LA DEFAITE
L'heure passa ; la ronde des étoiles tournait aux profondeurs calmes du fleuve ; des chiens blessés hurlaient ; les feux des Orientaux flambaient derrière les feuillaisons, éclairant la torsion noire des branches, la frêle densité des hauteurs sylvestres.
Vamireh s'approcha du fleuve et quelques instants il y resta comme pour faire naître l'occasion de paroles conciliantes. Mais une flèche vibra dont il dut se garantir. D'autres flèches arrivèrent ; elles traçaient de lente»
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paraboles et retombaient presque toutes inoffensives vers le milieu de l'île. Le Pzânn les conserva, heureux de voir s'épuiser les munitions adverses ; d'ailleurs, les Orientaux ayant vite compris le désavantage de ce tir, le cessèrent. A leurs cris , à leurs excitations , les chiens reparurent. Leur masse grouilla sur la rive avec de furieux abois. Vague, une silhouette d'homme se dressa un instant parmi eux, puis s'accroupit; une autre silhouette parut sur la berge, en observation; enfin, une voix humaine s'éleva du fleuve, dénonçant un nageur. Le Pzânn conclut que, cette fois, les Asiatiques accompagneraient l'expédition.
Cela rendait l'assaut très grave. Il fit immédiatement éveiller tout son monde, armasix des plus subtils vieillards de harpons à pointes fixes et de solides sagaies, adjoignit pour luimême une lance à sa massue et se posa en bonne place de vigie. Les chiens venaient de
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se jeter à l'eau. Tout de suite la présence de l'homme se révéla dans la nouvelle tactique : trois colonnes se formèrent, l'une dirigée lentement vers le front, une autre vers la pointe où se trouvait Elem, et la troisième, se laissant dériver, tourna l'île afin d'attaquer par derrière. Alors Vamireh, désigneux de concentrer la défense, fit évacuer la pointe opposée à celle où il campait et fit garnir l'autre côté de l'île. Il s'arrangea de manière que tout le monde pût se replier vers lui au besoin. Puis, la lance en arrêt, il attendit.
On ne voyait pas les Orientaux. Leur but devait être de diriger l'attaque en n'engageant leurs personnes qu'au moment décisif, et rien de mieux pour cela que de tenir larrièregarde. Ils avaient probablement noirci leurs visages afin de les mieux confondre parmi les têtes de chiens. Les colonnes de front, à dix mètres du bord, attendirent, en se maintenant contre le fil, un signal de la bande arrière de
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Hic. Quand ce signal vint, l'armée entière donna, bien d'ensemble.
Le courage des chiens semblait accru. Le phosphore bleuâtre de leurs yeux irradiait la ténèbre et leurs crocs luisaient. Ils éprouvèrent, comme toujours, des pertes considérables avant de pouvoir prendre pied, mais, dèsqu'iis y furent parvenus, nombre de Tardigradea aux premiers rangs périrent étranglés ; lhéroïque défense des autres, les centaines de chiens mis hors de combat, les sauva d'une catastrophe, et la lutte prit son cours normal avec des chances alternatives.
Au début, constatant l'absence du Pzânn, les Orientaux, au nombre de deux, s'étaient avancés et, à coups de flèches d'abord, avec des lances légères ensuite, ils avaient soutenu l'attaque. L'effroi du contact avait terrorisé les « mangeurs de vers » et nul doute que la déroute ne se fût mise parmi eux, si les six vieillards armés de harpons et de sagaie*
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n'avaient courageusement attendu les Asiatiques. Entourés de suite d'un cercle menaçant, ceux-ci avaient compris l'imprudence d'affronter des armes enduites de poison. Ils avaient battu en retraite, et dès lors ils n'intervinrent plus que par des paroles et en tirant des flèches aux minutes opportunes.
Du côté de Vamireh les chiens, excités par des voix lointaines, avaient réussi l'invasion. Vamireh ne les attendit pas, il marcha contre eux avec tant de vigueur, sa massue et sa lance firent un si grand nombre de victimes que les animaux soutinrent à peine le premier choc et s'enfuirent, laissant à découvert un Oriental armé seulement d'une sagaie. Vamireh brisa d'un coup la hampe frêle de l'arme adverse, puis, saisissant l'homme à la nuque, il le jeta étourdi contre le sol, le lia, le donna en garde à Elem et courut au secours de ses alliés.
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Ils tenaient victorieusement. Mais les hordes du chien, toujours renaissantes, encouragées par la voix des Asiatiques, s'acharnaient et l'on pouvait prévoir l heure de la fatigue, mortelle aux hommes. Devant le cri de guerre de Vamireh tout recula d'abord, puis l'assaut se reforma^ car les Orientaux, du fond de l'ombre, menaient plus activement la bataille et accueillaient l'arrivée de Vamireh à grand renfort de flèches.
Les six vieillards armés de harpons et de lances minces se groupèrent de nouveau et firent face hardiment, prêts à seconder toute manœuvre du grand Nomade. Lui, à Tavantgarde, essaya d'atteindre jusqu'aux Asiatiques. Il ne put, car la bête s'opposa, très ferme, malgré les coups de massue. D'ailleurs, un incident survint qui pouvait avoir de désastreuses conséquences ; les « mangeurs de vers », qui défendaient la côte en arrière de l'île, refluèrent vers l'avant ; lAsl créa un
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début de panique et rendit indispensable la présence deVamireh.
