Deuxième Partie
quand je me retrouvai à quatre pas du lieu où j’avais découvert mes pierres précieuses, et entendis le maudit nain qui criait de toute sa force à une foule d’eunuques qui le suivaient: “Oui, c’est ici que j’ai vu ces merveilles — je les ai vues de mes deux yeux... j’en jure par ma petite âme, et par le grand cœur de la princesse Gazahidé, ma chère maîtresse.”
A ce nouveau choc j’allais encore m’enfuir, lorsqu’une jeune beauté, plus éblouissante que mes diamants, mes rubis, mes émeraudes, et mes escarboucles se fit faire passage, et, avec un petit air mutin qui n’était pas sans dignité, s’écria: “Faites silence, et écoutez toutes les volontés de la fille de votre roi, de la princesse Gazahidé ! Sachez que je crois fermement tout ce que mon petit Calili vient de nous conter, et cessez de le traiter de visionnaire. Je veux absolument voir les pierreries que le Ginn a étalées sur l’herbe, et je le forcerai de me les montrer en lui faisant toutes les instances que ma curiosité pourra me suggérer. Allons, qu’on me dresse une tente en ce lieu; je ne le quitterai pas que je n’aie obtenu ce que je désire. Si quelqu’un de vous dit un seul mot contre mon dessein, je l’en ferai repentir. Si c’est mon père qui s’y oppose, je saurai bien m’en venger en ne mettant plus dans mes cheveux l’aigrette de fleurs bleues qu’il aime tant.”
Tandis que Gazahidé parlait, mes yeux étaient fixés sur les siens, mon âme semblait vouloir s’envoler vers elle. Je ne revins de mon extase d’amour que quand je vis qu’on s’apprêtait à contenter sa fantaisie. Alors le frisson que donne l’espoir d’un bonheur prochain me saisit; je m’appuyai contre un arbre un peu à l’écart, bien résolu de personnifier le Ginn supposé, quoiqu’il pût m’en arriver.
Je m’impatientais de la lenteur avec laquelle les eunuques dressaient la tente, et aurais volontiers mis
Histoire du Prince Barkiarokh
en pièces les ornements dont ils la décoraient. Je ne voyais d’un œil complaisant que l’ample divan où je comptais surprendre la crédulité de la jeune princesse; car elle disait qu’elle voulait être laissée seule, et par les ordres du roi, qui n’avait fait que rire de son caprice, on devait la satisfaire en tout. Nous étions vers le milieu d’un beau jour d’été, mais la chaleur était tempérée par des arbres touffus qui formaient une seconde tente, et par la gaze des rideaux qui ne laissait passer des rayons du soleil que ce qu’il en fallait pour donner une clarté douce et voluptueuse.
J’eus encore à essuyer les cérémonies avec lesquelles on présentait à Gazahidé des jattes d’un excellent sorbet, et des bols de confitures au gingembre; elle en mangea bien vite pour se délivrer plus tôt de ses eunuques et de ses filles esclaves, qui, enfin, s’éloignèrent à une distance d’où ils ne pouvaient venir au secours de leur maîtresse à moins qu’elle ne criât bien fort.
Je m’avançai sur la pointe des pieds, je soulevai adroitement les rideaux, et entrai dans ce paradis de délices. Gazahidé était étendue sur l’heureux divan, et mes yeux avides ne perdirent pas une seule des proportions de ses membres délicats. Mon émotion était telle que, ne pouvant me soutenir, je m’étais jeté par terre à quelques pas de la princesse, quand tout à coup, s’étant mise sur son séant, elle s’écria enjoignant ses petites mains blanches: “O Ginn, puissant Ginn, qui avez étalé vos pierreries devant mon nain, ne me refusez pas la même faveur.”
A peine avait-elle prononcé ces mots que je posai à terre une escarboucle dont les rayons auraient pu faire honte à ceux du soleil. Gazahidé en parut si émerveillée que, craignant qu’elle ne criât, je lui dis