‹ VarimehChapitre 14 sur 20 · RENFORTS · texte numérisé non relu

RENFORTS

L'aube s'élargissait par-dessus la forêt et le vieillard restait indécis encore. Il était désormais impossible de lutter avec certitude contre l'homme fauve ; sa force très supérieure achopperait le combat ouvert, toute embuscade échouerait devant sa prudence. On ne pouvait prendre du renfort aux tribus, distantes de plus de deux semaines de marche. Reconnaître le territoire ennemi, y mener au retour une armée ? Mais quelque obstacle

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infranchissable ne se dresserait-il point? La forêt avait-elle une fin ?

Longues furent ses prières et les rites qui faisaient chanter sa pensée. Aux flammes pâlies des bûches, aux arabesques des ramures, son regard chercha le défaut de l'énigme ; mais il ne dit rien : la sagesse des Tribus veut que le chef prudent agisse sans faire hésiter le caprice inexpérimenté des jeunes. Il ramassa ses armes; il étudia la direction de l'ombre, observa le vol de certains oiseaux, puis entraîna ses compagnons.

Tous connurent bientôt qu'ils marchaieut vers le Sud. De grandes plaines s'étendaient par là jusqu'à de hautes collines, des plaines infécondes où de rares explorateurs s'aventuraient : c'était le territoire des chiens. Un peu plus au Levant, en six étapes d'une journée, on eût pu joindre des tribus amies. Les jeunes s'étonnèrent, mais sans une parole. La journée coula, rompue de brèves haltes, jusqu'au

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soir, on garda l'orientation. La nuitée fut rude, une pluie torrentielle se déversa sur la forêt quatre heures avant l'aube. Le feu s'éteignit, les corps ruisselants grelottèrent à tous les souffles. 11 fallut construire un abri et la lumière était déjà abondante avant qu'on repartît.

Fauves, les quatre hommes ne se parlaient plus. Une férocité émanait des choses : la pluie perçait tout ombrage, la terre enchaînait le pied dans des glaises lourdes, la rôderie des botes par les halliers menaçait âprement, une bande de loups à dislance commença de suivre en prévision d'une agonie, les serpents se multiplièrent suspendus effroyablement aux branches. La crainte de l'hiver fouettait les appétits : il fallut disputer aux loups une biche abattue. La nostalgie des cabanes et des grottes filtra dans la poitrine des Orientaux, toule la grâce du foyer et du rêve les requit. Seul, le vieillard, impénétrable, courbait sa

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nuque sous les averses, acceptait le sort contraire.

La deuxième nuit fut surtout froide ; heureusement ils découvrirent un autre désert, à l'orée duquel ils parvinrent à tenir un feu de brindilles. De bonne heure on se remit en route et la mousse des arbres, des vols d'oiseaux dirigés vers les plaines suffirent encore à l'orientation. Elle se faisait moins sûre pourtant : des haltes nombreuses s'imposèrent. Les jeunes gens s'entreregardaient furtifs et sombres ; ils se tournaient vers l'Est avec obstination : vers la huitième heure, ils commencèrent d'échanger des paroles basses, et il apparut qu'un levain des révolte les animait.

Cependant, toujours, le vieillard marchait, robuste et fier. Il lui arrivait de penser tout haut, gravement, et même de rire avec une sorte d'enthousiasme. Sagàce, dans le primitif de ces âges, il semblait qu'il eût ifa vue loin-

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taine et double, une voix révélatrice dans son intimité.

