‹ Vathek, with The episodes of VathekChapitre 22 sur 36 · Deuxième Partie · texte numérisé non relu

Deuxième Partie

me retirerai dans quelque désert, où je brouterai l’herbe et boirai l’eau de la pluie. J’ai été l’abominable roi que le parchemin avait prédit, mais cela n’empêche pas que je ne puisse devenir un pieux hermite.”

Dans ces résolutions, qui me calmèrent, et accablé de lassitude, je m’endormis sur les ronces et les épines aussi profondément que si j’avais été étendu sur un divan à coussins de velours.

Le soleil était déjà levé quand des lamentations qui partaient d’un endroit très proche me réveillèrent en sursaut; une voix douce et enfantine s’écriait, “O Leilah! infortunée Leilah ! que feras-tu? Laisseras-tu le corps de ta mère en proie aux vautours qui habitent cette forêt? ou continueras-tu à les chasser d’ici malgré la faim qui te consume? Hélas ! ma mort est certaine si je reste en ce lieu. Ces oiseaux voraces nous mangeront tous, et ma mère ne sera pas ensevelie, comme elle l’a désiré, dans la terre qui a reçu son père inhumainement assassiné. Oh! pourquoi Calili est-il mort aussi? Il m’aurait aidé à rendre ce dernier devoir à sa princesse. Barkiarokh, cruel Barkiarokh ! je ne veux pas te maudire, parce que tu es mon père, et que Gazahidé me l’a défendu, mais je maudis le jour que tu m’as donné.”

Dans la surprise et le bouleversement qu’une aventure si prodigieuse me causa, je fus sur le point de répondre par des cris perçants aux plaintes de ma fille; mais je me retins pour ne pas la faire mourir d’effroi, et, considérant que j’étais invisible, je m’avançai sans bruit vers le lieu où elle continuait à sangloter. Une palissade, hérissée de pieux pointus comme des javelines, me barra le chemin. Je regardai à travers les branchages, et vis l’innocente Leilah couchée sur l’herbe devant une petite maison que formaient des palmiers entrelacés dans des

Histoire du Prince Barkiarokh

cannes. Ses beaux yeux étaient tournés vers la porte de la palissade; j’en reçus tous les rayons malgré les pleurs qui les offusquaient, et ils me percèrent le cœur, dont ils ne savaient que trop le chemin, car ils étaient les mêmes que Gazahidé m’avait tant de fois lancés. Je me crus revenu au fatal moment où ma princesse faisait dresser sa tente dans l’endroit du jardin où le nain avait vu mes pierreries. Leilah était à peu près de l’âge qu’avait sa mère alors; ses traits, ses cheveux, sa taille, son attrayante beauté, tout était semblable. Éperdu, hors de moi-même, je ne savais à quoi me résoudre. Taire mon nom était une précaution indispensable, mais si on avait fait un portrait fidèle de moi à ma fille, elle pouvait me reconnaître. Enfin la nécessité de secourir cette aimable enfant me fit prendre mon parti; j’ôtai la bague de mon petit doigt gauche, et, frappant à la porte de la palissade, je dis d’une voix lamentable: “Qui que vous soyez qui habitez cette maison de cannes et de palmiers, accordez l’hospitalité à un malheureux que l’impie Barkiarokh a réduit au plus triste état ! ”

“ Qu’ Allah et son Prophète soient loués du secours qu’ils m’envoient ! ” s’écria Leilah en se levant avec précipitation et ne faisant qu’un saut jusqu’à la porte de la palissade, qu’elle ouvrit. “Venez,” continua-t-elle, “cher étranger que Barkiarokh persécute, vous verrez ici d’autres victimes de sa cruauté, et vous m’aiderez à enterrer ma mère et son nain, qui ainsi ne seront pas mangés par les vautours.”

En disant ces paroles, elle me fit signe de la suivre, et j’entrai avec elle dans la maison.

Qui ne croirait que, dans les bonnes dispositions où j’étais quelques heures auparavant, le corps de Gazahidé ne dût me frapper de remords plus fortement que n’aurait pu faire la baguette de la Périse?

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