HISTOIRE DE LA BELLE-SŒUR DE BARKIAROKH
Eh bien, vous la saurez (reprit-elle), mais vous serez encore plus effrayé que vos frères. La voici: Une bonne femme à qui nous avions conté l’histoire du petit poisson et du malheur qu’il nous avait attiré vint un jour nous trouver, en grande hâte, dans la chaumière où nous nous retirions le soir. “Mes enfants,” me dit-elle, “on vient de m’apprendre une chose qui pourra vous être de quelque service ; aussi n’ai-je pas perdu un moment à venir vous en faire part. On assure qu’à trente montagnes d’ici se trouve le Désert Fangeux qu’habite un afrite très obligeant, qui ne refuse ni ses conseils, ni ses secours à personne, pourvu qu’on ne le contrarie pas dans des fantaisies étranges qu’il a; et comme vous êtes de bonnes gens, faciles et complaisantes parce que vous êtes pauvres, vous seriez les bienvenues en ce lieu. Il est vrai que le chemin est un peu long d’ici là, mais accoutumées comme vous êtes à marcher sans cesse pour mendier de tous côtés, ce sera peu de chose pour vous. Je crois qu’il vous convient fort de faire ce voyage; et si vous n’y gagnez rien vous n’y perdrez rien non plus, car vous n’avez rien à perdre.” Cette conclusion était persuasive ; nous remerciâmes la bonne vieille, et nous mîmes à l’instant en route.
Nous faisions de petites journées, car nos maris ne pouvaient pas aller longtemps de suite ; quant à ma sœur et moi, l’espérance que les pauvres malheureux pourraient recouvrer leur jeunesse et leurs forces nous rendaient aussi lestes qu’auraienc pu l’être deux biches poursuivies par le chasseur. Il faut ici rendre justice aux bons musulmans qui habitent cette grande étendue de pays; pendant les deux mois que nous
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employâmes à la traverser ils ne nous laissèrent manquer de rien; il est vrai que nous ne leur disions pas quel était le but de notre pèlerinage, dans la crainte de les scandaliser, car les afrites ne sont pas amis du saint Prophète, au nom duquel on nous donnait l’aumône.
Enfin nous arrivâmes au Désert Fangeux; mais là nous manquâmes perdre cœur, tant le lieu était détestable. Figurez-vous un immense terrain couvert d’une fange noire et épaisse, sans sentiers, sans arbres, sans animaux, excepté certains pourceaux qui se désaltéraient dans cette boue, et en augmentaient l’horreur. Nous apercevions au loin le roc caverneux de l’Afrite ; mais nous risquions d’être submergés dans l’ordure et mis en pièces par les pourceaux, avant que de pouvoir l’atteindre, car il n’y avait pas moyen de s’attaquer à ces odieuses bêtes; il était clair que leur maître les aimait beaucoup, puisqu’il en gardait un si grand nombre.
“Retournons sur nos pas,” s’écrièrent vos deux frères, “il n’est rien qui ne soit plus facile à endurer que ceci ! ”
A ces mots ma sœur et moi perdirent patience, nous leur reprochâmes avec tant de chaleur leurs misères et les nôtres, qu’après avoir bien pleuré, ils se laissèrent entraîner dans le bourbier, où nous les soutînmes, malgré la peine que nous avions à nous en tirer nous-mêmes. Le soleil dardait en plein ses plus vifs rayons, et cela réjouissait extrêmement les pourceaux, qui, sans paraître nous apercevoir, faisaient mille gambades et mille culbutes en nous éclaboussant de manière à nous mettre dans un état à faire peur. Cependant, à force de nager, de tomber, et de nous relever, nous parvînmes au pied du roc qui était situé au milieu du désert et entouré d’une mousse sèche bien consolante pour nous.