Le soleil, au milieu du jour, perça les nues. Une brume monta de la terre avec une senteur tiède très douce. Le vieillard étendit les mains, cria des prières vers l'astre, puis se tourna vers ses compagnons :

« Qui a le droit de se dérober à l'obéissance? Si le Conseil veut ta cabane, tu dois ta cabane; s'il veut ton bras, tu dois ton bras; s'il veut ta vie, tu dois ta vie. Ne suis-je pas, malgré l'âge, le plus fort de nous et le plus avisé? Vos cheveux n'ont pas blanchi et les Esprits ne vous parlent pas encore ! Courbez votre orgueil ou il vous adviendra de grands mauxl »

Alors le repentir et la terreur emplirent l'âme des jeunes; ils se prosternèrent et connurent une fois de plus l'autorité de l'expérience. Le chef annonça que dès le crépuscule on atteindrait la lisière, ce que la présence dea

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grands quadrupèdes migrateurs, amis de la plaine, confirma. La sécurité reparut et l'espoir, malgré la pluie, la forêt obscure où des fauves nocturnes erraient plus nombreux. Six loups périrent sous les flèches empoisonnées ; le reste s'éparpilla; l'homme sembla reprendre le sceptre.

Mais les cataractes tombèrent plus dru, un vent impétueux se rua sur les arbres ; les bêtes surgirent de l'ombre, inquiètes, et le groupe des hommes, malmenés, redevint lamentable. Les loups se regroupèrent, le rire des grandes hyènes s'accentua sous bois. L'approche du soir doubla les voix hostiles, la clameur des vies haineuses. Les Orientaux prirent le trot. Le souffle des loups haletait derrière eux, le vent les aveuglait du vol des feuilles mortes. La paupière de la nuit chut rapide dans la tourmente. Alors le chef s'arrêta.

Le loup aux prunelles de phosphore fermait davantage son cercle. Il hurlait, ses lèvres

levées sur des crocs aigus. On avait peu de flèches, le feu impossible. Il fallut bien se résigner à marcher de nuit avec d'infinies prétautions. D'ailleurs, la lisière était le salut. Lentement, tenant les loups en respect à coups de sagaie, les trois Asiatiques poursuivirent leur chemin...

A la troisième heure des ténèbres, la neuvième depuis midi, ils aperçurent l'éclaircie s'ouvrant sur la plaine. Le chef formait 1 arrière-garde, plein de résistance dans ses fibres sèches, médusant encore la horde confuse des loups, mais près de succomber.

Aux clameurs victorieuses des hommes, au loin, des abois répondirent. Les loups hurlèrent dans une profonde angoisse : puis on entendit une battue des halliers, le frôlement de centaines de corps invisibles, de brusques jappements et la défaite des loups, leur fuite au milieu des grondements de rage, des cris

de massacre et d'agonie.

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Alors, tranquilles, les Orientaux atteignirent la limite sylvestre : en troupe, sous la conduite d'un capitaine, les chiens alliés y attendaient leurs amis.

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LA. PLDIE

On approchait de la période diluvienne d'été qui venait tous les ans couvrir le ciel quaternaire. Alors le vent fraîchissait, le froid souvent tuait la fleur ou le fruit sur la branche et d'immenses famines consécutives exterminaient les frugivores. Les rivières et les fleuves débordaient. L'homme cloîtré aux grottes du haut pays, approvisionné, hibernait, passait les heures à construire des outils et des armes.

Vamireh, en prévision de ces jours néfastes, pagayait tout le jour. Elem, soumise, conquise, aidait. De la chair d'élaphe cuite ser-

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vait à l'alimentation. Il s'y ajoutait des fruits sauvages, des racines fraîches, des œufs dérobés aux nids tardifs. Vamireh veillait Elem tendrement et leurs nuits sur les berges fluviales avaient l'immense poésie des enfances. Ils vivaient bien abrités contre le torrent des pluies : le canot soutenu par quatre piliers servait de toiture, la peau du spelaea fermait le côté du vent, de larges ramures débordaient partout sur les côtés. Et ce fut en ces jours que le grand nomade d' Occident devint l'époux de la fille des Contrées inconnues...

