Deuxième Partie
je sentis que je m’affaiblissais d’heure en heure, je défis mon turban et m’en liai fortement à l’arbre, pour ne pas tomber sur les piques et les glaives tranchants de mes ennemis.
Dans cet état, avec des imprécations sur le bord de mes lèvres et le désespoir dans le cœur, je passai encore un jour à contempler l’affreuse confusion qui régnait autour de moi. Enfin je commençais à ne plus voir que comme au travers d’un nuage, à ne plus rien entendre distinctement, à presque ne plus m apercevoir de mon existence, quand de grands coups de haches qu on donnait en dehors des portes du palais me firent tressaillir et perdre tout sentiment.
Quelle fut ma surprise, en reprenant l’usage dé mes sens, de me trouver mollement étendu sur des matelas de soie que les odeurs les plus suaves parfumaient! J’ouvris les yeux, et vis, à la clarté d’une grosse lampe de cristal, que j’étais dans une longue chambre grisâtre, à l’autre bout de laquelle se trouvait un oratoire où un derviche marmottait des prières avec une grande ferveur, et tout en répétant mon nom à chaque mot. Je ne savais que penser d une telle vision ; je la contemplai en silence pendant longtemps, et à la fin me crus dans la région des morts. Bien étonné d’y être traité si favorablement, je ne pus m’empêcher de m’écrier, “Oh! je ne méritais pas tant de miséricorde ! ” Ces mots firent retourner le derviche, il se hâta de venir à moi, et je reconnus Alsalami. “Mon fils,” me dit-il, “j’aime cette première éjaculation d’un cœur contrit. Le Ciel soit loué, vous ne mourrez pas dans l’impénitence ! ” Est-ce que je suis encore dans le séjour des vivants ? ” demandai-je.
“Oui,” me répondit-il, “grâce aux bontés d’Homaïouna.”
“Si ma vie avait dépendu de cette cruelle Périse,”
Histoire du Prince Barkiarokh
repartis-je, “je ne respirerais plus; elle a tout fait pour me détruire.”
“Non, non,” reprit Alsalami, “elle n’a fait que ce qu’elle a dû faire; il ne convenait pas à une pure Intelligence comme elle de permettre que vous touchassiez Gazahidé avec des mains encore imprégnées du souffle que vous veniez d’arracher à son père. Elle vous a frappé de sa redoutable influence, non pour divulguer votre crime, mais afin que vous n’y ajoutiez pas une circonstance si atroce. Cependant, quand elle vous a vu suspendu au sycomore (car vous ne pouviez vous rendre invisible à ses yeux), elle s’est attendrie. ‘Il faut le sauver,’ dit-elle; ‘et lui donner le temps de se repentir.’ Aussitôt elle a pris son essor vers ces hommes robustes et vaillants qui habitent les montagnes, et les a fait s’armer pour vous. Sous sa conduite ils ont vaincu vos ennemis, ont enfoncé les portes du palais, et vous ont descendu de l’arbre, après qu’elle vous a eu changé de doigt la fatale bague. Ensuite elle vous a donné les secours qui vous étaient nécessaires, et, me laissant ici pour en attendre l’effet, s’en est allée achever d’assurer le trône à votre famille. Vous pouviez aisément monter sans crime sur ce trône, ô Barkiarokh; mais à présent c’est votre pénitence qui doit vous y servir de degrés. Daoud fut un meurtrier comme vous, mais il mérita son pardon et devint le meilleur des rois.”
Ce discours consolant et pieux, que je trouvais, toutefois, assez plat, me fit sentir que si l’hypocrisie pouvait m’être jamais utile, c’était dans la situation où je me trouvais. Je me mis donc à frapper ma poitrine, doucement pourtant, mais avec un air de componction qui paraissait fort naturel; je m’accusai, me condamnai sans ménagement, et suppliai le derviche d’intercéder pour moi ; enfin, après avoir