‹ Vathek, with The episodes of VathekChapitre 20 sur 36 · Deuxième Partie · texte numérisé non relu

Deuxième Partie

prendre l’usage de mes sens. Je lui demandai d’une voix faible s’il y avait eu quelque témoin dangereux de la scène qui venait de se passer ; il me rassura sur ce point, mais il était aussi alarmé que moi en voyant que la Périse ne m’avait pas oublié. Nous nous calmâmes enfin, et résolûmes d’éviter de tels coups par une conduite sans reproche.

Un poisson vivrait plutôt sur la cime d’un rocher qu’un homme accoutumé au crime dans une vie réglée. L’eunuque avait beau inventer tous les jours des amusements innocents, je périssais de rage et d’ennui. “Ah! je braverais Homaïouna,” disais-je, “si j’étais sûr qu’elle ne me châtierait pas en public. Ces convulsions de remords qu’elle s’acharne à me donner ne feraient que remplacer les accès de goutte dont je suis délivré; mais je risque tout si jamais elle m’expose aux yeux de mes sujets.” La sévérité dont j’étais forcé d’user envers moi-même me rendit si dur envers les autres que j’étais sur le point d’être autant haï de mon peuple que j’en avais été aimé, lorsqu’un jour Ologou vint me dire, d’un air triomphant, qu’il avait trouvé un souverain remède à mes maux. “Vous avez sans doute entendu parler,” continua-t-il, “de Babek Horremi, surnommé l’Impie, parce qu’il ne croyait à aucune religion, et sacrifiait tout à la joie et aux plaisirs dans toutes les variétés concevables. Vous savez aussi avec quelle facilité il pervertit toute la Perse et les provinces adjacentes, et qu’étant suivi d’un nombre prodigieux de sectateurs, il tint tête à toutes les troupes qu’envoyèrent contre lui les Califes Mamoun et Motassem, et que ce dernier s’en rendit maître par la trahison d’un chien fils de chien. Eh bien, ce grand homme n’a pas entièrement péri. Naoud, son confident et ministre, lui survit. Il s’échappa des prisons de Samarah, et ayant erré de pays en pays pendant

Histoire du Prince Barkiarokh

plusieurs années, il est à présent venu dans celui-ci. Je P ai rencontré ce matin aux environs de Berdouka, et lui ai fait l’accueil qu’il méritait. Il fut autrefois mon maître, ainsi je le connais assez pour oser lui confier vos peines. Il vous plaint, et vous offre ses services. Prenez-le pour votre grand visir; il se charge du reste. Celui qui occupe cette place n’est qu’un sot, qui exécute à la lettre les ordres que par décence vous lui donnez; l’habile Naoud fera bien autrement, il saura vous épargner les coups de baguette, qu’il ne craint pas pour lui-même. Cependant il établira peu à peu la secte horremitique dans le Daghestan, de manière que si le masque de piété que vous avez pris vient à tomber, vos sujets en seront plus réjouis que scandalisés.”

Je saisis avidement cet espoir; je vis Naoud, et ne doutai pas qu’avec l’art de séduire qu’il possédait il ne m’ôtât bientôt toute inquiétude. Nous eûmes ensemble plusieurs conférences; enfin je fixai le jour où je devais le nommer mon grand visir en plein divan. Je courais ainsi à ma perte, sans réfléchir que le dessein d’établir l’impiété dans mes états était un crime plus impardonnable que tous ceux que j’avais commis. Je m’aperçus trop tard de mon erreur. Une assemblée nombreuse m’entourait. Naoud, revêtu d’habillements magnifiques, était à ma droite; je le montrais de la main aux émirs, aux grands du royaume, qui attendaient respectueusement que je leur fisse savoir mes volontés. “Voilà,” leur disais-je, “l’homme que je choisis pour m’aider à vous gouverner et à vous rendre heureux; c’est le plus...” J’allais m’étendre sur les bonnes qualités que je voulais supposer à ce scélérat, quand la fatale baguette, sans m’atterrer ni me troubler comme à l’ordinaire, me fit changer de langage. “C’est,” poursuivais-je avec véhémence, “le plus infâme de tous

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