La pluie crépitante, le grand bruissement de la forêt criblée par l'invasion des gouttes, déjà cela contait l'hiver et la joie du Refuge. La première froidure confirma le pronostic. Vamireh, dépouillé en faveur d'Elem, grelotta sous la bise précoce. Il dut dépenser la matinée du lendemain à découvrir quelque bête à fourrure. Un ours fut pris à l'embuscade, ïe cœur traversé d'un coup de sagaie. Sa cer-

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velle, jointe à la cervelle et à la moelle d'un renne, servit à oindre la peau au préalable bien grattée, débarrassée de se3 graisses et de ses tendons.

Dès lors, ils furent tous deux au chaud pendant le sommeil. Elem, ravie du confort, riait doucement, infiniment confiante. Mais Vamireh gardait le souci des grandes pluies proches. Elles rendaient la forêt inhabitable. Les fauves, plus agressifs, les hordes de loups aux faims dangereuses, allaient amplifier la lutte sous les halliers. Aux combats perpétuels les armes seraient brisées. Il faudrait, durant des semaines, séjourner en quelque grotte pour refaire des harpons et des sagaies, sans compter la rudesse nocturne aux campements volants, les féroces averses sous le ciel découvert.

Pour peu que le début de la période diluvienne fût doux, on atteindrait les grottes vers la fin de juillet, mais en se hâtant, en employant toutes ses journées. Vamireh n'y man-

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qua : de i'aurore au crépuscule sa main vigoureuse tourna la pagaie. Malheureusement des avaries survinrent à la pirogue et il fallut dépenser trois jours à un soigneux radoubage. Enfin, on reprit l'eau. Le fleuve gonflé se teignait de limon, débordait déjà ses rives les plus basses. Le courant s'opposait davantage; il fallait tenir la côte ; de gros troncs flottants menaçaient et de terribles algues embrouillaient leurs écheveaux.

Elem passait la grosse partie du jour enfouie sous la fourrure, dans la stupeur de l'eau filante Le repas était sa principale occupation. Pour le prendre, on amarrait la barque dans quelque havre. Grâce à une provision de brindilles mise à couvert, le feu flambait assez pour achever de cuire une portion d'élaphe, un palmipède, un poisson harponné en route.

Le climat sec et froid des temps de la Madeleine aux steppes d'Europe, quoique adouci dans l'Orient méridional, comportait aussi,

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néanmoins, la subite reprise du froid avant l'équinoxe d'automne. Cette reprise donnait lieu à des migrations partielles parmi les singes, les daims, les chacals, les rongeurs, les oiseaux palmipèdes et échassiers. L'Anthropoïde, alors, reculait vers le tropique, tandis que les hordes du mammouth arrivaient plus nombreuses, et que les pères de l'éléphant indien, les fils du grand anticus de Chelles descendaient les monts.

Vamireh parfois arrêtait sa pagaie quand arrivait sur les bords du fleuve une troupe de daims ou de chacals en route; mais il se passionnait véritablement pour l'exode du singe à quelque défilé où, par des îles, il pouvait de cime en cime gagner l'autre rive. S'écoulant par centaines avec des clameurs d'orage, on les voyait se balancer, bondir à vingt coudées, rattraper la branche et de nouveau bondir. Leur face grimaçait comme mue par des idées. Us avaient des gestes tout humains, se grat-

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tant le front, s'épouillant, assis sur le derrière, épluchant du doigt et de la dent quelque fruit. Leurs oreilles bien ourlées, leurs yeux àla visée très droite, l'adresse, l'intelligence de leurs mouvements charmaient Vamireh à l'extrême.

Il arriva qu'une mère furieuse lança son petit sur l'herbe. Le jeune singe blessé gémit en vain ; les autres parurent peu soucieux d'encombrer leur colonne d'un invalide. Emu, le grand Nomade courut ramasser l'enfantelet. Il le trouva geignant, ses paumes appliquées à la poitrine. Mis au chaud, des fruits proches, la bête fut gentille. Elle aimait dormir au giron d'Elem, s'installer sur l'épaule de Vamireh, puiser de l'eau dans sa main, quereller son image dans les flots, et rien qu'à la voir, mobile, pleine de caprices, attachée à de menus jeux, le cœur de Vamireh se dilatait.

