‹ VarimehChapitre 7 sur 20 · POURSUITE · texte numérisé non relu

POURSUITE

Un peu après l'aurore, Vamireh et sa compagne atteignirent enGn le fleuve. L'esquif abandonné était toujours dans le buisson où il l'avait caché : il n'eut qu'à le charger sur scq épaule et à le remettre à flot. Mais quand il voulut y placer l'étrangère, elle manifesta une répugnance violente. Il fallut presque la contraindre. Au reste, dès qu'elle fut embarquée, sa résignation revint, son fatalisme d'Orientale.

Vamireh, se tenant près de la rive où le courant était maniable, se mit à remonter la

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fleuve avec lenteur. L'heure était délicieuse, dans les rayons obliques, non chauds encore, toute la nature rajeunie sur les steppes. Des arbres plus nombreux annonçaient l'approche de la forêt. Vamireh espéra l'atteindre avant que le soleil fût à mi-route vers le zénith. A peine pagayait-il depuis une demi-heure, qu'il eut une alerte. Son œil aigu, là-bas, sur la plaine apercevait une troupe confuse, hommes ou animaux. Après quelques minutes, le doute ne fut plus permis; c'étaient des hommes semblables aux poursuiveurs de la veille et, selon toute probabilité, les mêmes. Grâce au rideau des arbres, il y avait toute chance qu'ils n'aperçussent pas de suite l'esquif, tandis que Varmireh, proche de ces mêmes rideaux, et pour qui, en conséquence, toutes les trouées étaient autant d'observatoires, était en position de suivre leurs mouvements sur la surface déclive qui menait au fleuve. Ils n'allaient pas vite d'ailleurs, ils s'arrêtaient souvent, et

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il fut bientôt évident pour le nomade qu'ils suivaient sa piste, avec toutes les haltes que comporte ce mode de poursuite. Vamireh dissimula son impression à sa compagne et se mit à pagayer plus ardemment, avec l'idée d'atteindre la forêt et de débarquer à l'autre rive. Mais après quelques minutes, la jeune fille aperçut à son tour les arrivants et ses traits s'animèrent, une exclamation jaillit de sa poitrine, puis, tournée vers son ravisseur, elle le regarda d'une manière suppliante et humble. Ému, il baissa les paupières. Mais un dépit lui vint, une résolution farouche qui lui fit dire comme la veille :

— Vamireh est le plus fort !

Elle se tint raide, en apparence indifférente, épiant obliquement la venue des autres. Vamireh calcula que s'il pouvait être hors de vue au moment où ils atteindraient la rive d'assez près pour percevoir les détails du fleuve entre les végétations de bordure, ils hésiteraient

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nécessairement entre trois idées : qu'il avait descendu Je courant, qu'il l'avait remonté ou qu'il avait traversé le fleuve et continué sa route vers l'Est. En maintenant la vitesse actuelle de son esquif, il serait possible d'atteindre l'îlo longue et étroite, couverte d'arbres, qu'il apercevait en amont du fleuve, à deux mille coudées. Là, en obliquant à droite, il deviendrait impossible aux poursuivants de rien distinguer. D'ailleurs, à évaluer les distances et les vitesses respectives, Vamireh n'arrivait qu'à un à peu près et tout son salut dépendait d'une dizaine de coudées. Aussi coërça-t-il ses forces dans un effort suprême et il approcha rapidement de l'île. Mais en même temps les autres approchaient du fleuve. A un moment son inquiétude fut immense : un des Asiatiques venait de s'arrêter et, la main en abat-jour sur le front, semblait regarder dans la direction de Vamireh. Au geste dont sa main retomba, Vamireh devina qu'il n'avait rien vu, mais il

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ne resta pas moins acquis que déjà les rideaux d'arbres devaient sembler moins opaques aux autres pour que l'un d'eux eût tenté de les sonder. Par bonheur l'île approchait. Encore quelques coups de pagaie et Vamireh allait toucher la pointe. Alors, soudain, ayant compris la manoeuvre désespérée, sa compagne se mit debout dans la barque et poussa un cri. Impuissant, Vamireh donna les derniers coups de pagaie, doubla le promontoire, puis, à l'ombre enfin, invisible, il atterrit dans une petite crique, il se leva furieux :

— Tais-toi 1 . . .

Sa main rude enlevait la jeune fille, la secouait toute. Elle eut peur, se tut, dominée, revenue à son fatalisme. Deux minutes, il resta colère, les tempes chaudes, puis il se calma, certain que le cri n'avait pas porté et se remit à surveiller la steppe. Décidément, il avait l'avance. Eux, là-bas, plus lents, plus hésitants, parvenus à une zone où des traces

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d'urus se mêlaient au passage de Yamireh, visiblement ne pouvaient encore explorer le ileuve. Yamireh les montra d'un doigt triomphant à l'Orientale :

— Ils ne te reprendront jamais... jamais 1 Et, la forçant à se rasseoir dans le canct, il reprit la pagaie, il remonta en serrant l'île de près.

Pendant un temps indéterminé, la petite embarcation avança dans le silence. L'île s'élargissait, enchevêtrée, emplie d'une végétation farouche, les arbres dévorés de lianes. Des crapauds colosses, des échassiers, des palmipèdes se découvraient par intervalles. A travers l'encens printanier, la joie parfumée des corolles, un fleur d'humus, de bois moisis, d'organismes sauriens émanait de la pénombre. Partout des caps à doubler, des plantes fluviatiles sournoises entravant le canot. Les ogives des aulnes et des frênes attouchaient Yamireh et sa compagne et

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l'image tremblante des choses rebondissait sur les flots, revêtue tout ensemble d'une grâce plus discrète et dune navrance vertigineuse.

Vamireh atteignit ainsi la moitié de la route, puis l'île se remit à décroître, à s'effiler en proue. Les eaux bleuirent. Enfin la pointe parut, le lleuve se montra large et limpide, la forêt se profila à trois mille coudées. Le nomade songea que, en gardant la gauche, l'interposition du vaisseau insulaire le maintiendrait sûrement invisible tant que ses adversaires n'auraient pas atteint la région riveraine correspondant au centre, en supposant qu'ils eussent continué la poursuite. Quand bien même ils auraient changé de rive (auquel cas le péril était plus proche) il atteindrait probablement la région forestière sans avoir été aperçu et là, Tentravement de leur marche donnait tout avantage à l'embarcation librement lancée sur les flots...

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