‹ VarimehChapitre 16 sur 20 · X\III · texte numérisé non relu

X\III

LES a MANGEURS DE VERS »

Les « mangeurs de vers » marchaient dans la direction du Grand Lac. Quoique assez tristes en général, leur furetage comportait de la gaîté au début des étapes. Ils s'éparpillaient alors et, la cueillette du matin restant individuelle, ils avaient des exclamations aux bonnes trouvailles, se montraient puérilement leur butin, truffes, escargots, racines sucrées d'ombellifères ou fruits aigres-doux...

Sous les houppes noires et longues des che-

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veux, avec leur museau saillant, la disposition de telles touffes de poils sur les joues, leur ressemblance allait plutôt à quelque chien qu'à l'anthropoïde. Leurs bras courts, leurs poitrines en carène, le vague abois de leurs rires complétaient l'analogie. Une légende courait d'ailleurs les tribus brachycéphales qu'il avait existé, qu'il devait exister dans l'extrême Orient une race d'homme-chien peu à peu détruite par les vrais hommes, par les 61s de la bête des eaux, seuls légitimes possesseurs de la Steppe et de la Forêt, du Fleuve et des Grands-Lacs.

Ainsi jouant par les vastes fûts, se poursuivant à travers les fourrés avec leur ventre en outre pleine, leur dos curve, trottant parfois à quatre pattes, ils gardaient l'orientation d'instinct qui guide les bêtes émigreuses. La langue réduite à quelques sons disait la peur, la joie, la faim, la soif. Pour le reste, c'était la mimique animale et aussi la communication

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occulte, les flux sympathiques de la terreur ou do la colère.

Les vieillards guidaient, sans férocité, deux d'entre eux commandaient une avant-garde déclaireurs ; un autre, le plus vieux, fermait la marche. A la traversée des habitats de grands fauves, les chefs groupaient la cohorte d'un cri aigu. La massue prête, alors, on ne sait quel courage de solidarité leur faisait affronter sans frémir l'ours ou le léopard.

L'après-midi ils rassemblaient la provende commune, celle qu'on mangeait le soir avant de s'endormir. Chacun portail sa part de butin sans y mettre la dent. La répartition faite auprès d'un ruisselet ou de quelque source, ils mangeaient et buvaient sobrement, puis tous s'endormaient, recrus de leur journée, avec des songes aussi vagues que ceux du lion ou du loup grondant dans le sommeil.

Ils allaient. La Forêt humide versait sur eux son ombre. Graves et puérils, leur attention

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fuyait continuellement, leur pauvre rire s'allumait, s'éteignait comme les feux qui flottent aux marécages, leur vie s'épandait en courtes émotions, en ébauches de pensées, en artifices d'avorton à la mamelle, en linéaments de souvenirs et de prévisions. Que la pluie délavât leurs crânes durs, que le vent flagellât leurs nuques des verges du froid, que les épines fissent saigner leurs pieds, que les parasites par milliers forassent leur épidémie, ils acceptaient. Toute une hérédité de résignation s'accumulait en leur cervelle.

Depuis la venue de l'Homme aux longs bras, à travers les âges, ils avaient cessé de progresser ; ils se conservaient. Rien n'était plus pour eux, la vaste Terre les dédaignait et, cependant, la Vie épuisait ses moyens, durcissant l'épiderme, érigeant des toisons sur la poitrine, glissant des feuillets de graisse autour des flancs. Mais le cercle des races rivales se fermait toujours davantage, et, certes, le

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pauvre homme antique devait moins durer que les bêtes carnassières, car il était, désarmé par la longue crise de transition où les forces du muscle se résolvent et s'échangent contre les adaptations du monde externe par le cerveau.

Par les demi-ténèbres du sous-bois, ils avaient des compagnons d'exode auxquels ils s'étaient désaccoutumés de faire du mal : les bandes nombreuses du daim et du chacal Iilant vers le Sud ou le grouillement des rongeurs dirigés vers l'Ouest. Us saluaient d'un long cri le barrit du pacifique éléphant oriental, le buccin des petits chevaux à grosse bouche dont les hordes militaires croisaient la leur.

