Deuxième Partie
qu’elle croyait m’avoir été faite; et chaque instant me confirmait dans la résolution de tout attenter pour ne pas perdre le bonheur dont je jouissais. Les heures ne s’écoulèrent que trop vite. Sur le soir le roi, qui, sans doute, n’avait pas osé paraître devant moi, envoya le chef des eunuques pour s’informer des nouvelles de sa fille; elle lui fit dire que tout allait le mieux du monde, et qu’il dormît tranquille.
Je n’avais pas oublié que j’avais promis à la princesse un récit de mon histoire plus circonstancié que celui que je lui avais fait; mais je l’avais différé jusqu’au temps où il pouvait servir à mon dessein. Peu après que nous fûmes couchés, je commençai à entrer en matière, et lui fis une narration si absurde, si longue, et si ennuyeuse que, selon mon intention, je l’endormis, et fus sur le point de m’endormir moimême; mais les noirs complots ne me tiennent que trop éveillé.
Il était déjà bien avant dans la nuit quand, après avoir mis ma bague au doigt gauche, je pris le chemin de l’appartement du roi, où il m’avait auparavant conduit lui-même. Le nain Calili, et les autres eunuques de Gazahidé, dormaient dans son antichambre ; ceux qui gardaient le roi veillaient rangés des deux côtés de sa porte, qui n’était fermée que par une portière. Je passai sans le moindre bruit au milieu d’eux, et trouvai le vénérable monarque plongé dans un profond sommeil. A la lueur des flambeaux qui éclairaient sa chambre je pris si bien mes mesures, qu’avec un coussin que je lui mis sur le visage, je l’étouffai sans qu’il pût pousser un seul soupir. Je l’arrangeai ensuite la tête penchée hors du lit, afin que le sang extravasé qu’on lui trouverait semblât l’effet d’un accident naturel, et revins en tremblant sur mes pas. J’étais si troublé que, ne reconnaissant plus mon chemin, j’enfilai deux ou trois corridors que je ne
Histoire du Prince Barkiarokh
connaissais pas. Enfin je me retrouvai, et j’étais à la porte de Gazahidé, lorsque, ayant fait un faux pas, je tombai tout de mon long par terre. Éperdu de ma chute, à laquelle j’attribuais une cause surnaturelle, je dis d’une voix faible et épouvantée: “O cruelle Homaïouna, ne m’enveloppez pas si tôt de votre redoutable influence ; laissez-moi du moins pour un peu de temps jouir du fruit de mon crime.” J’en fus pourtant quitte pour la peur. Je me relevai lestement, et allai me recoucher auprès de la princesse, en me tenant à une grande distance d’elle, dans la crainte de l’éveiller et de la laisser s’apercevoir que je ne dormais pas.
J’étais si éloigné des remords que j’avais appréhendés que je me mis à chercher des excuses à l’acte énorme que je venais de commettre dans la nécessité où je me trouvais de défendre ma vie; ensuite je m’en félicitai en considérant que l’amour que me portait l’héritière du trône m’en assurait la possession.
Dans ces pensées je vis luire le matin sans inquiétude, et ne m’alarmai nullement des cris qui bientôt firent retentir le harem. Gazahidé se réveilla en sursaut, s’éleva à demi, mais retomba sur son lit comme privée de vie en apprenant la mort soudaine du roi son père. Ses filles esclaves, ses eunuques couraient çà et là par le palais. Calili seul était resté auprès d’elle, et m’aidait à lui donner du secours. Nos soins furent longtemps inutiles; elle ouvrit enfin ses beaux yeux, qu’elle fixa sur moi comme pour me demander ma pitié ! Je lui tendis mes perfides bras; mais avant que j’eusse pu l’embrasser, je reçus sur mon sein à découvert un terrible coup de la fatale baguette. J’en fus renversé, et, me roulant par terre, m’écriai d’une voix forcenée: “Maudit soit ton existence, infâme Barkiarokh ! maudit soit ta per-