Etait-ce une race d'hommes-nains ? Sur ce point il interrogea Elem et sut qu'on ne leur connaissait pas de langage, qu'ils vivaient

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comme des animaux. Cependant elle parla de l'homme des arbres, constructeur de huttes, et Vamireh se souvint de l'être aux yeux d'ambre, aux cheveux rares, au corps velu rencontré naguère.

Un jour, à l'heure où le rouge indécis tremblant dans la clarté annonce le coucner de l'astre souverain, Elem poussa un cri, la pagaie du Pzânn cessa de remuer les flots. Sur la rive droite des hommes avaient paru, ils étaient bas de stature, courbés, et sur leur visage une laideur triste et humble s'immobilisait. Armés seulement de l'antigue massue, des cheveux noirs disposés par petites houppes leur descendaient jusqu'au menton.

— « Ce sont les « mangeurs de vers », murmura Elem avec dégoût. L'été, ils pénètrent aux Forêts et se nourrissent des bêtes mones cachées dans les coquilles ; au temps des pluies, ils descendent au bord de la mer et nulle tribu sacrée ne tolère leur voisinage \

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En fièvre, Vamireh observait les « mangeurs de vers ». Leur mâchoire proéminait, leur front coulait en pente douce jusqu'à d'énormes arcades à sourcils, l'arrière de leur tête, démesuré, semblait trop lourd, leurs reins ne cambraient pas et ils s'étayaient sur la massue pour assurer leur marche. Quelque temps, parmi les piantes aquatiques, ils cherchèrent des racines, des fruits à pépins, et tous déposaient leur prise sur un tas devant le chef de la troupe. Déjà, au long de leur route, ils avaient amassé des mollusques univalves, des tubercules, des feuilles potagères; aussi le tas était-il considérable. Quand le soir fut très proche, ils se groupèrent autour du chef et celui-ci distribua équitablement les vivres.

— Us sont justes ! murmura Vamireh satisfait. Puis leur voyant allumer du feu, il céda au cri de son cœur, il dirigea vers eux la Dirogue avec des gestes de fraternité.

Ils s'émurent d'abord ; mais le pjtit nombre

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des survenants les tranquillisa. Graves et silencieux ils contemplaient le grand nomade et sa compagne. La taille de l'homme, inconnue dans l'Orient, les stupéfia; pourtant, ik furent prompts à sympathiser avec lui, tandis qu'ils gardaient une visible méfiance d'Elem où se retrouvait le type de leurs plus féroces persécuteurs.

Ils n'avaient pas de femmes parmi eux.

Celles-ci, en hordes confuses, suivaient de très loin. Le printemps réunissait les sexes en des endroits traditionnels, puis les bandes mâles abandonnaient les bandes femelles pour l'été* l'automne et l'hiver. C'étaient des vaincus. Tôt jaillis de la matrice anthropomorphe du tertiaire, entrés dans les voies externes de l'humain par l'adoption d'armes, do méthodes so ciales, trop loin du processus animal pour y rentrer brusquement sans faiblir, ils avaient perdu devant les cadets vigoureux l'espérance organique, cette force singulière qui aban-

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Jonne le haut type du Rouge devant l'Aryen. Relégués, au surplus, dans les steppes arides ou à la profondeur des forêts, faibles, mal armés pour la chasse des rapides faunes sylvestres, ils tombaient de plus en plus à la phitophagie, adroits à découvrir les tubercules qui sont sous la terre, à reconnaître les tiges, les racines comestibles, s'approvisionnant du pépin de la pastèque, de la graine de l'hélianthe, friands de tout mollusque, passant l'hiver sur les côtes du lac Caspien ou de la mer Noire, à vivre de pêche rudimentaire.

