‹ VarimehChapitre 6 sur 20 · VAM1RÉ.H · texte numérisé non relu

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clameur plaintive, elle tenta la fuite. Elle froissait les grandes herbes, légère, mais sans espérance d'échapper au formidable chasseur et deux, trois fois, elle tenta tourner, se dérober par des massifs, par des tangentes. Il la serrait de plus près toujours, retardé uniquement par le plaisir à voir flotter les cheveux de la fugitive et s'infléchir en courbes charmantes son jeune corps. Enfin, elle le sentit contre elle, le vent de son haleine sur sa nuque.

Elle s'arrêta, elle se tourna. Les prunelles paniques, la poitrine turgescente sous les gramens de son vêtement, elle levait les bras en supplicatrice, avec un jusant de confuses paroles. Le nomade écouta immobile devant elle, bientôt convaincu de l'impossibilité de comprendre cette langue plus rapide que la sienne et plus sonore. Mais le langage de nature, la terreur inscrite sur les lèvres et les paupières de la passante, l'émurent de pitié. Moins vives, plus profondes errèrent des impressions neuves

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par son organisme, ébauche de poème sauvage et recul des brutalités voluptueuses devant la tendresse.

Comprit-elle, eut-elle l'instinct de son triomphe sur le grand occidental aux cheveux clairs? Moins tremblante, elle continua de murmurer des syllabes où s'entremêlait une indécise malice. Il tenta de répondre, de faire comprendre qu'il ne voulait pas être terrible. Elle observa, attentive, ses gestes de statuaire : ils lui étaient neufs. Fille des races non plastiques, des races de culte, elle ne concevait que des mouvements amples et monotones, lointains de la nature. Mais plus encore qu'aux signes, elle parut surprise lorsque Vamireh, détachant un de ses ornements d'ivoire, le lui offrit : noD sans défiance, elle contempla les lignes gravées sur la petite plaque, la course d'un urus poursuivi d'un fauve, et elle tenait l'œuvre à contre-sens, sans comprendre. Le nomade, avec un sourire, se mit à indiquer les direc-

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tions, à mimer le dessin, la troublant davantage.

Seulement, les yeux de Vamireh, ses interjections la rassuraient de plus en plus. Elle aussi se mettait à sourire. Alors, une joie au cœur, il posa la main sur l'épaule de la passante. Elle recula, revenue à la méfiance :

— Vamireh est bon! murmura-t-il.

Subitement, elle fit un bond, elle frappa ses

mains l'une contre en regardant l'horizon. Vamireh, en suivant la direction de ses prunelles, vit avec ennui un groupe d'hommes accourir. D'un geste un peu espiègle, elle fit signe de fuir à l'Occidental. Lui, la main crispée, tâtait ses armes, comptait les survenants : ils étaient douze, armés de grands arcs et de lances. Devant l'impossibilité de la lutte, une désespérance rageuse le saisit, d'idylle déçue et d'orgueil blessé :

— Vamireh n'a pas peur! lit-il fièrement... Et comme l'étrangère s'éloignait, il la suivit,

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il Ja prit au bras. Elle se débattit, elle cria d'une voix haute. Farouche il l'attira, il la souleva toute.

Terrifiée de se sentir légère comme une chevrette sur la poitrine du nomade, elle se défendit sans violence, à timides soubresauts. Lui, prenant du champ, malgré le faix, il tenta la course, il alla d'une rapidité surprenante, excité parla clameur des poursuivants, et plutôt, en ces premières minutes, fût-il victorieux. Ceux qui le traquaient, d'une race plus brève que la sienne, trapus, ne semblaient pas des poursuiveurs de proie, des hommes aux jarrets de fauve comme les Dolichocéphales occidentaux. Agiles pourtant, la lassitude leur viendrait moins prompte, sans doute, qu'à Vamireh, à moins qu'il n'abandonnât son fardeau. Il n'y songeait guère, mû du vouloir âpre de la lutte. ïl fonçait vers l'Est, vers la rive où il avait abandonné son canot. A supposer même qu'il gardât sa vitesse, il ne pouvait l'atteindre

