‹ VarimehChapitre 4 sur 20 · S VAMIKEH · texte numérisé non relu

S VAMIKEH

les herbages, que des bandes d'esturgeons remontaient le courant, rasaient les blocs erratiques.

Cependant, un îlot apparut, Vamireh se remit à pagayer : dans un havre, au bord méridional de la petite île, il engagea son canot, l'amarra parmi les saules. Des batraciens, des poules d'eau, une sarcelle s'effarouchèrent. Vamireh écarta les feuillages, se trouva dans un coin libre où la terre semblait piétinée, les herbes sauvages sarclées intentionnellement Un sourire parut sur sa face pendant qu'il plongeait sa main dans le creux d'un aulne. Il en ramena des grattoirs, des lames, des pointes de silex, des morceaux d'os, de corde, de bois de chêne. Un instant il resta en contemplation devant une statuette, vague encore, dont le sommet de la tête, le front, les yeux approchaient de l'achèvement. Une béatitude le secoua, religieuse, esthétique :

— Elle sera terminée avant la pleine lune.

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Puis, il jeta son manteau, alla prendre dans son esquif les dents et les os qu'il avait apportés, et, plusieurs minutes, hésita s'il continuerait la statuette ou s'il travaillerait à des gravures. Les canines du Spelaea le tentaient particulièrement. Il les prit, les reprit plusieurs fois. De la pointe aiguë d'un burin de silex, il ébaucha des contours imaginaires, l'œil cligné, la lèvre entre les incisives. Puis, épiant l'entour, flânant par l'îlot, il parut chercher quelque modèle, arbre, oiseau, poisson.

Une fleur dans une anse, une grande renoncule aquatique à la pâle corolle, il la cueillit, l'examina. Une douceur intelligente, une finesse d'être en contact cérébral avec Ja nature, une songerie d'artiste plissait son front et ses paupières. Grands pétales au vernis discret, subtiles anthères, pédoncule nué de rose, il goûta ces choses en amoureux de la forme, à rétine voluptueuse, mais surtout les lignes terminales, les contours.que son buria

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pourrait reproduire, les frontières de la fleur. La posant, l'étayant de branchettes, il s'essaya à lui redonner sa pose naturelle et il aiguisa son outil. EnBn, tenant une des canines du Spelaea, dans une absorption profonde, une passion grave, il commença de tracer un profil léger, une esquisse de la renoncule.

Sûre et tactile, sa main musculeuse d'athlète se prêtait au travail de l'Art ; déjà venait un tracé gracieux, le déploiement des pétales, les points des anthères sur les hampes frêles. Emu, Vamireh s'arrêta, la lèvre prise plus nerveusement entre les incisives, l'œil entrefermé; les minutes avaient été bonnes, la fleur apparaissait aimable sur le fin ivoire. L'homme rit à voix basse, se pressa la poitrine entre ses bras. Mais, bientôt mécontent de quelques traits, il les effaça au grattoir, les recommença, tant qu'une contrariété vint à naître, la lutte, le moment où le labeur se fait dur, empreint

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de colère. Avec des gestes d'enfant colosse, des reproches à la matière, des chutes de bras au long du torse, deux ou trois fois il jeta le burin. L'opiniâtreté de sa race le ramenait bientôt au travail, tant qu'il finit l'ébauche, parvint à corriger les lignes maladroites. Las, alors, il se leva, il ne voulut plus regarder son œuvre. De la mélancolie envahit son cerveau, une humilité devant la nature. Longtemps, il resta près du fleuve. C'était la grande époque fécondeuse, l'eau pleine d'un tumulte de bêtes inférieures, beaucoup venues de la mer et remontant les courants. Les crues de l'équinoxe depuis plus d'un mois avaient cessé, les branches et les troncs d'arbres déracinés devenaient rares.