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Nous trouvâmes l’Afrite assis à l’entrée d’une spacieuse caverne, et enveloppé d’une robe de peaux de tigre si longue et si ample qu’elle s’étendait de plusieurs coudées autour de lui. Sa tête ne répondait pas à sa taille gigantesque, n’étant pas plus grosse qu’une tête ordinaire, et son visage était fort étrange. Il avait le teint d’un beau jaune, et les cheveux, les sourcils, les paupières, et la barbe couleur de pourpre ; les yeux noirs comme du surmé1, les lèvres d’un rouge pâle, et les dents minces, blanches, et aiguës comme les arêtes d’un poisson — ce qui formait un tout ensemble bien plus extraordinaire qu’agréable. Il nous accueillit d’un air gracieux. “Pauvres gens,” nous dit-il, “j’ai tant pitié de tout ce que vous avez souffert pour venir jusqu’à moi que vous pouvez être assurés que je ferai tout mon possible pour vous assister. Parlez donc hardiment; qu’y a-t-il pour votre service?”
Encouragés par ces mots, nous lui contâmes nos malheurs dans le plus grand détail, et puis lui demandâmes s’il ne savait point de remède à notre état.
“Oui, oui,” nous répondit-il, “j’en sais un très facile, mais nous en parlerons tantôt; allez au fond de ma caverne, vous y trouverez une source d’eau pure; nettoyez-vous-y bien; ensuite, en tournant à droite, vous verrez une pile de toutes sortes d’habits, prenez-y ceux qui vous conviendront, et après vous en être revêtus, venez me rejoindre ici.”
Cette offre nous venait trop à propos pour ne pas être reçue avec joie et reconnaissance. Nous nous baignâmes avec délices, et ne fûmes pas moins aises de quitter nos vieux haillons. Nous retrouvâmes l’Afrite à la même place où nous l’avions quitté, qui arrangeait autour de lui plusieurs corbeilles remplies de fruits de toutes espèces. “Asseyez-vous ici par terre 1 Fard noir à l’usage des femmes turques.
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auprès de moi,” nous dit-il, “et mangez; car vous devez avoir bon appétit.”
Nous l’avions en effet; aussi riait-il de bon cœur en voyant notre avidité. Enfin il nous dit: “Vous ne m’avez pas la mine d’être des musulmans scrupuleux, et je pense que vous boiriez du vin avec plaisir si l’on vous en offrait. Allons,” continua-t-il en devinant à notre air que nous ne demandions pas mieux, “vous en aurez en pleine abondance.”
En disant ces mots, il étendit la main sur l’étang fangeux, lequel aussitôt fut changé en un canal entouré d’arbres fruitiers, et où coulait un vin vermeil dont l’odeur réjouissait les sens. Les pourceaux avaient disparu; à leur place un nombre infini de petits enfants joliment tournés se jouaient dans cette onde merveilleuse, et nous présentèrent, dans de grandes coupes de cristal, un vin pétillant que nous savourâmes avec transport. Depuis une heure nous n’avions ouvert la bouche que pour boire, lorsque votre frère aîné, tout joyeux, s’écria, “Ah ! que vous êtes heureux, Seigneur Afrite, et que nous le serions à notre tour si vous vouliez nous garder ici avec vous.”
“Pauvre insensé,” répondit l’Afrite, “toi qui, comme le reste des humains, juges du bonheur d’autrui sur des apparences trompeuses, vois si je suis heureux!” Et en parlant ainsi, il retroussa sa robe, et nous vîmes qu’il avait les deux jambes enfoncées dans la terre jusqu’aux genoux. A cet étrange spectacle, la terreur et la compassion se peignirent sur nos visages. Il s’en aperçut et reprit, d’un air plus tranquille: “Ne vous affligez point trop pour moi, mes amis; la puissance qui me tient à moitié enseveli en ce lieu a beau halluciner les yeux de ceux qui veulent me visiter, et leur représenter un sale bourbier où est ce délicieux canal, elle ne
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saurait empêcher ma délivrance, qui peut-être n’est pas fort éloignée. Quoiqu’il en soit, je ne puis vous retenir à présent ici; partez, laissez-moi avec ces jolis enfants que vous avez pris pour des pourceaux, et qu’heureusement on ne m’a point enlevés; mais avant que de nous séparer, apprenez que le souhait imprudent qui vous attira l’âge et les infirmités dont vous gémissez ne peut cesser d’avoir son effet qu’à la mort de votre père. C’est à vous à voir si vous voulez attendre ce moment, qui peut être encore fort éloigné, ou l’avancer; quant à moi, je sais bien que si j’avais cent pères je n’en épargnerais pas un seul pour finir une misère comme la vôtre et celle de vos aimables femmes.”
