‹ Vathek, with The episodes of VathekChapitre 13 sur 36 · Deuxième Partie · texte numérisé non relu

Deuxième Partie

Gazahidé m’a fait commettre un crime que je ne cesserai jamais de pleurer, et, cependant, je brûle de revoir cette infortunée princesse, son idée me suit partout, elle me trouble dans la prière, et si je ne satisfais pas à ce désir invincible je ne serai jamais à moi-même. Ne vous offensez pas de ce discours, chère Homaïouna,” continuai-je, “ma tendresse pour vous est fondée sur l’admiration et la reconnaissance; elle sera éternelle. Mon aveugle passion pour votre rivale ne saurait durer qu’autant qu’elle est contrariée.”

“Je ne suis point jalouse,” me répondit la Périse, avec un air de majesté calme et sereine, “mais je crains la violence de votre caractère, et prévois avec douleur les maux que vous allez vous attirer. Gazahidé vous a en une telle horreur qu’elle aimerait mieux voir le Dégial que vous. Votre présence est capable de la faire mourir.”

“Oh ! l’on ne meurt pas si facilement,” lui dis-je; “je l’apaiserai, si vous ne vous opposez pas à mes soins ; à la vérité, les vôtres sont mieux et plus utilement employés.”

“Faites ce qu’il vous plaira,” me dit-elle; “je dois me soumettre, mais j’ai de funestes pressentiments.”

Je ne fis pas semblant d’avoir entendu ces dernières paroles, encore moins les profonds soupirs dont Alsalami les accompagna, et pris à l’instant le chemin de l’appartement de Gazahidé.

Les eunuques, les filles esclaves de la princesse furent effrayés de mon dessein, mais je leur ordonnai sous peine de mort de se taire, et leur défendit de me suivre. J’entrai sans bruit, mais sans me rendre invisible, dans la crainte de trop alarmer Gazahidé, que j’eus le temps de contempler sans être aperçu. Assise sur une pile de coussins, elle tournait presque le dos à la porte; ses cheveux épars paraissaient une

Histoire du Prince Barkiarokh

broderie d’or sur la simarre noire dont elle était revêtue. La tête penchée sur ses genoux, elle arrosait de ses pleurs l’escarboucle que j’avais présentée à son père, et qu’il lui avait donnée à garder. Je fis le tour derrière elle sur la pointe des pieds, et, me jetant aux siens, je l’enlaçai fortement dans mes bras, de peur qu’elle ne cherchât à m’échapper.

Comme malgré mon audace je ne pouvais sans un saisissement involontaire voir et toucher une femme qui m’inspirait une passion si violente, et que j’avais tant offensée, je pus à peine bégayer quelques mots d’excuse; mais elle les interrompit aussitôt par un cri déchirant qui fut suivi d’un évanouissement qui approchait plutôt de la mort que de la défaillance.

Un si funeste accident aurait dû réprimer mes transports fougueux; il ne fit que les redoubler.... Honteux et désespéré, je sortis ensuite, en me couvrant la tête du pan de ma robe, et commandai aux eunuques et aux filles esclaves d’aller secourir leur maîtresse.

Je n’avais dans ce moment nul besoin de la fatale baguette; mon cœur était assez bourrelé; mais c’était plutôt de dépit et de rage que de remords. Cette première tentative fut suivie de plusieurs autres, qui toutes eurent le même succès. C’était toujours un corps mort que j’embrassais avec acharnement et que je quittais avec horreur. Souvent au sortir de ces affreuses scènes je me rendais à la mosquée, où je me frappais la poitrine avec une telle violence que les spectateurs étaient dans l’admiration de voir un roi aussi zélé martyr de la pénitence qu’aurait pu l’être un enthousiaste faquir.

Cependant Homaïouna, qui ne pouvait pas ignorer mes funestes visites à Gazahidé, ne m’en parlait pas; et elle faisait bien, car, comme elle était la première cause de mon malheur inouï, j’aurais perdu toute

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