Midi monta, le grand soleil, les ombres rapetissées, l'air tremblotant de chaleur, de colonnes d'air ascensionnelles, mais, dans la moiteur de l'îlot, sous les saules et les aulnes frais, cette heure fut charmante. Là-bas, sur

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la rive lointaine, une grande bête cornue se montra, en qui Vamireh reconnut l'aurochs. Il avança sans hâte jusqu'au bord du fleuve, au long d'une sorte de jetée pierreuse. Le cœur du chasseur tressaillit à la vue de l'énorme mammifère, il admira son crâne large penché sur le fleuve, ses jambes hautes, sa poitrine musculeuse :

— Ehô! voici Vamireh!... Vamireh! criat-il à la bête, d'une voix retentissante.

L'aurochs releva la tête, étonné, et le nomade reprit :

— Vamireh te laisse vivre !

L'aurochs, ayant fini de boire, s'en alla. Vamireh avait apporte une tranche d'unis cuite d'avance pour la conservation, il l'avala, se laissa couler sur le sol et s'endormit. Après un temps indéterminé, un frôlement l'éveillait en sursaut. Il vit s'enfuir une demi-douzaine de rats aquatiques. Il se dressa d'un bond, les yeux éblouis, songea tout de suite à la gravure

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inachevée de la canine. Quand il la reprit, sa surprise fut douce : au lieu de l'ébauche douteuse qu'il imaginait, c'était un dessin ferme, exact, aux lignes élégantes. Il reprit le burin, il approfondit les contours avec soin, puis, creusant un trou de suspension, à la racine de la dent, il sourit de joie devant son nouveau bijou. Seulement, pour ce jour, sa puissance créatrice était épuisée, il tenta en vain de reprendre la statuette, un bâillement invincible, une maladresse continue accompagnaient chacun de ses efforts. Découragé, il remit ses matériaux et ses outils dans le creux de l'aulne, il leva les yeux au firmament pour calculer l'heure. Le soir était loin encore, le soleil à mi-route du couchant quoique déjà descendît une fraîcheur dans le prolongement des ombres. Les némocères vibraient en colonnes, des nuées translucides se formaient au-dessus de la forêt. Alors un ennui alourdit le cœur du Dolicho — un ennui de santé trop

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riche, de force accumulée. Des vœux sans forme errèrent dans son crâne, désirs de chasse, de travaux périlleux, de génération.

Les pays de là-bas, à l'aval du fleuve, audelà des forêts, le tentèrent. Inconnus de sa race, il en eut la curiosité âpre, hasardeuse et puérile. Pourquoi n'irait-il pas voir? Dans sa jeunesse hardie, encline aux rudes entreprises, accoutumée aux errances solitaires, dans son cerveau d'artiste fruste, aux imaginations brûlantes, l'envie germa, grandit, se précisa.

Alors, avec soin, il inspecta ses sagaies, sa massue, son harpon à deuxrangs de barbelures, s'assura qu'aucune voie d'eau ne menaçait son esquif et, reprenant la pagaie, allègre, il se rembarqua. A mesure qu'il avançait, la forêt se faisait plus dense, les rives moins définies, faites d'humus vaseux, d'alluvions trop meubles, de décombres sylvestres. L'onde, noirâtre, allait plus tardive, les blocs avaient dis-

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paru, des arbres vieux de mille ans se dressaient par intermittences, de grands sauriens dormaient sur les promontoires et la clameur des perroquets couvrait les chuchotements augustes de la Vie.

L HOMME DES A.KBRES

Quand le soir engouffra le fleuve, Vamireh conçut qu'il était immensément loin des confins de la forêt. Il rôtit quelques tranches d'un esturgeon harponné au passage, et sa faim satisfaite, rêva les légendes indécises des Pzânns :

« Tâh, vieillard de cent vingt hivers, à la mémoire lucide, contait l'écroulement des montagnes. Trois générations avant Tâh, l'Orient méridional était* barré de lacs et de montagnes que jamais les Pzânns, ni nui peuple connu des Pzânns, n'avaient franchi.