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avant une demi-journée, longtemps après le crépuscule, après que la lune serait au zénith. Après les première minutes, la jeune fille cessa toute défense. Femme, après tout, emportée par un mâle qui ne la rudoyait point, une curiosité venait à naître, tellemenl qu'elle se laissait placer la tête et la naissance de la poitrine sur l'épaule de Vamireh. Au loin, sur la savane, elle voyait les hommes de sa tribu, elle distinguait leurs gestes. Armés de grands arcs et de lances légères, couverts de manteaux en étoffes tissées avec les fibres de la plante et la laine de l'animal, elle les comparait confusément à Vamireh vêtu de la fourrure du spelaea, armé de la massue et de la sagaie. Elle souhaitait leur triomphe, sans doute, et pourtant aurait voulu sauver la vie du ravisseur. Des virtualités vaniteuses, l'impression féminine que la violence du mâle n'était point une injure, la force de Vamireh, l'attraction de l'inconnu, ces choses voguaient par son

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esprit de mi-barbare, éparpillaient ses vœux. Une heure se passa, de course farouche, où Vamireh augmenta toujours l'avance. Plus douce, plus courbe, la lumière ambrait la savane et l'ombre du chasseur et de sa proie galopait immense vers l'Orient. Soudain, se retournant, Vamireh ne vit plus les traqueurs. Il monta sur un tertre, il les aperçut à plus de cinq mille coudées. Un rire de triomphe lui sourdit aux lèvres et il cria :

— Ehô ! Ehô !

Puis il dit à la jeune fille :

— Vamireh est le plus fort i

Elle détourna la tête, offensée de son rire et de son cri. Il s'assit. Ils restèrent en silence cinq minutes. Le souffle de Vamireh, rauque d'abord et dur, se régularisa, ses pectoraux se soulevèrent plus rythmiques. Alors il murmura quelques paroles. Elle ouvrit les yeux, leurs regards se frôlèrent. Celui de l'homme était calme et tendre. Elle nlissa les paupières,

une témérité féminine, malicieuse, dédaigneuse, parut sur sa face. Vamireh s'en inquiétait, en était charmé, la trouvait ainsi plus aimable encore, et répétait, moins convaincu :

— Vamireh est le plus fort !

Déjà les poursuiveurs apparaissaient plus proches : il fallait recommencer la fuite. Vamireh regagna de l'avance et il parut alors évident que c'était les autres, non lui, qui se lasseraient les premiers. D'ailleurs leur troupe maintenue ensemble jusque-là, se disjoignit, trois ou quatre trop fourbus pour suivre encore. Le reste se tenait à peu près en groupe, nul ne se souciant de devancer ses compagnons, retenus par le mystérieux de l'aventure, la taille haute et l'agilité extraordinaire du Dolichocéphale.

Le jour s'alanguit davantage. L'heure jaune fut là. Sur la savane, un silence moins vibrant, une atmosphère mélancolique et fraîche, un stade de repos. Les oasis éparses épandirent

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de la vie autour d'elles. Les némocères volèrent en hautes colonnes par-dessus les surfaces moites. Partout s'éveilla un froissement euphonique, des balbutiements de passereaux Heure de sécurité et de bien être où les diurnes n'avaient pas encore à redouter la rôderie des fauves, où les grands ruminants se couchaient sur la plaine dans une sécurité charmante, où quelque chose de la jeunesse du matin revenait dans la chute du jour.

