Deuxième Partie
voyage du Désert Fangeux demandaient du temps; je ne voulais pas rester en chemin des mois entiers comme avaient fait mes frères et mes belles-sœurs. Une soirée tranquille après une journée bien orageuse je priai Leilah de me conter l’histoire de sa mère, ce qu’elle fit tout de suite d’un air empressé et soumis. Je ne savais que trop cette déplorable histoire jusqu’au moment où je crus que Gazahidé s’était jetée dans la mer, et n’y prêtai attention que quand elle poursuivit ainsi:
HISTOIRE DE LEILAH, FILLE DE BARKI AROKH
Ma mère ne revenait de ces évanouissements dont l’indigne Barkiarokh abusait que pour se livrer au plus cruel désespoir. Ni ses esclaves, ni même la bonne Homaïouna, ne pouvaient la consoler; elle dépérissait à vue d’œil, et n’aurait pu vivre longtemps dans cet état, lorsqu’une nuit qu’elle s’était levée et pleurait comme à l’ordinaire sur la maudite escarboucle, elle entendit à travers la fenêtre la voix de Calili qui lui disait, “Ouvrez-moi, ma chère maîtresse, j’ai tout risqué pour vous sauver.”
En effet ce fidèle nain avait, au péril de sa vie, grimpé sur un figuier gigantesque qui, s’élevant du bord de la mer, couvrait de ses branches les murailles de la chambre de Gazahidé. Il y avait attaché une échelle de soie que ma mère descendit avec courage, après avoir laissé un écrit sur l’estrade pour tromper Barkiarokh. Le nain ayant ensuite détaché l’échelle, se glissa en bas, et fit entrer sa princesse dans une petite barque dont il s’était servi pour venir; et, comme il ramait aussi habilement qu’il nageait, il côtoya et gagna la forêt, et la maison où vous m’avez trouvée.
Cette maison appartenait à une sainte femme nommée Kaïoun, qui s’y était retirée pour prier et méditer. Elle avait donné asile à Calili, et ayant appris de lui les crimes de Barkiarokh et les malheurs de Gazahidé, elle n’avait pas hésité à seconder ce zélé serviteur dans son entreprise. La pauvre princesse fut reçue avec tant de respect et d’attentions par cette pieuse personne, qu’elle ne se lassait jamais de remercier le Ciel qui l’avait si bien placée — aussi
Histoire de heilah
quand Calili voulut lui persuader de quitter le Daghestan, elle ne voulut pas entendre ce conseil, et protesta qu’elle voulait finir ses jours avec Kaïoun, et être enterrée dans le pays où étaient les os de son père. Comme Barkiarokh ne faisait aucune recherche, le nain se tranquillisa, et ma mère commençait à se consoler, quand elle eut le nouveau malheur de se trouver enceinte. “O Ciel!” disaitelle, “faut-il que j’aie un enfant de ce monstre détestable ! Ah ! puisse-t-il ne pas lui ressembler ! ”
C’était donc au milieu de larmes et d’angoisses et de mortelles inquiétudes qu’enfin elle accoucha de moi. Je ne manquai ni de soins ni de bonnes instructions pendant mon enfance. Ma mère, Kaïoun, Calili, tous n’étaient occupés que de moi. J’étais reconnaissante et soumise, et je puis dire plus heureuse que je ne le serai jamais. J’allais quelquefois à la ville voisine avec notre charitable hôtesse; elle avait acheté du bois de sandal dont nous faisions de petites cassettes très propres, et qui se vendaient avec beaucoup de profit. On n’avait pas besoin de me recommander le silence sur le lieu de notre demeure; ma mère m’avait conté son histoire, et je craignais encore plus qu’elle de tomber entre les mains de Barkiarokh, que j’abhorrais de toute mon âme.
Nos années s’écoulaient ainsi dans le contentement et la paix. Nous trouvions le sauvage recoin où le Ciel nous avait placés un vrai paradis, quand la main divine qui nous soutenait trouva bon de se retirer de nous. Ma mère tomba malade d’une fièvre lente qui nous alarma tous. Calili et moi ne la quittions plus un seul instant, Kaïoun allait seule à la ville pour acheter des vivres; elle en revenait toujours bien vite, mais le dernier jour qu’elle y fut elle ne revint pas. Nous passâmes deux jours dans
Histoire du Prince Barkiarokh
des transes inexprimables ; enfin Calili, voyant que le mal de sa chère maîtresse empirait faute de secours, voulut tout hasarder pour lui en procurer. Il répétait sans cesse, “Je suis la cause de tout le mal qui est arrivé par ma sotte admiration pour les maudites pierreries du maudit Barkiarokh; je dois tout faire pour y chercher un remède.”
