LA TETE
Après cinq jours de marche languissante, semée de continuels repos, une grande amélioration se marqua chez les blessés orientaux. L'étape du sixième jours fut sérieuse et ils purent espérer revoir le campement de la tribu avant la fin de ta débutante lunaison. Premier debout, le chef n'avait jamais une plainte. Il supportait la meurtrissure de son épaule en robuste et stoïque vieillard dont les souffrances locales n'influencent pas l'organisme entier. Chaque soir, chaque matin, il visitait, pansait les blessures de ses hommes
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et la sienne, y appliquait les simples connus pour écarter l'inflammation et récitait des paroles plus bienfaisantes que le baume.
Le jour, silencieuse et farouche, Elem suivait la troupe ; mais elle s'éveillait fréquemment la nuit, se souvenait et pleurait. Le grand Nomade manquait à son àme de primitive ; la face blanche aux énergies douces, les larges épaules, les muscles impérieux. Et les colères, les allégresses, la supériorité intellectuelle de l'œil bleu, les préoccupations d'art et de travail, tout émouvait sa chair en fleur, émouvait les affinités des races aux mélanges propices. Elle soupirait d'amour, tandis que les heures tournaient au firmament, rêvait d'évasion avec la crainte d'être immolée par ses frères .
Déjà, ils prenaient ombrage des louanges qu'elle accordait au Pzânn lorsqu'ils la questionnaient. Le chef seul, interrogateur pensif, suivait une tranquille enquête. Les détails sur la force, l'agilité et davantage encore, sur Tin-
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dustrie, l'art de l'homme fauve, sur les mœurs de la contrée lointaine, il les recueillait avec ferveur. Ses haines apaisées par l'âge se noyaient à l'attrait de l'énigme. Il regrettait qut le grand homme blond n'eût pas été capturé. Peut-être savait-il jusqu'où s'étendait la forêt, d'où venait le fleuve, où la terre touchait au ciel.
...Plus féroces de mœurs, moins artistes que les grands Dolichocéphales des plaines occidentales, les Orientaux avaient de bonne heure accepté les hiérarchies saintes. Sur les terres fertiles de 1 Est, ils avaient le rêve du> pasteur, immobile et monotone. Leur organisation sociale était plus parfaite; mais ces races n'avaient pas l'avenir des races plastiques, volontaires, travailleuses et individualistes d'Europe.
Nomades et chasseurs, les Orientaux tiraient déjà profit du végétal, ils préparaient des pâtes farineuses avec des graines diverses et réussissaient ainsi à augmenter leur stabilité.
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Des récoltes de foin leur permettaient de nourrir quelques troupes de chevaux et de bœufs asiatiques, maintenus prisonniers dans des enclos, car la bête à peine domptée se refusait aux domestications régulières et ne pouvait servir qu'à la nourriture.
Tout cela, et la fertilité des terroirs, rendait les courses des Braehycéphales d'Asie moins vastes que celles des Dolichocéphales d'Europe. Dans leurs forêts, une faune de transition habitait où se retrouvaient des espèces déjà émigrées de l'Occident, des variétés rares de singes, des chacals, des daims mêlés aux bêtes des steppes froides, mammouth, ours, hyène, aurochs, urus, bœuf musqué. Par les frimas commençait l'exode des singes, des chacais, des daims, vers les grands bois du Midi ; l'été les ramenait.
Aux Savanes de TEst, les Asiatiques avaient fait alliance avec le chien dont les village» s'espaçaient largement, ie chien moins vaincu
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que l'anthropoïde, fort de discipline et d'intelligence et qui menait avec l'homme la lutte contre les grands fauves, aidait à chasser l'unis ou le cheval sous réserve d'une part au butin. Comme l'homme, les chiens avaient compris le bénéfice des sociologies, ils avaient l'assemblée délibérante, l'armée mâle, les chefs blanchis sous l'épreuve du temps... Par les âp;es légendaires, ils furent l'ennemi terrible de la race naissante. Déjà le père du Néanderthal broyait la face du lion et domptait le Dino- , thérium aux défenses inversées, déjà la terre tremblait à sentir les pas ralentis d'un rêveur
Cde la genèse civilisatrice ébauchée aux mondes de l'insecte, que le chien défendait encore son règne. Et qui pouvait prévoir l'issue, puisque l'anthropopithèque s'attardait aux groupements familiaux, à la horde primitive, tandis que l'autre confédérait ses tribus, élargissait la patrie, levait des armées, fortifiait ses villes
et enseignait ses enfants !,..
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Les vieillards chenus, sagesse des tribus nomades, surmontaient l'instinct farouche, pleins d'émulation dans l'enseignement des connaissances, pénétrés du mystère des choses, tentant des explications primitives sur les phases de la lune, la course des étoiles. On leur devait l'alliance avec les chiens, et ils encourageaient les tentatives d'apprivoisement sur les insectes, les oiseaux, l'urus, le cheval, l'ours, le loup. Cela tenait une grande place dans leurs annales. Ils savaient le caprice des bêtes et que, si quelques-unes cèdent à la force, d'autres préfèrent la mort à la contrainte. Ils allaient à des distances considérables voir la tribu des Pluies où le sorcier Nadda élevait des abeilles, la tribu delà Lune où un jeune guerrier montait sur le dos des étalons, la tribu du Tonnerre où trois ours vivaient parmi les hommes.
Le chef oriental, à ces souvenirs, sentait croître son dépit de n'avoir pas connu Vamireh. Avec ces géants blonds, hardis et industrieux,
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combien la paix eût été préférable 1 Les deux peuples lointains communiquant à travers la distance auraient élargi le patrimoine de l'homme. Les parages inconnus seraient explorés ; l'ouverture du grand abîme, le pays des éléphants cornus, la bête des eaux, le serpent monstrueux, tout ce que la légende contait depuis des siècles.
Il protégea la jeune fille. Non seulement il interdit toute violence à son égard, mais encore il lui accorda pleine liberté d'allures. De jour, de nuit, il la laissait errer, soit qu'elle prît les devants où qu'elle s'attardât, et il réprimait la mauvaise humeur de ses hommes d'une manière si ferme qu'ils n'osaient plus dire un mot. Elem fut reconnaissante au bon sorcier. Avec les jours son chagrin mûrissait tel qu'un fruit au soleil d'été. Dans la solitude elle levait les bras vers l'Invisible, suppliait, priait. Ses yeux attentifs exploraient le fleuve, le fleuve ami où la barque du Pzânn durant des semaines
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l'avait emportée. La vue des plantes aquatiques, des brumes errantes à l'horizon 1 enivrait et l'étouffait. Une soif de mourir, un profond instinct de survie, du sang trop rouge et trop vivant prêt à jaillir des veines, un esprit de révolte et de folie, ces choses, fondamentales encore à nos amours, la rendaient trouble, mortellement amante et désespérée.
Pourtant, au septième jour, il vint une accalmie.
Dans les brumes de l'aube, parmi les roseaux, elle crut apercevoir le canot de Vamireh. C'était loin et diffus, mais par toute son énergie de primitive, elle se persuada de la présence du Pzânn. Plusieurs fois, durant la marche, elle faillit se perdre à battre les fourrés, à s'attarder sur la berge. Distraite et songeuse quand arriva l'heure du sommeil, elle ne put dormir, et sous ses paupières entrecloses son regard fouillait la Ténèbre.
XJV