La course de Vamireh devint traînante et embarrassée. Mais, derrière lui, il semblait que la poursuite fût abandonnée. A l'extrémité de l'horizon les silhouettes des porteurs d'arcs s'étaient évanouies, et c'est en vain que le chasseur essaya de les apercevoir en gravissant un monticule. Pour la seconde fois il prit du repos, il déposa l'étrangère". Mélancolique, elle resta debout à côté de lui, comprenant l'inutilité de toute tentative de fuite. Lui, à

présent, se sentait trop las pour exprimer son

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triomphe, inquiet d'ailleurs, car il sentait bien ne pouvoir recommencer cette course. Toutefois, il se consolait à la pensée qu'eux aussi devaient être hors de force.

Ils restèrent là sans une parole. Le soir vint. Avec une lenteur auguste les univers du coloris moururent sur le couchant et Vamireh tressaillit en voyant sa compagne s'incliner, étendre les bras vers l'horizon et parler au disque du soleil. Fils des Occidentaux non hiératiques, superstitieux vaguement mais sans culte, il ne comprenait guère l'acte de l'Orientale, il la regardait avec curiosité, peutêtre avec inquiétude. Quand elle eut terminé, Us restèrent quelque temps encore, jusqu'à ce que la lune se levât.

— Viens, fit alors Vamireh.

Elle comprit le geste et sans résistance marcha à côté de lui. D'ailleurs, dans la solitude de nuit, tandis que le loup et le chacal commençaient à hurler sur les steppes, il de-

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venait l'abri. Elie admira plus profondément sa grande massue rejetée sur l'épaule et fixée de ligatures. C'était déjà, embryonnaire, de l'intimité, de la confiance, une résignation moins farouche. Lui, taciturne, recru de fatigue, il n'avait pas son ardeur de naguère, le sang de Mai plein de molécules généreuses épuisé en ses artères. Longtemps allèrent leurs silhouettes, tandis que montait la Lune préhistorique. Déjà la steppe se couvrait de plus d'oasis, déjà les arbres se multipliaient en massifs, annonçaient la forêt prochaine, déjà les rayons tombaient plus argentés sur les herbes, et Vamireh songea que sa compagne devait avoir faim et sommeil. Lui avait surtout soif.

— Repose-toi! dit-il... Vamireh va guetter les bêtes !

Elle s'assit, soumise. C'était sous trois figuiers sauvages, trapus et tout parfumés de printemps. Le Rêve y coulait entre les ramures,

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le rêve éternel de la Lune et des Constellations : la fille orientale y plongea son âme confuse. Elle y percevait la fragilité de son être. Sa famille et sa tribu, les feux du soir, les prêtres, les troupeaux de bœufs asiatiques la hantaient et la tourmentaient jusqu'aux larmes. Mais, si seule, elle n'arrivait pas à haïr l'homme qui l'avait volée, le percevait trop comme la seule barrière devant la nuit formidable.

Vamireh, dans la steppe, attentif, surveillait l'espace. Des profils de félins apparaissaient par intervalles. Très loin un cervidé fuyait. Voilà que, nez au vent, un loup approcha des trois figuiers. Presque aussitôt, effrayé, un corps bondit, un lièvre. Lancé selon une oblique, Vamireh attendit le point de sa course où il serait le plus proche, puis sa sagaie se leva, siffla et le petit animal roula parmi les herbes. Au bondissement du chasseur, le loup prit la fuite et l'homme alla ramasser le lièvre.

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Rapidement, il le dépouilla, le suspendit à une branche. Puis, amassant des herbes sèches, des rameaux secs, il prit dans an sachet les silex dont les Dolichocéphales faisaient le feu, il étendit des fibres très sèches, fît jaillir les étincelles. Après quelques tentatives, la flamme s'éleva, légère d'abord, puis avivée aux poignées de combustible adroitement disposées, et le lièvre commença de rôtir. L'Asiatique, à l'éclair du feu, s'inclina comme naguère devant le couchant, avec une semblable mélopée de paroles. Vamireh, impassible, fit rôtir le lièvre. Quand il fut à point, il l'offrit à sa compagne et ils mangèrent en silence.