Ma mère ne le laissa partir que par pitié pour moi; mais voyant qu’il ne revenait pas plus que Kaïoun, et craignant qu’il n’eût été reconnu et livré à Barkiarokh, elle n’eut pas le courage de soutenir l’état désespéré où nous étions. En effet nous n’avions plus pour tout soutien que l’eau de notre citerne, et je ne pouvais quitter ma mère, qui elle-même n’aurait pas eu la force de sortir de notre retraite quand même elle l’eût osé. Je sentais déjà les atteintes de la faim d’une déchirante manière; et quoique je prisse grand soin de le cacher, Gazahidé ne s’en aperçut que trop; quant à elle, elle s’éteignait comme une lampe qu’on cesse d’entretenir. Je le voyais aussi et gémissais à ses côtés en silence. Elle revenait d’une faiblesse qui m’avait mise hors de moi, lorsque me prenant entre ses bras elle me dit, “Fille chérie et trop infortunée, je recommande ton innocence à la protection d’Allah; qu’il te préserve de tomber entre les mains de ton père, et qu’il prenne ta vie avec la mienne si c’est sa volonté. Ne maudis jamais l’auteur de tes jours, mais fuis loin de lui comme tu ferais de la gueule enflammée d’un dragon ! Si tu me survis, si Calili ne revient pas, sors d’ici, cherche quelque personne charitable qui t’assiste dans ton pressant besoin et qui t’aide ensuite à m’enterrer. Je n’ai pas voulu quitter le Daghestan, pour que mes os fussent dans la même terre que ceux de mon père, et je ne voudrais pas que les vautours les emportassent ailleurs. O Allah! ô Prophète! pardonnez-moi
Histoire de Leilah
d’avoir été la cause de la mort d’un père si bon, et ayez pitié de ma fille ! ”
Après ces mots elle ne parla plus, et je restai sur son sein presque aussi morte qu’elle. Je ne sais combien de temps je fus dans cet état, je n’en revins qu’en sentant couler dans mon gosier une liqueur que Calili y versait d’une main tremblante. J’ouvre les yeux ! O horreur ! c’était son propre sang qu’il me faisait avaler.
“Infortunée Leilah,” me dit-il, “ce breuvage, tout odieux qu’il est, vous soutiendra un peu; j’ai été poursuivi par un tigre, mon agilité l’a empêché de me saisir, mais il m’a rejoint une fois, et m’a enfoncé ses griffes dans le côté. Mon sang s’est presque tout écoulé par cette énorme blessure; je vais suivre ma chère maîtresse, je vais avec elle demander au tribunal d’Allah justice de Barkiarokh et du secours pour vous.”
En achevant ces paroles, le bon, le généreux Calili se coucha aux pieds de ma mère et expira.
Mes forces, que j’avais un peu recouvrées, ne m’auraient servi qu’à hâter la fin de ma vie, si la crainte que le corps de Gazahidé ne fût (contre sa volonté dernière) mangé par les vautours, n’eut réprimé mon désespoir; la même crainte m’empêchait de m’éloigner. Je me contentais de faire mes plaintes hors de la maison, afin qu’elles pussent être entendues des passants, mais j’y rentrais souvent pour arroser de mes brûlantes larmes le visage glacé de ma mère. J’en faisais autant à Calili! Hélas! c’était à son sang que je devais le peu de vie qui me restait. Enfin vous me sauvâtes, vous m’aidâtes à enterrer ma bonne mère et son nain; quelle doit être ma reconnaissance ! Mais ce n’est pas le seul sentiment qui m’attache a vous: vous m inspirez une affection qui ressemble à celle que j’avais pour
B VE II
Histoire du Prince Barkiarokh
Gazahidé; je serai contente dans quelque lieu que ce soit avec vous, pourvu que vous y soyez à l’abri des recherches de Barkiarokh, qui, dites-vous, vous poursuit encore. Hâtons-nous donc d’aller chez cet ami dont vous m’avez parlé, puisque vous espérez qu’il vous enseignera une retraite où le nom de ce cruel sera détesté ; nulle fatigue ne m’épouvante, je tremble pour vous bien plus que pour moi-même. Au reste, fiez-vous à ma discrétion; je n’étais pas à moi-même quand je faisais dans la forêt des plaintes qui auraient pu me faire tomber entre les mains de Barkiarokh; heureusement ce fut son ennemi qui les entendit, ce fut celui qui doit être à jamais l’ami de la pauvre Leilah !