La nuit du deuxième jour de leur voyage, le chef dormait dans sa hutte de ramée, le brasier nocturne allait s'éteignant, les Tardigrades accroupis se croquevillaient sous le froid, lorsque le cri du veilleur mit tout le monde

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debout. Le mot qui désignait le lion s'échangea et une grande terreur claqua les mâchoires. Mais le chef, groupant les plus énergiques, tous bientôt se serrèrent, le gourdin levé. La silhouette redoutable du lion entra dans la lueur des feux et s'arrêta une minute devant les clameurs guerrières des humains. Mais, soit qu'il eût manqué sa chasse, soit qu'il préférât la chair du primate à toute autre chair animale, il se rasa, s'enleva en un bond prodigieux et tomba sur la horde. Ils avaient reculé, ils avaient ouvert leur troupe suivant une tactique millénaire et plus de cinquante massues s'abattirent sur le crâne, sur le mufle, sur les yeux, l'échiné du fauve. Celui-ci se gara, se dressa et de trois coups de griffes renversa quatre ennemis. Les autres, animés à la bataille, se firent plus audacieux, les massues tombèrent plus véloces sur les narines saignantes, et l'hercule du groupe, d'un coup, brisa la patte de devant tandis que dix autre3

coups paralysaient les pattes de derrière. Vaincu, le lion essaya de fuir, mais, rendus féroces, les « mangeurs de vers » ne le permirent point. Ils se ruèrent d'ensemble, et tandis que les uns immobilisaient le félin, les autres tentèrent de l'étrangler. Ils n'y réussirent pas tout de suite et reçurent d'épouvantables coups, mais enfin le chef, ayant enfoncé sa massue au fond de la gueule ouverte, le lion se prit à râler ; farouches, alors, et vindicatifs, tous l'achevèrent.

Il se trouva que deux compagnons perdaient la vie dans cette aventure et que cinq autres étaient grièvement blessés. Les morts longuement pleures furent déposés dans la fougère et les blessés eurent des soins attentifs. A l'aube, quand on reprit la marche, les plus atteints furent portés à bras. Les Tardigrades n'étaient pas sans orgueil, malgré leurs pertes, d'avoir une fois de plus mis à mal le redoutable antagoniste, et ils portaient allègrement

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la massue en échangeant des gestes de triomphe et de confiance.

La forêt leur parut meilleure. L^urs pieds nus rebondissaient plus vite sur le terreau, leur taille sans inflexion se tenait presque droite, leurs pauvres yeux de déshérités brillaient. Nul doute que, la victoire seulement possible, une expansion de sève eût élargi leur crâne ; mais les victoires restaient confinées à l'animal : comme une pression matérielle, comme une ligature des artères, comme une dégénérescence des poumons, la peur des Brachycéphales les recroquevillait, les immobilisait, les anéantissait, même de loin. Et le cercle do leurs idées se limitait ainsi que celui de leur habitat : soit qu'ils n'osassent penser ce qu'ils ne pourraient accomplir, soit qu'ils ne pussent penser ce qu'ils n'avaient accompli.

De l'aube fraîche jusqu'au tiers du matin, leur marche fut sans incident. Les bois très doux ne montraient que des faunes innocentes

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Du soleil tiédissait l'humus des clairières. Au plus profond de l'ombre des rayons arrivaient, la chaleur distendait la vie, si bien que dans le plaisir universel ils se mirent à chanter.

