Deuxième Partie
quartier-là, et fus témoin de plusieurs scènes auxquelles la dame donnait lieu pour m’amuser. Enfin je devins inconstant; et la femme de l’iman de la grande mosquée de Berdouka fut ma seconde fantaisie. Je n’avais pas de ressentiment contre le mari; au contraire, il était le meilleur de mes amis; mais je n’y regardais pas de si près. J’eus ici le même succès que dans ma première aventure, et n’en manquai jamais dans toutes celles que j’entrepris successivement. Ologou, qui fréquentait tous les harems où il croyait que j’aurais quelque affaire, prévenait adroitement les dames en ma faveur, lesquelles, pour leur propre intérêt, étaient obligées de me garder le secret.
Mais, ô mes malheureux compagnons, comme ces frivoles détails conviendraient peu à notre horrible situation, je les passerai sous silence pour en venir à des faits plus dignes de ce séjour.
Quoique je ne regardasse la multiplicité de mes adultères que comme autant de jeux d’esprit, je ne laissais pas de m’étonner de ce que la Périse y faisait si peu d’attention; elle devait depuis longtemps être guérie de ses blessures, et pourtant les coups de baguette ne venaient point; enfin je pensai que les poignards de mes eunuques l’avaient rendue raisonnable, ou qu’elle avait cherché un domicile ailleurs.
Ces plaisirs sans obstacles amenèrent la satiété. Après quelques années, les accès de ma goutte se multiplièrent, et l’hypocrisie, que je pratiquais toujours, me devint insupportable. Ologou, qui insensiblement s’était rendu maître de tous mes secrets, faisait souvent des voyages dans diverses parties du monde pour m’amener de jeunes beautés, qu’il avait la mortification de me voir mépriser. Je ne l’entretenais que de Gazahidé, dont les charmes s’étaient vivement retracés à mon souvenir depuis mon dégoût
Histoire du Prince Barkiarokh
pour les aventures; enfin ce misérable esclave ne savait plus que faire de moi, quand un incident, auquel je ne m’attendais pas, mit fin à ma léthargie.
Un jour que je donnais audience au peuple, deux femmes voilées se présentèrent au pied de mon trône, et d’une voix timide et suppliante me demandèrent de les entendre en particulier. Je me sentis ému à leurs accents, sans savoir pourquoi, et les fis conduire dans mon harem, où je ne tardai pas à me rendre. Quelle fut ma surprise en voyant mes deux bellessœurs, aussi jolies et aussi fraîches que dans le temps où je les avais le plus convoitées ! L’occasion était trop favorable pour ne la pas saisir. “Femmes de mes frères,” leur dis-je, “vous êtes assurées de ma bonne volonté pour vous, mais remettons à une autre fois ce que vous avez à me dire. La première affaire de mon harem, c’est le plaisir; les autres ne viennent qu’après.”
Elles avaient trop d’indolence et trop peu d’esprit pour être scrupuleuses. Je passai quelques jours à les combler d’attentions; ensuite je les fis se ressouvenir qu’elles avaient quelque chose à me communiquer.
“Oh ! nous avions oublié nos vieux maris,” s’écria la plus jeune, “et en vérité cela n’est pas étrange, ils sont si misérables ! incapables de travailler et de nous être bon à la moindre chose. Nous avons erré de ville en ville à la merci des gens charitables depuis le jour qu’Ormossouf nous chassa de chez lui. On nous donnait du pain, mais point de consolation. L’Afrite du Désert Fangeux est le seul qui nous a paru entrer dans nos peines; mais vos frères n’ont pas osé se servir du remède qu’il y avait trouvé.”
Ma belle-sœur rougit en prononçant ces mots, et se tut.
“Achevez,” lui dis-je vivement; “vous avez excité ma curiosité. Je veux savoir toute cette aventure ! ”