LA CONTREE NOUVELLE
Des jours encore et toujours la Forêt! Vamireh commençait à douter qu'elle se terminât. Pourquoi ne serait-elle pas la frontière du monde? Les rapides pourtant diminuaient de nombre. Sauf l'attaque d'une panthère fondant sur lui du haut d'un arbre et dont il avait déchiré les entrailles, sauf le tourment des infiniment petits qui harcelaient sa chair, sauf la menace des reptiles, Vamireh n'avait eu, d'ailleurs, à vaincre que les embûches de l'Inanimé, les perfidies de la terre marécageuse et des plantes enchevêtreuses des havres.
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Plus habile continuellement à deviner le péril, au seul aspect des eaux et de la terre, il s'accoutumait à rire de ces obstacles, un orgueil plus fort bondissait dans son cœur et dans ses chairs.
Cependant, vers le soixantième jour, voilà que parut s'éclaircir la végétation. Deux ou trois fois des trouées se montrèrent, des coins sylvestres neufs où les arbres poussaient plus chétifs, où les colosses séculaires se faisaient rares. A d'autres indices encore, à la présence de bêtes qui aiment la proximité des espaces libres, à la nature des terres, Vamireh put pressentir le succès de son entreprise. Deux jours plus tard ses derniers doutes disparurent ; la rive gauche lui montra de vieilles steppes à peine transmuées en forêt où les arbres se disséminaient toujours davantage.
Vers le milieu du soixante-huitième jour, il amarra son canot dans une crique choisie, il s'arma des sagaies et de la massue et entre-
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prit une découverte à pied, vers l'Ouest. Le sol était ferme, les gramens et les plantules dominaient de plus en plus sur les arbres. Vamireh, après quelques heures, arriva sur une colline d'où il dominait la contrée. Au nord, une perspective sinople, violescente, noircissante, la forêt-océan où coulaient les féeries du Rayon, où la vie se tapissait innombrable et subtile. Au Sud, le dévalement de steppes, entrecoupées d'oasis, la perspective d'une contrée de chasse et de libre circulation, la contrée nouvelle que Vamireh avait désiré connaître et dont l'apparition lui enfla la poitrine triomphalement.
Avec un rire bas, il songeait à la surprise des Pzânns lorsqu'il conterait son voyage, à la béatitude de Zom et de Namir. Longtemps il resta sur la colline, dans l'extase. Mais le firmament, au-dessus de lui, s'enfiévra. Deux gros nuages s'unirent, charbonneux, ourlés de phosphorescences. Un souffle angoisseux, gi-
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ratoire, ascensionnel étreignit les plantes ; les foudres croulèrent majestueusement sur la forêt. Yamireh aima cet orage, tout son organisme y respira la force et le mouvement, des émotions concordantes à son état d'âme. Quand se mirent à ruisseler les eaux du ciel, il dénuaa ses épaules, il reçut l'inondation fraîche avec volupté.
Pourtant se calma la fièvre, les nimbus hailionnés, bus par les tiédeurs firmamentaires, poudroyés par les chocs électriques. A peine si les gramens gardaient l'humidité pluviale : la terre avide avait tout aspiré. Varnireh marcha avec délices vers le paysage d'après pluie ; les derniers vestiges sylvestres s'évanouirent. Rien ne demeura que les steppes immenses entrecoupées de massifs. Les nues éparpillées se jetaient en draperies éphémères devant le soleil, une ombre légère, à toute minute, rafraîchissait les perspectives.
D'ailleurs, le soir approchait. Varnireh s'ar-
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rèta vers le crépuscule au rebord d'une oasis et y passa la nuit. Il se remit le lendemain en route, résolu au retour s'il ne survenait pas d'aventure, ayant découvert ce qu'il désirait : de nouvelles terres de chasse. Des empreintes d'unis et d'aurochs, de cerfs élaphes, de chevaux, lui assuraient la fécondité du terroir et il projeta une grande expédition de jeunes Pzânns pour l'année suivante. Mais, vers les deux tiers de ce jour-là, il survint une aventure assez considérable. C'était durant une halte, alors que le nomade achevait de manger une couple de cailles abattues au passage. Abrité entre des figuiers sauvages, il vit s'avancer une femme.
Elle approchait, vêtue de fibres d'écorces entremêlées de gramens de la savane. Vamireh se dissimulait davantage; le flot qui clapotait en lui, du coeur à la cervelle, charriait l'angoisse et la suavité. La certitude qu'elle était jeune se vérifiait non seulement par l'ap-
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proche, la visibilité accrue, mais par la cadence marcheuse, la vacillation souple des hanches. A trente pas, elle se décela pubère à peine, frêle vierge aux très grands yeux, surprenant Vamireh de sa dissemblance avec la fille coutumière d'Europe, au crâne allongé, aux fortes allures.
Sa face un peu ronde, pâle comme les nuées printanières, ses cheveux pareils à la moire des étangs par les nuits sans astres, sa taille brève et plus comparable à celle des frênes qu'à celle des peupliers, et le port de sa personne, et la forme de ses lèvres comme celle de son front, et la coupe de ses paupières, tout évoquait la race lointaine, l'humanité grandie depuis des milliers de siècles sans contact avec les hordes nomades de l'Occident.
Vamireh, de même que l'herbivore étranger depuis des siècles aux contrées fauves gardo l'instinct atavique de reconnaître le grand tigre, Vamireh percevait la distance de son
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organisme à celui de l'adolescente. Une divination lui prédit des choses toutes nouvelles en ce coin du monde où son caprice l'avait mené et cette prescience de l'inconnu le tint anxieux, hésitant à fondre sur la proie d'amour, une horripilation sillant à travers ses fibres comme l'approche de l'orage sur les nerfs d© l'oiseau. Mais dans son imagination barbare, fouettée par un sang électrique et tout l'amour de Mai, l'étrangère parut infiniment désirable. Enfant de l'art, enclin à la volupté des contrastes, il fut capté aux longs cils de duvet noir, à la démarche trembleuse, à la précision des contours, l'animalité charmante de la prunelle et sa résolution fut prise. Mais pendant son hésitation, la passante avait frôlé l'embuscade et déjà se trouvait à cent pas : Vamireh s'enleva d'un élan, avec la rapidité d'un étalon.
Au bruit, se tournant, la jeune vierge vit venir Vamireh; dans l'épouvante, avec une