La lutte allait dans les ténèbres. Les Orientaux dispersaient les bûchers quand ils le pouvaient pour accroître le courage des chiens. Les Tardigrades abandonnaientles places obscures, se repliaient sur les feux allumés qu'ils entretenaient soigneusement. Là, gémissaient de nombreux blessés, fermant de la main des plaies affreuses. Ils avaient généralement la cuisse ou le mollet mordu, tandis que les morts montraient des g©rges ouvertes, des ventres déchirés, et surtout la pourpre du sang s'animait à la lueur rouge des foyers, comme partout se mêlaient les clameurs belliqueuses aux détresses du meurtre, aux cris des vies perdues et les hurlements de la bête aux souffles rauques des Hommes. Des sous-bois obscurs la masse des chiens émergeait à la clarté intarissablement. Aux cris aigus des Orientaux, dominant le tumulte, ils s'enra-
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geaient; iissefaisaientassommerparcentaines, mais ils pénétraient, mordaient, semaient la terreur.
Les <c mangeurs de vers », déjà nerveux du contact des hommes des grandes steppes, et dont seule la présence de Vamireh entretenait la vaillance, voyaient par surcroît la lassitude venir, les bras moins prompts à soulever la massue, une tendance à se concentrer en groupes nombreux. Vamireh le perçut. D'un terrible effort, il se porta tout à fait à l'avant, forçant les chiens à reculer; puis il fît signe aux vieillards armés de harpons et de sagaies de le rejoindre. Ils vinrent et les plus vigoureux parmi les autres les imitèrent. Ce petit groupe, solide, porta dès lors presque tout le poids de l'assaut, pendant que le reste massacrait les chiens trop avancés, parvenait à disperser les attaques de flanc.
Enfin le Pzânn, durant une accalmie, fit comprendre qu'on devait largement alimenter
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les feux et bientôt une rampe de brasiers protégea le gros de l'armée. Même la flamme monta, gagna des herbes sèches, des broussailles, des massifs, incendia des arbustes, si bien que, une fois retirés derrière cette barrière, Vamireh et sa troupe purent reprendre haleine.
Les Chiens eurent épouvante; les Orientaux, sachant les mœurs de la Bête, résolurent de tourner la barrière et pour cela il fallait passer par la pointe de 1 île, car des végétations trop épaisses protégeaient les flancs de l'ennemi, des végétations où les forces éparpillées se seraient appauvries. Vamireh, en prévision de ce mouvement, posta plus de trois cents Tardigrades aux principaux défilés ; ils essayèrent, sur son ordre, d'y allumer des bûchers en transportant des brandons qu'ils recouvraient de brindilles minces, mais ils ne purent obtenir de résultat avant l'arrivée des Chiens.
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L'attaque du quadrupède, relativement molle d'abord, s'exaspéra à l'approche des Asiatiques. Beaucoup de « mangeurs de vers» trop las abandonnèrent leur gourdin et, retombés à linstinct animal, se défendirent à quatre pattes, des dents et de la griffe. Chose curieuse, les Chiens s'inquiétèrent d'abord de ee mode nouveau ; mais peu à peu ils en tirèrent avantage, grâce surtout au nombre qui leur permettait d'opposer trois ou quatre des leurs à chaque homme.
A ce moment, Elem vint rejoindre Vamireh, et, plus que ses coups, ses paroles semblaient efficaces Reconnaissant en elle la race amie, les Chiens étaient visiblement déroutés et il fallut l'intervention des Orientaux pour les ramener à la charge. Dans la bataille reprise, deux flèches rasèrent le crâne et l'épaule de Vamireh, puis il vint une sagaie qui troua la poitrine dun Tardigrade proche du Pzânn.
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Comprenant qu'on le visait du fond de l'ombre et qu'il n'en pourrait finir avec les chiens s'il ne parvenait à chasser les Orientaux, Vamireh, après avoir groupé à nouveau les « mangeurs de vers », après avoir recommandé à Elem de se mettre à l'abri et d'agir surtout par la parole, disparut dans les broussailles.
Il s'orienta à la voix des Asiatiques et aprè3 quelques minutes il se trouva près d'eux. Des chiens les entouraient, prêts à s'élancer. C'étaient des troupes quasi-fraîches tenues en réserve pour la péripétie. Ces bêtes flairèrent Vamireh et le dénoncèrent. Mais déjà il bondissait, il jetait le désordre par ses coups formidables et il arrivait sur les Orientaux. Ceux-ci, le vieillard et un jeune homme, s'enfuirent après avoir lancé chacun une sagaie et en abandonnant leurs flèches. Le Pzânn les joignit, leva sa massue ; elle retomba à vide,
car prompts comme la panthère les autres
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s'étaient effacés. Au choc Vamireh perdit son arme. D'un coup de poing il envoya rouler le plus jeune de ses ennemis ; mais alors le plus vieux lui opposa une sagaie et leurs regards se croisèrent.
— Va, dit Vamireh, je sais que tu es bon, je n'aimerais pas de prendre ta vie !
Le chef ne répondit point, il continua de reculer, la sagaie en arrêt, jusqu'au moment où il vit son compagnon debout ; alors il se reprit à fuir. Le Pzànn précipita sa course, gagna les Orientaux de vitesse, les obligea à rallier la côte, jeta le plus jeune à l'eau, s'empara de la sagaie du vieillard et le contraignit également à se mettre à la nage
\ cette retraite des hommes, les chiens hurlèrent en détresse. Le désarroi gagna les meutes lointaines. Vamireh y aida en poussant de victorieuses clameurs. Encouragés, les Tardigrades prirent l'offensive ; le? meutes refluèrent en désordre, bientôt en dé-
route ; le Pzânn et ses alliés restèrent maîtres de l'île.
Un millier de chiens avaient péri et les Asiatiques n'étaient plus que deux l