Deuxième Partie
versité, ton hypocrisie, ton ingratitude envers Homaïouna, et ta scélératesse envers l’innocente Gazahidé ! maudit soit surtout la bague, qui, en te rendant invisible, a favorisé ton dernier crime. Que la terre s’ouvre pour engloutir le meurtrier de son souverain endormi, du vénérable vieillard qui t’avait adopté pour son fils ! Ah ! du moins déchirons à belles dents ces horribles mains qui l’ont étouffé, et vengeons la nature outragée ! ”
Tout en faisant ces furieuses exclamations, je me mordais les bras, je frappais de la tête contre le plancher, et mon sang ruisselait de plusieurs plaies, tandis que Gazahidé, comme pétrifiée, me regardait et me laissait faire.
Au bout d’une demi-heure de ces agonies, la terrible influence cessa, et mon mauvais naturel reprit le dessus. Je vis que j’étais perdu si je n’avais recours à quelque nouveau stratagème, et, poussant un profond soupir: “Grâce au ciel,” dis-je, “cet accès de frénésie est passé; rassurez-vous, chère épouse, il ne reviendra pas de longtemps; ce n’est que le second que j’ai eu de ma vie.”
En disant ces mots, je tâchai de me tramer vers son lit, quand le nain, avec des yeux enflammés de colère, se jeta entre elle et moi, en s’écriant: “N’approchez pas de ma princesse, monstre détestable; c’est en vain que tu voudrais attribuer à un manque momentané de raison l’aveu d’une énormité dont tu es réellement coupable. Je t’ai entendu, moi-même, cette nuit revenir de l’appartement du roi; tu t’es laissé tomber à quatre pas de mon lit, et as conjuré cette Homaïouna, que tu viens de nommer encore, de te laisser jouir du fruit de ton crime. Je croyais avoir fait un mauvais rêve; mais je n’avais que trop bien ouï la vérité ! Si tu oses t’avancer d’un seul pas, je te saute aux yeux, et je t’arrache avec mes
Histoire du Prince Barkiarokh
ongles les restes de chair que ton accès surnaturel de remords t’a laissés.”
Quoique mes mouvements convulsifs m’eussent réduit à un abattement extrême, la rage de me voir convaincu de ce que je cherchais à dénier me donna assez de force pour me lever, me saisir de Calili, et le lancer dans la mer, qui de ce côté mouillait les murailles du palais; mais, malheureusement pour moi, au lieu de se noyer il se mit à nager avec une surprenante agilité.
J’étais confondu, et Gazahidé retombait en défaillance, lorsqu’une infinité de voix se firent entendre. “Vengeance! vengeance!” criait-on; “que les portes soient fermées, qu’on croise des sabres partout ! Barkiarokh a étouffé notre roi ; ne laissons pas échapper ce scélérat ! ”
A ce tapage épouvantable je tremblai comme un lâche pour ma vie, j’abandonnai la princesse, et m’étant rendu invisible, je courus pour tenter de sortir du palais; mais toutes les avenues en étaient fermées, et les fers étincelants voltigeaient de toutes parts. Dans ce péril extrême, je m’accrochai à un sycomore haut de cinquante coudées, qui était planté au milieu de la grande cour. Je le grimpai bien vite, et m’établis le mieux que je pus sur sa cime. De là je voyais avec un effroi inexprimable la multitude de gens qui cherchaient à me détruire s’accroître à chaque instant, et le nain furieux qui ne se lassait pas de les animer. Cette scène, dont j’étais le misérable spectateur et l’horrible sujet, dura sans relâche tout le jour et la nuit suivante, et, par surcroît de malheur, la posture gênante où j’étais, et mes agitations, excitèrent un cruel accès de la maudite goutte que j’avais prise de mon père. J’aurais pu pousser des cris qui eussent fait retentir l’air à une lieue à la ronde ; mais la peur me retint. Cependant, comme