Vers la moitié du jour, l' avant-garde de quinze hommes se replia vivement. On était dans une interminable chênaie. Tout le monde vivait de truffes; les sangliers abondaient, en fuite devant les migrateurs, et des légions de mouches friandes volaient dessus les truffières. Allant, s'arrêtant pour fouir, Tavant-garde avait aperçu une famille d'anthropoïdes. Il était rare que ceux-ci eussent attaqué les « mangeurs de vers » ; surtout quand il n'y avait plus de femmes dans les colonnes; au contraire, une sorte de fraternité animait le grand Singe et plutôt les Tardigrades avaientils trouvé en lui un auxiliaire précieux contre l'ours et les félins.

Un conseil fut tenu. On y décida d'envoyer une petite troupe vers l'Homme des arbres

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aOn de l'assurer d'intentions pacifiques. Cette troupe, dûment surveillée, attira par des cris de joie et des marques de bienveillance l'attention des Anthropoïdes. Ahuris d'abord, ils semblèrent bientôt reconnaître des alliés; ils le marquèrent par une gesticulation grave et en s'avançant avec lenteur. Quelques minutes plus tard les deux hordes étaient réunies. Les « mangeurs de vers » offrirent un repas de truffes, de pépins et de feuilles potagères. Les hommes des arbres acceptèrent ces choses avec plaisir, car leur régime était identique à celui des Tardigrades.

Puis les deux races déshéritées restèrent longtemps en silence, s'observant. Leur nature paraissait comporter un fonds commun de mélancolie et la mélancolie du grand Singe semblait plus lourde que celle du Tardigrade, comme proportionnelle à la vigueur du muscle, à l'ampleur de la poitrine. Aussi l'homme eut-il les premiers rires, les premiers jeux, tan-

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dis que le singe restait grave et méditatif. Pourtant l'un d'eux s'émut à une remembrance lointaine, venue par l'analogie des circonstances. Il commença de laborieuses explications. Penchés, les Tardigrades l'écoutèrent sans parvenir à le comprendre ; mais en d'autres anthropoïdes le souvenir parut germer, ils se joignirent au premier et la confusion ne faisait que grandir quand l'un d'eux s'avisa de ramasser des brindilles, d'indiquer le bondissement d'une flamme. Alors les « mangeurs de vers » virent qu'il s'agissait du feu et, plein d'orgueil, le chef tira de deux morceaux de bois sec les étincelles nécessaires. Quand vint la lueur, le dardement des langues jaunes parmi les volutes bleues, les « Hommes des arbres » restèrent une minute craintifs et effarés, tandis que les Tardigrades riaient très haut.

C'était la communion très douce de parias aux frontières de l'animalité, un plaisir réci-

proque à se pénétrer, et comme une curiosité de l'Esprit des choses à connaître les progrès accomplis par lui dans la disposition de la matière. Ils se quittèrent amis, les Tardigrades fonçant dans l'Est, les Anthropoïdes se dirigeant vers le Sud, après s'être fait de mutuels cadeaux ; l'homme avait donné des massues au singe, le singe des œufs dérobés aux plus hauts nids à Ihomme.

Et la séparation n'était accomplie que depuis trois heures, lorsque les « mangeurs de vers » virent les premiers symptômes de la fuite des animaux dont s'inquiéta plus tard Vamireh. Ce furent d'abord les hôtes ordinaires de l'habitat, des élaphes etdes sangliers, aussi les Tardigrades ne s'en émurent-ils pas beaucoup ; mais quelques heures plus tard ils virent des compagnons d'exode, les da.'.ns, retlueren bandes considérables. Alors, saisis de panique, à leur tour ils rebroussèrent.

SUR LIIB

Elem et Vamireh dans l'attente de l'événement extraordinaire causaient. Les idées fondamentales de la langue des Brachycéphales, le Pzânn à présent les pouvait comprendre et exprimer. Mais il avait beau interroger la fille d'Orient, elle ne trouvait dans ses souvenirs rien qui éclairât la situation. Par son crâne superstitieux rôdaient les antiques légendes de la Bête des Eaux chassant tous les êtres animés hors des forêts afin d'en investir l'homme. Les animaux furent sauvés par VÉléphant cornu qui

règne sur les montagnes ; le Serpent rival de

la Bète des Eaux et ennemi de l'homme lui opposa l'être immonde qui se nourrit de vers àl que les tribus sacrées anéantiront...