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Voilà que les feux qui sont sous la terre avaient tressailli, que le ventre des montagnes s'était entr'ouvert. L'abîme avait bu les grands lacs. L'épouvante en était demeurée sur les hommes. Toute une génération avait crû, sans que nul osât franchir les contrées neuves. Puis, Harm le grand chasseur, suivi du père de Thâ et de jeunes braves, s'aventura dans les défilés creusés par le cataclysme. Et c'est ainsi qu'ils découvrirent les grandes savanes de l'Orient méridional... »

Assis sous un tremble, la poitrine émue à ces souvenances, Vainireh envia d'être, comme Harm, un de ceux qui trouvent des terres lointaines. Il se remémora la suite d'autres légendes : l'histoire des Pzânns aventureux qui, depuis cent ans, avaient tenté de franchir la forêt, dont les uns avaient disparu sans laisser de traces et dont les autres étaient revenus en contant que le fleuve coulait éternellement entre de grands arbres, que les pé-

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rils augmentaient à chaque journée de voyage. Mais tout cela ne décourageait point le nomade. Sa curiosité et son courage s'exaltaient aux rumeurs de la nuit, à tous les pièges qu'il percevait tendus dans l'ombre. Longtemps, il resta sous le tremble, sans sommeil. Lorsqu'enfin la lassitude pressa plus fort sa chair, il alla prendre son canot, le transporta sur la rive, puis, ayant trouvé un endroit sec, il y étala sa peau de spelaea et, retournant l'esquif, il s'en couvrit, s'abritant de surprises immédiates. Et la massue dans un poing, le dard dans l'autre, il s'assoupit.

Or, cette nuit ni celles qui suivirent, Vamireh ne fut attaqué parles carnivores. Non que les monstres de l'ombre ne rôdassent autour de son canot, mais nui ne tenta de le forcer. Vamireli campa sur des îles autant que sur des rives sylvestres. Dans l'abondance de toutes choses, il ne manqua ni de la chair ni des fruits qui soutiennent la force de l'homme.

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Plus d'une fois, devant la forêt interminable, d'où de grandes rivières arrivaient se joindre au fleuve, son âme devint triste et il regretta l'aventure. Il songeait que la route de retour serait plus âpre que la route d'arrivée, et l'histoire de ceux qui n'étaient pas revenus inquiétait sa mémoire ; son cœur s'emplissait de tendresse à la pensée de Zom et Namir, ses générateurs, et de ses frères et de ses sœurs plus jeunes que lui. Certes, Namir et Zom l'ayant parfois attendu durant deux ou trois quartiers de lune, prenaient l'accoutumance de ses départs, mais, cette fois, quelle durée aurait le voyage ? Tous obstacles s'accumulaient, principalement les rapides que Vamireh ne pouvait plus franchir qu'en transportant son canot par les rives. Entre les palétuviers et la broussaille, sur des courbes enliseuses, parmi les reptiles et les fauves en embuscade, âpres étaient les passages, mais ces obstacles mêmes, à mesure qu'il les franchis-

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sait en plus grand nombre, le poussaient à persévérer, par le souci des périls sans récompense.

f Un matin, il se leva du sommeil tandis que les oiseaux achevaient l'hymne aux rayons, que les rosées coulaient aux sous-bois comme des pluies légères. Un froissement de branches accrocha son attention. Il vit s'avancer une forme couleur de frêne, d'allure oscillatoire, sauteleuse, accroupie sur ses membres postérieurs ; sa taille dépassait celle de la panthère. À ses quatre mains, à son visage, à ses yeux circulaires, à ses oreilles délicatement ourlées une remembrance frémit en Vamireh, des pa rôles de Sboz, celui de tous les Pzânns qui a>ait le plus loin pénétré l'inconnu de la forêt en l'être fantasque, aux bras démesurés, à la forte poitrine, il vit l'Homme des Arbres. JEtranger aux peuples d'Europe et presque à ceux de l'Asie, chaque période le repoussait aux contrées de flamme : des forêts méridio-

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nales, rares et profondes, de ci de là conservaient, cent mille ans après l'exode de la raco, quelques familles solitaires.

