Deuxième Partie
“Je le veux bien,” répondis-je; “ce sera un acte d’équité qui ne manquera pas de récompense.”
Ce nouveau forfait eut tout le succès que j’en attendais; la Périse eût reçu mille morts si elle eût pu mourir. Son corps n’était plus qu’une plaie lorsqu’il disparut aux yeux de ses cruels assaillants, qui, par mon ordre, publièrent les crimes dont je l’accusais, et la manière dont la vengeance que j’en voulais tirer avait été frustrée.
La vénération qu’on avait pour moi, et le nombre de mes témoins, firent que cette imposture fut généralement crue; on me plaignit; les partisans du roi étouffé et de la princesse noyée me remercièrent de la justice que j’avais voulu faire, et m’engagèrent à proclamer la peine de mort contre ceux de mes sujets qui donneraient secours ou asile à Homaïouna. Le seul Ormossouf devait naturellement pénétrer ce mystère d’iniquité; mais il était fort indolent, et n’avait plus son ami le derviche pour l’animer; ainsi je ne m’en embarrassai guère, et en effet n’entendis point parler de lui.
Rien n’égalerait la joie que je ressentais en pensant que la Périse aurait assez à faire pour se guérir de ses blessures, et qu’il faudrait bien qu’elle me laissât en repos pour quelque temps. Je résolus de profiter de ces moments de relâche, et de chercher à perdre dans la débauche le souvenir de Gazahidé. Les plaisirs tranquilles de mon harem me semblaient trop insipides pour produire cet effet. Ma bague pouvait m’en procurer de plus piquants, et qui ne m’empêcheraient pas de conserver ma réputation de sainteté. Je fis part de mon dessein à Ologou, qui ne tarda pas à m’apporter la liste des plus belles femmes de Berdouka, parmi lesquelles était la favorite de l’Emir Mohabed, celui qui m’avait si mal à propos reconnu pour Barkiarokh, quand j’allais tran-
Histoire du Prince Barkiarokh
quillement devenir roi sous le nom de Faroukrouz.
Je me fis un vrai plaisir de commencer par elle. A cet effet j’envoyai, à la pointe du jour, Ologou à l’émir, avec ordre de lui signifier en personne de se rendre tout de suite au divan. J’entrai invisible avec mon messager, et me tapis dans un coin de la chambre. De là j’entendis les plaintes divertissantes du bon vieillard. “Il faut que je te quitte, lumière de mes yeux,” disait-il à sa femme; “cet imbécile de Barkiarokh, qui était plutôt fait pour être pêcheur que roi, veut faire aller les hommes à la lueur des étoiles comme il faisait aller sa barque; d’ailleurs, il a perdu deux de ses femmes, il n’en veut plus prendre, cela le rend inquiet ; il ne songe pas que les maris plus heureux que lui n’aiment pas à se lever de si matin.”
“Ah ! ne parlez pas mal de ce pieux monarque,” s’écria une voix douce et argentine; “il est si bienfaisant que tout le monde doit l’aimer; allez, ne le faites pas attendre, je resterai patiemment au lit jusqu’à votre retour.”
L’émir murmura encore quelques mots, fit ses adieux, et partit.
Il n’eut pas plus tôt le dos tourné que la dame s’écria avec indignation, “Va! odieux squelette, et puisses-tu ne jamais revenir; hélas ! que n’appartiensje à cet aimable Barkiarokh, qui est plus beau que le soleil en son midi ! ”
Il ne fallait pas que je prisse de grandes précautions pour me découvrir à une femme si bien disposée; elle s’alarma d’abord, mais ne tarda pas à se rassurer, de manière que je passai avec elle tout le temps que mon grand visir, qui, ce jour-là, tenait le divan pour moi, trouva à propos de bavarder; et il était expert dans l’art.
Je renouvelai plusieurs fois mes visites dans ce