Ces choses parlaient peu à l'esprit du Nomade et même le révoltaient L'Homme ne vit-il point de chair et ia Savane comme la Forêt ne seraient-elles misérables sans animaux ? Puis il ne pouvait concevoir une bête invisible I Son doute ébranlait les croyances d'Elem, qui cependant persévérait à murmurer les paroles propices, à se couvrir elle-même et è ".ouvrir son amant de pratiques religieuses, et il devait en être ainsi iusqu à l'heure de la mort et plus loin même si le Destin lui accordait des enfants, car les choses mystiques, lentes à naître, sont comme le pigment des chairs ou la forme des crânes que seul la Temps transforme ou annihile.

Penchés sur le fleuve, ils attendaient la nuit. Elle «rainait. Le crépuscule gardait une lueur éblouissante à la fois et pauvre, doublée par la

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reflet. Dans cette lueur la rive semblait très loin et pareille, sur la Forêt, à une frontière d'aube devant l'éternelle ténèbre. Là se mouvaient des bêtes fuyantes, leurs corps noirs délimités en traits vifs, les échines rondes ou infléchies, hérissées ou lisses, les têtes fines et longues ou grosses ou larges, les ramures pointues de l'élaphe, la vaste empaumure du daim, la crinière ondoyante du cheval, le tronc souple et serpentiforme de la loutre, le pesant dos bossu de l'ours...

Quand enfin la nuit fut proche, les arbres et le fleuve lentement engloutis dans l'ombre, un arrêt se marqua. Plus rares à chaque minute, bientôt il n'y eut plus que des bêtes lentes, insectivores ou carnassiers vermiformes fuyant un habitat proche. L'attention de Vamireh et d'Elem s'accrut alors et ils perçurent une rumeur très lointaine semblable au hurlement des loups ou à la plainte des chacals.

Presque au même instant parut sur la berga

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une troupe considérable de « mangeurs de vers ». Ils semblaient harassés, plies en deux, couverts de boue et de sang. Ils transportaient à bras de nombreux blessés, et devant l'impossibilité de franchir le fleuve, avec ces derniers, ils restaient en détresse. Des éclaireurs d'arrière garde surgissaient à chaque instant du couvert avec des gestes d'alarme, mais nul ne bougeait, nul ne songeait à traverser le fleuve sans les blessés, et beaucoup préparaient leurs massues stoïquement pour une lutte ultime, lorsque Vamireh sauta dans sa pirogue et la dirigea vers eux.

La troupe rencontrée quatre jours auparavant reconnut le géant blond et manifesta de la joie. Les autres, anéantis de fatigue, stupides, regardaient venir cet homme. Il atterrit, il fit signe qu'on transportât deux invalides u'ans son canot. Ceux qui se souvenaient d« juï obéirent ; les autres, passifs, se confièrent au hasard. Vamireh fit une quinzaine de

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voyages; alors tous les blessés se trouvant dans l'île, les autres la joignirent à la nage. Varaireh partagea avec eux ses provisions. Il tua à coups de flèches trois daims en fuite et un petit cheval à grosse bouche. Les « mangeurs de vers » rassurés allaient chercher les proies, et sur les indications du grand Nomade les dépouillaient succinctement. Vamiroh s'émouvait pour eux, attristé du dégoût d'EIem, plein d'ardeur à panser les blessés, à indiquer à chacun son gîte pour la nuit, car les « mangeurs de vers », après le repas, croulèrent tout de suite au sommeil et Vamireh rejoignit sa compagne en observation à l'autre extrémité de l'île.

Ils causèrent à voix basse. Elem proposa de remonter le fleuve cette nuit même, mais Vamireh objecta l'ouragan de la veille, les troncs d'arbres charriés par Tonde brisant le canot; il objecta aussi les « mangeurs de vers » qu'il avait sous sa protection. Elem se résigna.

