‹ Vathek, with The episodes of VathekChapitre 23 sur 36 · Deuxième Partie · texte numérisé non relu

Deuxième Partie

O horrible effet de l’habitude du crime ! je ne fus agité dans ce terrible moment que de ces désirs effrénés qui m’avaient fait tant de fois outrager cette malheureuse princesse dans un état presque semblable à celui où je la voyais alors; non que je voulusse faire ma proie d’un cadavre, mais je jurai que son portrait vivant, ma fille, ma propre fille, ne tarderait pas à la devenir ! J’invoquai Éblis pour le succès de mon affreux dessein, et me mis en devoir de satisfaire à la piété de Leilah, afin de m’emparer ensuite d’elle et de sa confiance.

Je creusai une large fosse où nous mîmes le corps de Gazahidé et celui du nain, à qui je donnai intérieurement mille malédictions ; puis prenant Leilah par la main: “ Séchez vos pleurs,” lui dis-je, “laissezmoi vous conduire dans quelque lieu où l’on nous donnera les secours dont vous avez besoin ; la méchanceté de Barkiarokh m’a forcé d’errer dans cette forêt. J’ai cru apercevoir de bien loin quelques cabanes de paysans; allons de leur côté. Vous avez rempli votre devoir envers votre' mère, il faut songer à vous-même.”

“Je vous suivrai partout,” me répondit-elle, “car sûrement le Ciel vous a destiné à être mon protecteur. Adoptez-moi pour votre fille, puisque je n’ai pour père qu’un monstre que vous et moi devons également détester.”

Leilah avait plus de courage que de forces; elle pouvait à peine se soutenir. Je la pris dans mes bras, et traversai avec ce cher fardeau une partie de la forêt, non sans trembler de rencontrer quelqu’un qui me reconnût, car je n’osais me servir de ma bague sans une nécessité absolue, elle m’eût décelé à ma fille, qui devait en savoir l’histoire. Je serrais cette innocente créature contre mon sein, et le feu qui m’embrasait ne faisait que s’accroître, lorsqu’une

Histoire du Prince Barkiarokh

pensée qui me survint calma bien vite mes infâmes transports. “Insensé que je suis,” dis-je en moimême, “ à quoi songeais-je ? Homaïouna vole autour de moi; c’est elle qui hier au soir fit parler les corbeaux et les corneilles de la forêt. Comme elle ne saurait pénétrer dans l’intention, elle peut croire que l’amour paternel me fait prendre soin de Leilah; mais si je me laissais aller à mon délire, elle ne me ferait pas grâce des plus terribles effets de sa funeste influence; alors en confessant mes crimes je me ferais connaître à ma fille, et les horribles scènes que j’ai eues avec Gazahidé se renouveleraient. Oh ! n’est-il aucun lieu au monde où cette redoutable Périse ne puisse pas me suivre? Et s’il y en a un, l’Afrite du Désert F angeux ne pourrait-il pas me l’indiquer ? Son conseil à mes frères me prouve assez qu’il sait tout, et est capable de tout; j’irai le consulter, et jusqu’alors je me contraindrai avec Leilah au point de ne lui donner pas même un baiser d’amitié.”

Les honnêtes paysans à qui nous nous adressâmes non seulement nous donnèrent les secours dont nous avions un si pressant besoin, mais aussi me vendirent un bon cheval; aussi, je pris Leilah en croupe, et me hâtai de sortir du Daghestan.

Lorsque je n’eus plus rien à craindre, je m’arrêtai dans une grande ville; là, ayant vendu du mieux que je pus une de mes émeraudes, je fis faire de beaux habits à Leilah, et lui donnai deux femmes esclaves pour la servir.

Elle ne savait comment me témoigner sa reconnaissance; le nom de père qu’elle me donnait, la partialité qu’elle ressentait en effet pour moi, ses innocentes caresses, me mettaient hors de moi-même; mais il fallait soutenir encore la dure contrainte que je m’imposais.

Les préparations qui étaient nécessaires pour le

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