Une bonté, un instinct adorable rendait la vie de l'individu précieuse à la masse ; la plus stricte égalité réglait les partages et chacun se dévouait pour sauver son frère de la griffe des fauves. Par là, ils étaient encore les maîtres du lion, de l'ours, du léopard et même de l'anthropoïde. Mais leur effroi des Brachycéphales, chasseurs des steppes fécondes, était immense ;

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ils avaient vu périr les leurs par milliers sous les flèches et les sagaies.

Jamais ils n'approchaient des campements ennemis à moins de six journées de marche et ils évitaient jusqu'aux groupes solitaires.

Vamireh les capta par son rire puéril, sa générosité à offrir les vivres de son canot : des tranches d'élaphe et d'esturgeon, des œufs de canard. Ces provisions furent encore soigneusement réparties, à la joie du Pzâun. Celui-ci ayant fait présent au chef d'une fourrure de renard, resta confondu de surprise lorsqu'il vit gravement déchiqueter cette fourrure et un morceau en être offert à chacun. Son large rire, ses essais de faire comprendre i'absuraité d'une telle pratique, induisirent les « mangeurs de vers » à quelque défiance, mais plus manifeste encore apparaissait leur terreur d'kiem et le dégoût éprouvé par la jeune fille, tellement que Vamireh décida, à regret, la séparation.

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Il se réembarqua donc. Mais lorsqu'il fut loin, caché par les roseaux, il regarda longtemps avec des exclamations basses : les « mangeurs de vers » activant leurs feux s© groupaient tout autour, et, après avoir construit en branchages une hutte légère où se glissa le chef, ils s'accroupirent sur les talons, en plein air, la face enfouie dans les genoux, les paumes sur la tête ; et le sommeil les prit ainsi.

Alors le Pzânn conçut une grande pitié pour le sort de ses frères inférieurs. Tandis qu'il atterrissait, le murmure de ses lèvres fut plein d'amertume. Il resta sombre durant le repas floiral, s'endormit tard. Levé avant l'aube, il assista au départ des « mangeurs de vers ». Il les vit traverser le fleuve à la nage et s'enfoncer dans l'Est. Lorsqu'ils eurent disparu, il soupira mélancoliquement, puis il éveilla sa eompagne et mit sa pirogue à flot.

Quatre jours coulèrent dans le labeur du

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voyage. La nuit du quatrième l'ouragan déchaîna ses furies, des arbres s'abattirent avec fracas, l'eau du fleuve se souleva en vagues énormes, la forêt trembla toute. A l'abri, sous un plan de rocher, Vamireh dormit, résigné et paisible. Elem passa la nuit en prières, dans l'imploration de l'Inconnu. La force insinuante sifflait à travers les halliersj courbait les hautes ramures et des voix confuses y lançaient des appels.

La tempête baissa vers l'aube. Le jour fut doux, du soleil vint parmi les nuées, la forêt revécut une vie humide et tiède. Le fleuve teinté de limon, large, abondant et tranquille, charriait les débris de la bataille d'hier. La descente vers la mer des poissons remonteurs de fleuve commençait. Ils filaient par bandes, très près de la surface, amincis, épuisés du travail de la fécondation. Elem, lasse, dormait; Vamireh, le cœur allègre, pagayait vers la lointaine patrie.

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Par les heures monotones, l'idée d'espace â franchir, le vertige de la course apaisait le cerveau du Pzànn. Il n'était plus guère qu'une volonté tendue, un organisme plongé au sommeil des fluides, l'eau, l'air ; les clapotements de l'une, la caresse sans fin de l'autre, endormaient sa chair, immobilisaient sa mémoire sur quelques mots, sur l'image de son père, de sa mère, de son vaillant frère Khouni ou de sa jeune sœur aux bonds de chevrette, sans qu'il parvînt à réaliser l'effort qui lie les choses et les crée parlantes.

Mais vers la sixième heure après-midi un phénomène inquiétant commença de se produire et toute l'attention du grand Nomade y fut attirée.

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