A notre consternation, à notre silence, l’Afrite connut que son conseil ne prenait pas; il en parut déconcerté, et, changeant tout à coup ses manières en brusquerie: “Allez,” nous dit-il, “allez faire vos réflexions ailleurs; je me suis trompé dans le jugement que j’avais fait de vous; je croyais que nous pourrions nous revoir à notre commun avantage, mais vous n’êtes que des lâches. Partez à l’instant — je vous dispense des adieux.”
Nous étions trop effrayés pour nous faire répéter cet ordre deux fois. Nous nous levâmes sans dire un mot ; mais, ô Ciel ! quel fut notre désespoir en voyant que ce beau canal, qu’il nous aurait été si agréable de traverser, était redevenu un infâme amas de boue. Cette fois, nos maris, qui étaient encore plus indignés que nous contre l’Afrite, nous donnèrent l’exemple; ils se jetèrent sans balancer dans le bourbier, et nous les suivîmes en soupirant. Nous fîmes l’horrible trajet avec bien plus de peine que la première fois; l’ordure nous venait jusqu’au col, et les pourceaux nous faisaient mille avanies. Nous avions beau nous dire les uns aux autres que nous nagions dans du vin
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clairet, et que nous étions entourés de jolis petits enfants ; nos sens ne voulaient pas recevoir ce démenti.
Harassés de fatigue, nous sortîmes enfin du Désert Fangeux et parvînmes à un lieu sec. Aussitôt votre frère aîné s’écria: “Maudit soit à jamais cet enfant d’Eblis, qui a osé nous conseiller un parricide ! ”
“Maudit soit,” dit votre second frère, “l’infâme bouche qui a laissé échapper une telle impiété; maudit soit-il, dis-je, depuis sa chevelure pourpre jusqu’à la plante de ses pieds — s’il en a en effet, comme il le prétend.”
“Maudit soit,” ajouta ma sœur, “tout ce qui lui appartient ou a appartenu à ce monstre, excepté son vin clairet et les bons habits que nous emportons.”
Après des imprécations si justes, nous nous assîmes sous un grand arbre pour nous reposer pendant la nuit, qui s’avançait à grands pas sur l’horizon. Nos faibles époux, accablés de lassitude, s’endormirent profondément, tandis que ma sœur et moi veillions pour consulter ensemble sur ce que nous avions à faire.
Au matin je leur fis part de nos idées. “Croyezmoi,” leur dis-je, “bannissez la mauvaise honte et la crainte, qui vous ont empêché de recourir au roi votre frère ; Barkiarokh est trop bon, trop pieux, pour rougir de notre pauvreté et pour garder du ressentiment de nos anciennes querelles. Allons nous jeter à ses pieds, contons-lui tout ce qui nous est arrivé ; il nous assistera ne fût-ce que pour faire dépit à l’Afrite, car il a assez prouvé, en chassant Homaïouna, qu’il n’aime pas ces êtres malins.” Ce conseil fut approuvé de vos frères ; nous nous remîmes en marche, et après un long et fatigant voyage nous sommes arrivés à Berdouka, où nos maris attendent votre réponse.
FIN DE l’histoire DE LA BELLE-SŒUR DE BARKIAROKH