Un élan de sympathie courut en Vamireh. Se dressant, il poussa le cri d'appel des Pzânns. L'Homme des Arbres s'arrêta, inquiet, ses yeux ronds furetant sous l'épaisseur des ramures. Vamireh, écartant les branches, brusquement se découvrit :

— Hoï!... Bonheur à toi !

L'Homme des Arbres se mit debout. Couvert de poils duveteux, les cheveux rares, moins haut de taille que le nomade, plus large d'épaules, il semblait doué d'une puissance formidable. Vamireh s'étonna de sa physionomie farouche, de ses mâchoires énormes, de ses sourcils enchevêtrés par-dessus les prunelles jaunes, de son épiderme noir et grenu, sans que sa sympathie décrût, son plaisir de voir un semblable après une semaine de solitude, et il reprit en s'accompagnant du geste :

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— Vamireh, ami... ami !

L'Homme des Arbres gronda, écartant ses lèvres, évidemment dans le doute des intentions de l'autre. Le nomade, voyant l'inutilité des paroles, tenta de correspondre par gestes, sans nul résultat que d'accroître la défiance de l'inconnu. Dédaignant de s'en émouvoir, Vamireh fit quelques pas de plus, mais alors, fermant ses poings énormes, les prunelles tremblantes, l'Homme des Arbres se frappa la poitrine et menaça le Troglodyte. Celui-ci s'en indignait :

— Vamireh ne craint ni le Lion ni le Mammouth... ni les embûches des Hommes...

L'Homme des Arbres gronda de nouveau, sans toutefois avancer vers le Pzânn, simplement sur la défensive. Ce que voyant, Vamireh se tut, dans une curiosité croissante, sa colère disparue. Tous deux restèrent quelque temps à se contempler. Cette pause parut inspirer quelque confiance à l'Homme des

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Arbres. Ses traits se détendirent, une paix d'herbivore parut sur la pesanteur de son masque. Lui aussi, avec moins d'analyse que Vamireh, percevait la présence d'un semblable. Mais des instincts vagues, des souvenirs directs peut-être, des craintes ataviques ne lui rendaient pas cette présence agréable. Sentaitil que jadis, au menstrue du tertiaire, il était au même échelon que le grand Dolichocéphale debout devant lui, que des misères, des habitats dépressifs, avaient fait de sa race l'agonisante et de l'autre la victorieuse ? Avait-il inscrites dans sa chair les douleurs, les révoltes, les nostalgies, les exodes perpétuels, les batailles perdues, tout ce qui se transmet de génération en génération, de sang à sang, et dont les éveils indéfinis, rêves de vies ancestrales subitement revenues dans les fibres héréditaires, valent la mémoire directe et précise?...

Il restait là, maussade, son œil d'ambre

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scrutant Vamireh, moins défiant toutefois. Le Pzânn, à bout de gestes, concluant à l'impossibilité de correspondre, se retira vers son esquif afin de le remettre à flot. Comme il atteignait le fleuve, il vit, en se retournant, que l'Homme des Arbres l'avait suivi et le regardait avec curiosité. Lorsqu'enfin il se fut embarqué, une certaine bienveillance se marqua sur la bouche cendreuse et camuse, les bras velus ébauchèrent un vague geste amical. Vamireh y répondit tout de suite, rieur, excusant le Sylvain de sa défiance. Longtemps, pendant que s'éloignait la barque grêle, entre les palétuviers s'immobilisa une face attentive, et quel songe panique, quelle impression aussi emmêlée et sauvage que les broussailles riveraines errait dans la cervelle du Déchu, dans le crâne tardit de l'Homme des Arbres !

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