
Critique soumis à la vérité et placé ici en face d'un devoir supérieur à ma vertu, je n'ai que la force de m'écrier : « (Ju on me ramène aux galères ! »
29. Aux matérialistes de la physiologie expérimentale constatant de véritables points sensoriels, volitifs et intellectuels dans le parcours du cordon médullaire, et ne trouvant d'autre explication à ce fait que dans la supposition incongrue d'une sensibilité, d'une volonté, d'une intelligence diffuses — telles qu'un liquide dans une éponge — à travers tout le tissu de Taxe cérébro-spinal, et qui seraient conscientes seulement dans les lobes cérébraux ;
Et aux métaphysiciens spiritualistes niant a priori ces
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VAllIÊtÉS PllILOSOPlIIQiES
résultats de l'observation sur ce qu'ils impliqueraient Fabsurde conclusion anlipsychologiquc qu'en tirent les observateurs, Nous réponilrons ici comme nous Favons fait ailleurs
tant de fois :
L'axe céphalo-rachidien, dirons-nous, est une chaîne de centres nerveux, de peiiis cerveaux (c*est M. Cl. Bernard lui-même qui les caractérise ainsi),dont chacun possède son centre psychique individuel distinct, son moi propre, moi senlani, voulanl,et conséquemment percevant etconscient. Cela posé, ce qui fait dire aux expérimentateurs que ces centres médullaires sont sensibles, intelligents et volontaires (M. CI. Bernard affirme encore tout cela), mais incomcienis^ le voici : Observant que les modifications intimes de ces centres de sensation et de volition ne sont point perçues par la conscience do centre capital siégeant au cerveau, par ma coascience, on en conclut qu'elles ne sont point conscientes, qu'elles ne sont point perçues par ces centres inférieurs cux-môaies, qui seuls en sont les sujets! Les sensations et les volitions du simple soldat, incorporé dans les rangs de sa compagnie comme un ceutre spinal dans la colonne médullaire, sont inconscients aussi pour le moi du capitaine; s'ensuit-il que l'âme de ce subordonné ne soit pas consciente vis-à-vis d'elle-même ? qu'elle ne soit pas un moi, une âme douée de tous les attributs essentiels qui tonsiiluent l'âme du chef? Poser une telle question serait puéril : la résoudre négativement serait insensé.
Notre philosophie a depuis longtemps résolu l'apparente contradiction quiéclate ici ent. l'expérience physiologique ctla raison psychologique; elle a fourni le mol d'une énigme que le spiritualisme élude en niant un fait d'observation indéniable, et devant laquelle le matérialisme échoue plus tristement encore en sacrifiant la logique, sans scrupule
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aucun, à ce fait expérimental, fait bien observé sans doute, mais mal compris, mais inintelligemment interprété. Ce mot, dont nos grands physiologistes se riaient naguère, et que maintenant ils se mettent à bégayer à Tenvi, il s'écrit ainsi : PolyzoÏsme ^
30. Une des faiblesses de M. Pidoux, c'est de ne pas avoir le courage de sa conversion matérialiste et de s'ingénier à la dissimuler sous un masque de spiritualisme. 11 a recours, dans ce but, à mille expédients qui tous consistent à abuser des mots, à altérer et à intervertir la valeur consacrée des dénominations philosophiques et dos catégories doctrinales. Quelques citations, qu'il serait aisé de multiplier, vont donner une idée des efforts déployés dans cette tentative.
« Nous restons donc », dit le Rapport, « dans la pure observation ; mais c'est justement ce qui contrarie le spiritualisme abstrait. On est matérialiste à ses yeux quand on croit que le cerveau est Forgane du sens intime, de la pensée, du moi, le centre nerveux générateur des idées et des déterminations volontaires. »
Le spiritualisme a le plus grand tort, sans doute, si, au mépris de Fexpérience, il lui plaît de soutenir que l'exercice de l'activité psychique est indépendant des organes ; mais ce tort ne donne pas raison au matérialisme quand, à son tour, celui-ci nous vient affirmer que la matière vésiculaire du cerveau pense, qu'elle engendre la pensée,
1. Ceci s'écrivait en 1868 ; depuis lors la doctrine du Polyzoïsme a achevé la conquête du monde physiologique et médical, et du monde psychologique. En 1892 TAcadémie des Sciences couronnait cette doctrine sur ma tête en m'atlribuant le prix Lallemand, et dans sa séance du 4 mars 1895 elle lui rendait encore en ma personne un hommage officiel par Torgane de M.Edmond Perrier, professeur de zoologie au Muséum (N. de la 2*" éd.).
qu'elle la sécrète. U puissance qui s'applique au levier pour vaincre la résistance^ peut-elle donc être appelée le produit ou la fonction de ce levier? Non; l'effet du le vior, la fonction d'un tel organe^ c'est de permellrc à une force d'agir sur une autre force dans un sens déterminé. Pareillement de l'organe cérébral : il est le levier au moyen duquel le moi ou force psychique est modifié par les agents externes et les modifie lui-môme à son tour.
Mise en rapport et modification réciproque de ces deux pôles dynamiques par rintermédiaire du cerveau, c'est en cela que consistai cela que se réduit véritablement la fonclion de « l'organe de la pensée » ; attribuer au cerveau la génération même, la création, la sécrétion de la force peusanté, est donc une inexactitude grave, une méprise grossière que M. Pidoux a acceptée de confiance de ses maîtres en matérialisme, mais qu'il aurait su rejeter peut-être s'il avait accordé l'honneur d une lecture attentive à certaines études sur la théorie de l'Organe et de la Fonclion, qui furent respectueusement mises sous ses yeux en leur temps.
LA MÉTAPHYSIQUE DANS LKS SCIENCES