‹ Vathek, with The episodes of VathekChapitre 14 sur 36 · Deuxième Partie · texte numérisé non relu

Deuxième Partie

patience avec elle. Alsalami osa hasarder une humble remontrance; mais je lui fis taire d’un ton qui le glaça d’effroi. Il s’alla mettre au lit, d’où il ne sortit plus. Ce fut la Périse qui vint m’annoncer sa mort, et me proposer un autre visir de sa façon. J’étais trop aigri contre elle pour lui complaire. Je lui reprochai d’avoir accablé de fatigues un pauvre solitaire qui dès ses jeunes ans était accoutumé à une vie tranquille, et qui naturellement devait succomber sous le poids de la charge qu’elle lui avait absurdement donnée, et l’assurai qu’à l’avenir je choisirais moi-même mon grand visir.

“Je vous entends,” s’écria-t-elle, d’un air plus triste et compatissant qu’irrité; “vous ne voulez donner votre confiance qu’à celui qui flattera la passion désordonnée qui vous tourmente, et vous rend la fable de votre harem. Ah ! si le Ciel n’y met ordre, vous allez devenir le méchant roi dont le fatal parchemin menace le monde.”

Elle se retira en achevant ces mots, dont je fus tenté de la faire se repentir en l’assommant de coups; car je savais par la suite de son histoire, qu’elle m’avait racontée, que sans pouvoir la faire mourir on pouvait lui infliger les tourments les plus cruels et lui faire souffrir les douleurs les plus aiguës. La crainte seule qu’elle ne trouvât le moyen de me priver de ma princesse me retint ; mais hélas ! cette raison de la ménager ne subsista pas longtemps !

A peine éveillé le lendemain j’entends de grands cris du côté de l’appartement de Gazahidé. Je me lève tout alarmé, j’accours; ses eunuques, ses filles esclaves se prosternent la face contre terre devant mes pas, en continuant leurs hurlements affreux. Hors de moi-même, je marche sur cette vile cohue, et j’entre dans la chambre de la princesse. Là, sur l’estrade, je trouve mon escarboucle, avec un papier

Histoire du Prince Barkiarokh

qui contenait ces terribles mots: “Reprends ta maudite escarboucle, détestable Barkiarokh ! La mer qui va recevoir le misérable corps que tu outrages chaque jour ne te le rendra jamais, et plût au Ciel que les vagues l’eussent englouti avant l’heure fatale où tu le profanas pour la première fois ! ”

Semblable à un malade qui se flatte de vivre encore longtemps malgré les maux qui le consument, et qui se sent frappé soudainement par le glaive de l’Ange de la Mort, je fus anéanti en perdant celle qui causait journellement mes peines. Je me jetai sur le divan dans un état de stupeur qui dura la moitié du jour. Enfin je repris la faculté de penser, et ce fut pour accuser la Périse. “C’est elle,” disaisje, “qui, avec son vilain petit poisson, m’a fait avoir la goutte de mon père et la funeste bague. C’est elle qui, par un dépit jaloux, m’a forcé de confesser mon crime devant Gazahidé, et m’a mis dans le plus extrême péril. C’est elle, sans doute, qui a jeté dans des léthargies surnaturelles une princesse qui avait trop de douceur, et trop d’amour pour moi, pour ne pas me pardonner si elle avait pu m’entendre, et qui n’a sûrement pas volontairement préféré la mort à moi. Mais s’est-elle réellement jetée dans la mer? en croirai-je un écrit qu’on a peut-être mis ici pour me décevoir? il est vrai que Gazahidé n’a pu s’échapper par aucun moyen naturel; la hauteur de ses fenêtres et les surveillants incorruptibles que je lui avais donnés m’en répondent; mais qui m’assure que la Périse ne l’a pas enlevée et transportée dans quelque autre pays? N’avait-elle pas demandé et obtenu un tel pouvoir en faveur de l’eunuque Gehanguz? Ne m’en a-t-elle pas en quelque sorte menacé hier? Ah ! j’aimerais mieux que Gazahidé se fût effectivement noyée que d’être jamais à un autre que moi. Quoiqu’il en puisse être, il faut que

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