FIN DE l’histoire DE LEILAH
Une narration si touchante aurait dû me percer l’âme, une confiance si mal placée aurait dû me faire rougir; mais tout fut sans effet sur moi dans la passion effrénée qui me transportait; j’avais été plus occupé de la simplicité et de la grâce avec laquelle Leilah s’exprimait que des scènes déchirantes qu’elle mettait sous mes yeux. Son innocence la fit se méprendre à la cause de mon agitation. Elle me remercia de l’intérêt que j’avais pris aux malheurs de sa mère et aux siens, et se retira dans son appartement en me comblant de bénédictions; mais ce n’était pas Barkiarokh qu’elle voulait bénir, aussi ne le fut-il pas; au contraire il touchait au moment où il devait être maudit à jamais.
Nous nous mîmes enfin en route pour le Désert Fangeux, ma fille et moi, dans une litière qu’on relayait souvent, les deux femmes esclaves sur un chameau, et douze eunuques à cheval pour nous servir d’escorte. Notre voyage ne dura que trois semaines, qui me parurent trois cents années à cause des rudes combats que j’avais à soutenir entre la fougue de mes criminels désirs et la peur de la baguette. Je laissai Leilah avec les deux femmes et les douze eunuques dans un caravansérail qui se trouvait à une très petite distance du Désert Fangeux, où je me hâtai d’arriver. Le bourbier, les pourceaux, rien n’arrêta ma course, je parvins en peu de moments à l’Afrite, que je trouvai, ainsi qu’on me l’avait dit, assis à l’entrée de sa caverne. Il me salua civilement de la tête, et me demanda ce que je voulais de lui. Alors je lui contai mon histoire sans le moindre déguisement, et finis par le prier de m’enseigner un endroit où la Périse ne pût pas me suivre.
L’Afrite, au lieu de me répondre, se mit à battre
Histoire du Prince Barkiarokh
des mains en signe de joie, et s’écria d’une voix qui fit trembler le roc, “Éblis soit loué ! voici un homme plus scélérat que moi.”
Le compliment n’était pas flatteur; j’en souris pourtant, et dis à l’Afrite de s’expliquer.
“Sache,” me dit-il, “que ton redoutable beaupère Asfendarmod, toujours aussi orageux que le mois d’hiver auquel il a donné son nom, me condamna il y a environ quarante ans à rester ici les jambes enfoncées dans la terre, en me disant, ‘Celui dont les crimes surpasseront les tiens pourra seul te délivrer.’ J’ai longtemps attendu, j’ai prodigué mes mauvais conseils à tous ceux qui venaient me consulter, mais inutilement, je parlais à des gens sans courage. La gloire d’être mon libérateur t’était réservée, ô indomptable Barkiarokh ! et je reconnaîtrai ce service en te portant, toi et ta fille, dans le Palais du Feu Souterrain, où sont toutes les richesses de Suleïman et des rois préadamites, et où Homaïouna ne pourra jamais entrer. Compte sur ma parole, et appuie tes deux mains sur mes genoux.”
Non moins content que l’Afrite, je me hâtai de faire ce qu’il voulait, et aussitôt ses longues jambes furent dégagées. Il se leva, et fit trois fois le tour du roc en s’écriant de toute sa force, “Que tout rentre ici dans l’ordre accoutumé.” A ces paroles un palais orné de cent coupoles resplendissantes prit la place du roc, le bourbier devint une rivière claire et rapide, et le reste du désert un jardin à perte de vue. Les petits enfants quittèrent leur forme de pourceaux pour reprendre leur délicatesse et leurs grâces. Ils se mirent tous à m’entourer, et après m’avoir fait mille caresses lascives, me conduisirent au bain; là je fus frotté et parfumé par de robustes eunuques, qui ensuite me revêtirent de beaux habits et me ramenèrent à l’Afrite.
IOO