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Elle prit place en un bon abri dans le canot couvert d'une peau d'ours. Quant à lui, il resta à veiller, alimentant les feux, achevant de dépouiller les bètes abattues, de les couper par quartiers qu'il faisait ensuite cuire pour la conservation.

Les ténèbres avaient tout envahi. A peine si l'on pouvait distinguer les rives. De temps à autre il écoutait plus attentivement. La rumeur de naguère capricieuse, tantôt venue de droite, tantôt de gauche, se faisait plus distincte. Parfois aussi elle s'éteignait mais toujours ensuite on l'entendait plus rapprochée. Un léger vent faisait parler les feuilles, la flamme des brasiers rebondissait sur les facettes de l'onde; à intervalles, le plongeon d'un corps et le souffle du nageur, puis le silence et la solitude sous un beau ciel constellé, sans lune.

Enfin une silhouette humaine parut à l'orée de la forêt, se mut confusément dans l'ombre

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et presque aussitôt une ondulation basse comme faite de centaines de corps en troupeau, un fracas de tempête, de retentissants abois gonflés par les échos, un débordement dévie et de vacarme rompant le silence de la Ténèbre.

Elèm, éperdue, courut auprès de Vamireh et elle murmurait un mot inconnu du Pzânn, ayant distingué la voix du chien des grandes plaines stériles. Les <» mangeurs de vers » eux aussi s'étaient réveillés et tous, à la lueur du brasier, cherchaient le Nomade. Lui, haut et grave, essayait de percer l'ombre, de -se rendre compte de la menace qui faisait trembler Elem et les Tardig rades.

Durant leur retraite trop lente, les « mangeurs de vers » avaient été attaqués par les chiens. La Bête cependant, à l'ordinaire, respectait^J'homme antique dont les bandes en migration traversaient les villages canins. Mais, à plusieurs reprises, les Asiatiques s'é-

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taient servis de leurs alliés quadrupèdes pour traquer les tribus errantes et, dans ia crainte d'une battue de ce genre, les « mangeurs de vers » s'étaient repliés rapidement. En route, ils avaient rencontré d'autres troupes de frères, de telle sorte que leur nombre se montait à plusieurs centaines.

Ils se défendaient d'ailleurs avec énergie, et presque toujours ils étaient parvenus à repousser leur terrible ennemi, lorsqu'à une demijournée du Fleuve, après un long repos, ils furent de nouveau assaillis. Le nombre de leurs adversaires croissant toujours, ils avaient éprouvé dans cette dernière lutte des pertes considérables. De plus, convaincus, à la marche lente du quadrupède, que les Asiatiques le guidaient, ils avaient précipité leur retraite. Arrivés le soir au bord du fleuve, encombrés de blessés et affreusement las, ils n'attendaient plus que la mort quand Vamireh les sauva...

Surpris dans leur sommeil par le cri du

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chien, ils allaient au grand nomade comme au seul protecteur. Celui-ci rassembla les chefs. Il leur donna à chacun une place de combat sur les berges de l'île, les chargeant de grouper leurs hommes. Pour toute indication, il leva par-dessus sa tête une des antiques massues et l'abaissa sur un ennemi imaginaire. Cela fut très bien compris, et tous puisèrent du courage à la face exaltée du Pzânn, à ses beaux yeux brillant de fierté, à sa vaste poitrine élargie aux prévisions de la lutte II fit alimenter les bûchers, puis courut se remettre en observation.

La rive opposée resta peu de temps obscure : la flamme d'un vaste foyer l'éclaira bientôt. Alors, loin de cette flamme, presque aux frontières de la lueur rouge, Vamireh aperçut le chien. Elem le lui montrait avec insistance, disait son nombre et sa férocité quand il était conduit par l'homme, son organisation en villages, son alliance avec les Brachycéphale:*.

