‹ Vathek, with The episodes of VathekChapitre 19 sur 36 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

J’avais tressailli de joie en apprenant que je pouvais me flatter d’être quelque jour délivré de ma fatale goutte; le moyen de hâter ce moment m’avait ensuite un peu étonné, mais mon cœur dénaturé s’était bientôt réconcilié avec cette effroyable idée. Il n’était plus question que d’arranger la commission d’un forfait si odieux en sorte que je fusse à l’abri de tout soupçon; et c’est à quoi j’avais pensé sur la fin de l’histoire de ma belle-sœur.

Elle l’avait contée de manière à me faire comprendre à quelles femmes j’avais affaire, si je ne l’eusse déjà su; ainsi quand elle eut cessé de parler je leur dis d’un ton méprisant: “Sortez de mon palais, femmes sans courage et sans esprit; vous n’êtes pas dignes du sort que je voulais vous faire. Quoi ! vous n’avez pu persuader à vos maris de recouvrer leur jeunesse et leurs forces en ôtant la vie à un monstre dénué d’entrailles, qui s’est bien déclaré n’être pas leur père en les chassant de sa maison dans l’état infirme où ils s’étaient mis pour l’amour de lui, et qui a eu la dureté affreuse de les voir périr de misère ! Vous n’avez pas eu sur eux le pouvoir de les obliger d’entrer secrètement la nuit dans une maison dont ils savent tous les détours, et de couper la tête à ce misérable ! Une conduite si juste, si énergique, loin de vous attirer ma colère, vous aurait mérité mes louanges; sortez, encore une fois, et que je n’entende plus parler de vous ! ”

Il n’en fallait pas davantage pour mettre mes belles-sœurs hors d’elles-mêmes, car elles s’étaient flattées de ne plus revoir leurs maris, et de demeurer avec moi; aussi, tout éperdues, elles se jetèrent à mes pieds, et se mirent à embrasser mes genoux de toutes leurs forces, en s’écriant toutes deux à la fois: “Oh,

Histoire du Prince Barkiarokh

pardonnez-nous, mon cher seigneur; ce n’est pas notre faute si vos frères sont si peu résolus. Nous ne pensions pas si lâchement qu’eux; mais que pouvions nous leur dire? Ils nous auraient tuées nous-mêmes si nous avions exigé qu’ils suivissent le conseil de l’Afrite. Mais dès qu’Ormossouf n’est plus leur père, nous saurons bien quoi leur dire ; promettez-nous de nous recevoir dans vos bonnes grâces, que nous préférons au retour de leur jeunesse et de leurs forces, et nous vous ferons voir que nous avons plus d’esprit que vous ne pensez.”

Il faut ici, ô mes compagnons, que je tire le voile sur l’acte abominable dont on ne saurait écouter le récit sans frémir, même dans le souterrain d’Ëblis. Mes belles-sœurs ne réussirent que trop bien ; et, de concert avec elles, je fis surprendre leurs misérables époux au moment où ils eurent consommé leur horrible crime. Ologou, à qui j’en avais donné l’ordre, leur fit sur le champ couper la tête, et ramena leurs femmes à mon harem. J’étais seul avec ces deux malheureuses, et j’écoutais froidement le détail de leur maudit attentat, quand la baguette de la Périse me frappa d’une telle force que je m’en crus assommé. Un moment après je me relevai avec une fureur inconcevable, et m’étant saisi de mes deux complices je leur donnai cent coups de poignard et les jetai dans la mer. A cet acte de justice involontaire succédèrent de nouveaux transports de désespoir. Je hurlai des imprécations contre moi-même jusqu’à ce que ma voix s’éteignît, et que je perdisse le sentiment.

Ologou avait tout vu à travers des portières, mais il s’était bien gardé de m’approcher pendant mon accès de délire. Il entra quand il le vit passé, et, me prenant entre ses bras, sans appeler personne, pansa les plaies que je m’étais faites, et me fit re-

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