Deuxième Partie
Il m’attendait dans un pavillon où, sous un dais orné de perles inestimables, on avait servi un banquet splendide. “Je n’en suis plus réduit au vin clairet, et à des fruits pour tout aliment,” me dit-il; “je vais te faire une grande chère; mais,” continua-t-il, “tu n’as pas l’air content. Ha! ha! je n’y songeais pas ! Tu ne te plais à rien loin de ta fille, va la chercher; aussi bien faut-il qu’elle s’accoutume à me voir pour consentir que je la porte dans le Palais Souterrain, où l’on n’entre que volontairement; elle jouera avec mes enfants tandis que nous tiendrons table, et quand la nuit sera venue nous partirons pour Istakhar.”
J’eus bientôt traversé des allées jonchées de fleurs, et revins avec Leilah, qui ouvrait de grands yeux étonnés sur tout ce qui l’entourait. “Où sommesnous?” me dit-elle enfin. “Serait-ce ici la demeure que votre ami vous a choisie?”
“Non, non,” répondis-je, “ce ne l’est pas; nous n’y serions pas tranquilles, car elle est connue de Barkiarokh ; c’est celle du géant qui m’aime, et qui nous transportera cette nuit dans un endroit plus beau encore que celui-ci.”
“Votre ami est donc un géant?” demanda-t-elle.
“Oui,” repartis-je, “en aurez-vous peur?”
“Je ne crains rien avec vous, excepté Barkiarokh,” dit-elle, avec une innocente affection qui me déconcerta.
Heureusement nous fûmes interrompus par les attrayantes petites filles et les jolis pages qui vinrent à notre rencontre en sautant et folâtrant. Leilah les trouva si fort à son gré que, suivant l’impulsion de son âge, elle se mit à les caresser et à parcourir les jardins avec eux, sans paraître du tout interdite quand l’Afrite se montra.
“Elle est bien jolie,” me dit ce méchant Giaour;
IOI
Histoire du Prince Barkiarokh
“le jour de demain ne luira pas avant que tu sois hors des atteintes de la baguette qui troublerait tes plaisirs.”
Il ne me tint que trop parole ; nous laissâmes Leilah avec les enfants à la garde des eunuques, et restâmes seuls à nous régaler de mets exquis et d’excellents vins. Nos propos furent libres et gais. Nous nous moquâmes de tous les freins inventés pour contenir les gens de notre espèce. L’Afrite me conta ses atroces aventures; malgré le charme que je trouvais dans le récit de mille forfaits, les uns plus noirs que les autres, je me sentis dévoré d’impatience, il me fallait la présence de Leilah. Je rendis donc grâce à mon redoutable hôte, et le fis ressouvenir que l’heure où nous devions partir s’approchait.
Aussitôt il appela Leilah. “Venez ici, ravissante petite,” lui dit-il. “Voulez-vous que je vous porte dans le Palais Souterrain d’Istakhar?”
“Je veux aller en quelque endroit que ce soit avec mon généreux protecteur,” répondit-elle.
“Cela s’appelle parler net,” reprit-il. “Allons, montez tous deux sur mes épaules ; tenez-vous-y bien ferme, et le chemin, quoique long, sera bientôt fait.”
Nous lui obéîmes; Leilah tremblait un peu, mais je passai un de mes bras autour de sa taille fine pour la soutenir et la rassurer.
La nuit était si noire que nous ne pûmes distinguer aucun objet dans la vaste étendue où nous volions. Je n’en fus que plus frappé de la vive clarté qui émanait des cierges du souterrain, sur le bord duquel l’Afrite nous posa, en s’écriant: “Oh! oh! il s’est ouvert de lui-même; on sait, sans doute, là-bas, qui l’on va recevoir.”
J’entendis à peine cette exclamation, qui aurait dû me donner à penser; j’étais à examiner la magnifique rampe que j’avais sous les yeux. Elle était fort