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Le Pzâim ['écoutait avidement. La lueur du loyer, moins fuligineuse, arrosait de clarté le quadrupède et, à le voir plus semblable à l'hyène qu'au loup, avec sa large mâchoire, sa taille élevée, sa souplesse, Vamireh comprenait combien il devait être un dangereux adversaire.

Mais son attention dévia, car une silhouette humaine s'interposait devant le feu et une voix montait au milieu du grand silence, planait sur le fleuve. Vamireh et Elem reconnurent la voix du chef oriental. Elle disait :

« Homme des contrées inconnues, écoute la parole de celui dont les cheveux sont blancs et à qui l'esprit de s gesse parle dans la solitude Mes paroles veulent la paix. Alliés avec le chien nous pouvons cependant sans crainte envisager la guerre. Que pourrais-tu, homme de l'amont du Fleuve, contre les innombrables légions de la Bête aidée de nos flèches et de

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nos bras. Accepte la paix. Echangeons le sang de nés veines. »

Aidé d'Elem, Vamireh comprit ces paroles. Entré à son tour dans la lueur d'un bûcher, il cria son acceptation.

« Le Pzânn te salue, vieillard. Il écoute la fille de ta tribu et il est prêt à échanger son sang avec le tien. Eloigne donc la Bête et que la vie des « mangeurs de vers » soit sauve ! »

Sur l'autre rive, les trois jeunes hommes s'étaient rapprochés et le groupe des Brachycéphales s'anima. Ils ne pouvaient fraterniser avec les fils du Serpent. Le vieillard penchait à la clémence, mais un fanatique exalté parmi les jeunes prêcha le vouloir implacable de la m Bête des eaux », la loi des tribus sacrées et tous, pleins de dégoût et de haine, se sentaient convaincus. De nouveau, le chef s'avance :

* Pourquoi l'homme frère prend-il le parti

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de l'Etre immonde? Qu'il laisse au chien, plus digne, cette proie.

Mais Vamireh se révolta :

« Le Pzânn n'oserait plus montrer son

visage aux autres Pzânns s'il abandonnait

ses alliés, le Pzânn veut la paix, mais il

la veut pour tous ceux qui sont auprès de

lui. »

Un nouveau conciliabule réunit les Orientaux et tous les jeunes, plus désireux d'une victoire que d'un développement pacifique, penchaient à la guerre. Le chef n'osa s'opposer directement, mais il dit la force de Vamireh, il dit aussi la gloire d'une expédition vers le Nord après l'hiver et la nécessité d'être en paix avec les peuples lointains.

Deux des jeunes gens parurent convaincus, tandis que le fanatique baissait les yeux dans son obstination. Même il s'approcha des rives et pointant sa flèche envenimée vers un des « mangeurs de vers » :

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— Le Conseil dit : « Que jamais ta flèche n'hésite à frapper l'Immonde. »

Et la flèche décrivait sa mortelle parabole, frappait le Tardigrade à l'épaule. Le cri de douleur de l'homme s'accompagna d'un cri de colère l'homme blond et d'une rumeur de désapprobation chez les Orientaux.

— Homme, cria le vieillard, pardonne à l'ardeur d'un sang trop jeune.

Mais Vamireh, secoué d'indignation, répliqua :

— Mon sang est jeune aussi et ne saurait pardonner la perfidie!

Déjà il avait armé son arc, et sa flèche imprévue frappait la poitrine de l'agresseur. Puis il courut auprès du Tardigrade blessé. Les compagnons suçaient le sang de la blessure, enlevaient ainsi le poison. Vamireh procura un quasi antidote, des feuilles alcalines dont il pressa la sève sur la plaie béante et qu'il appliqua ensuite tout humides.

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Dans le camp des Orientaux le vieillard soi • gnait le blessé. Celui-ci persistait à crier deinjures aux « mangeurs de vers. » Tous étaient révoltés, en somme, que le Nomade eût frappé un Homme pour veng< r une créature ignoble.

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