‹ Vathek, with The episodes of VathekChapitre 21 sur 36 · Deuxième Partie · texte numérisé non relu

Deuxième Partie

les hommes, après moi ; c’est l’impie ami et disciple de l’impur Babek Horremi; il s’est chargé de vous corrompre, de vous faire abandonner la religion de Mahomet pour embrasser celle de la joie et des plaisirs illicites qu’il professe; il est fait pour être le digne visir du monstre qui a étouffé votre roi, forcé, par de cruels outrages, votre princesse à se jeter dans la mer, fait percer de mille coups la Périse qui le protégeait, abusé de toutes vos femmes; et, enfin, poussé ses frères à assassiner leur propre père et le sien. Voilà la bague qui a favorisé mes crimes. C’est elle qui me rendait invisible quand vous, iman de la grande mosquée, disiez follement à votre femme qu’elle était une petite souris que l’Ange Gabriel avait laissé tomber dans la chambre du Prophète; elle me mit à portée de vous entendre, vous Mohabed, quand, appelé pour aller au divan, vous me reprochiez d’être plutôt fait pour être pêcheur que roi. Je vous pardonnai, parce que je pris à l’instant votre place. Une puissance surnaturelle, irrésistible, qui plusieurs fois m’a mis hors de moi-même, m’a frappé d’une autre manière aujourd’hui. Elle me laisse le sang-froid qu’il me faut pour vous convaincre par ces circonstances que je suis le plus atroce, le plus détestable monstre que la terre ait porté. Assouvissez votre vengeance ; mettez en pièces Ologou mon complice et le perfide Naoud; mais gardez-vous de m’approcher; je sens que je suis réservé à une plus terrible destinée ! ”

Après avoir parlé ainsi, je me tus en regardant autour de moi d’un air hagard et féroce. Je semblais défier la fureur générale que je voyais succéder à l’épouvante; mais quand tous les sabres furent tirés contre moi, je mis promptement la bague à mon petit doigt gauche, et, tout en rampant comme un reptile, je m’échappai à travers la foule irritée. En

Histoire du Prince Barkiarokh

passant par la cour du palais j’entendis les cris d’Ologou et de Naoud; mais ils m’effrayèrent moins que la vue du sycomore, où je me crus suspendu pour la seconde fois, et que je continuais à croire longtemps après que je fus sorti de Berdouka.

Pendant tout le reste du jour je marchai, ou plutôt courus, machinalement, sans savoir où j’allais ; mais à la nuit tombante je m’arrêtai tout court, effrayé à l’aspect d’une forêt qui se présentait devant moi. La faible et confuse lueur du crépuscule grandissait et doublait les objets à mes yeux, et rendait le vert foncé des arbres si lugubre que je ne pouvais qu’hésiter à m’enfoncer dans cette noire solitude. Enfin, poussé par ma mauvaise destinée, j’y entrai à tâtons. A peine eus-je fait deux pas que je fus renversé sur les broussailles par de grandes branches d’arbres qui, dans leurs violents mouvements, semblaient être des bras robustes acharnés à me repousser.

“Malheureux!” m’écriai-je, “il n’y a pas jusqu’aux êtres inanimés qui ne t’aient en horreur ! Il n’est plus de miséricorde pour toi ni au ciel ni sur la terre ! Reste ici pour servir de pâture aux bêtes, qui peut-être dédaigneront encore de te dévorer! O Homaïouna ! vous vous êtes bien vengée ; triomphez de mes maux, je ne mérite pas votre pitié.”

J achevais ces mots quand des milliers de corbeaux et de corneilles se mirent à croasser de la cime des arbres, “ Repents-toi, repents-toi.”

“Ah!” m’écriai-je, “serait-il encore temps de me repentir? Oui, je veux l’espérer, et faire pénitence avec résignation. J’attendrai le retour de la lumière dans la place où je suis, et me remettant alors en marche je me hâterai de sortir du Daghestan. Heureusement j’ai sur moi mes pierreries; je les vendrai, et en distribuerai l’argent aux pauvres; ensuite, je

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