Le repas fut bref, l'un trop las et l'autre trop émue pour manger beaucoup, mais une soif vive les tourmentait : il ne fallait donc pas songer à faire halte avant d'avoir trouvé de l'eau. Ils se remirent en route. Leur recherche ne dura guère. Après moins de mille

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pas, Vamireh commença de percevoir le ruissellement d'une onde, et bientôt un petit cours d'eau se montra où ils s'abreuvèrent.

— Dormir! dit l'homme.

Ole comprit le geste, s'effaroucha, scruta Vamireh. Dans la pâleur lunaire, il avait une face triste et lasse, nullement féroce. Alors, elle s'assit contre un bouleau, elle entreferma les paupières, mais défiante encore, luttant contre la lassitude. Les forces la domptèrent, l'inconscience passa sur son être, elle succomba à la demi-mort quotidienne.

Assis au bord du ruisseau, Vamireh contemplait les facettes de l'eau, les réticules de la végétation, les meneaux des saules interposés devant la Lune. Un songe vaste et paisible comme la nuit naviguait par sa cervelle. Attendri par la fatigue, toute son aventure lui apparut dans des notes lentes, profondes et tendres. L'ascension de la Lune, le hurlement des bêtes, la parlerie des fluides, les

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fantômes arborescents debout sur la steppe, semblaient lui dispenser le temps et l'espace. Pour avoir emporté la vierge, il la sentait sienne, autant que la peau du spelaea qui lui pendait sur les épaules. Mais le firmament vacilla, les arbres se transmuèrent en physionomies mouvantes. Vamireh sentit à son tour la pesanteur de l'ambiance, le recul do son être, ses chairs soumises au repos. Vaguement il se traîna sous le bouleau, il saisit le vêtement de la jeune fille dans sa main, il croula sur les herbes.

Le temps passa, la lune se mit à descendre la pente du déclin. Elle était à moins de trente degrés de l'horizon lorsque Vamireh s'éveilla. D'un coup d'oeil, il s'assura de la présence de sa compagne, puis il se mit debout, explorant la steppe. Rien ne s'y montrait d'équivoque et il conclut que les poursuivants avaient abandonné la jeune fille ou que leur fatigue, plus considérable que la sienne, les avait con-

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damnes au repos. Gomme il se sentait allègre, ses forces reparues, il résolut d'augmenter encore ses chances et de se remettre en route. Un quartier du lièvre restait qu il divisa en deux à l'aide de son couteau de silex et dont il mangea une part. Puis, après s'être trempé la tète au ruisseau, quelques minutes il resta en contemplation devant la dormeuse.

Elle avait croulé sur le sol. Sa tête délicate reposait sur son coude. Toute sa personne, repliée en zigzag, avait un charme exotique dont s'inquiétait Vamireh. Un afflux de sang lui gronda par les tempes, sa sauvagerie s'éveilla toute et il se pencha. Quel instinct, quelle douceur poétique le releva, plein do pitié?

Incapable de l'analyser, il ne subit pas moins l'impression, il éveilla d'une secousse légère sa compagne. Elle se dressa lente, pfTarée, les yeux dans le chaos du sommeil. Puis la perception des choses revenue, elle fut

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triste, regarda sombrement les steppes lunaires, la chute rougissante de l'Astre, dans les abîmes occidentaux. Cependant, une joie vague la pénétra, la sensation du jour approchant, l'énergique appel du bonheur dans les chairs jeunes. Aussi ne refusa-t-elle pas le sommaire repas que lui offrit Vamireh et même, son appétit revenu, elle prit plaisir à mordre la cuisse rôtie du lièvre. Lui, charmé, regardait ses dents de louve, sa chevelure roulée au iong du cou, et je ne sais quelle maternité se mêlait dans le jeune préhistorique à son amour croissant.

Furtive, entre ses cils baissés, elle se réaccoutumait à la présence du chasseur, le trouvait plus beau et plus puissant encore que la veille, mais le souvenir sacré de la tribu s'interposait entre elle et lui et la remplissait de regrets.

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