DE LA PRINCESSE ZULKAÏS ET DU PRINCE KALILAH
MON père, Seigneur, ne doit pas vous être inconnu, puisque le Calife Motassem lui avait confié les fertiles provinces de Masre. Il aurait en effet été bien digne de ce poste élevé si une prévoyance outrée était pardonnable dans l’homme, faible et ignorant.
L’Emir Abou Taher Achmed était bien éloigné de faire cette observation. Il n’allait que trop souvent au-devant de la Providence; il voulait subjuguer les événements en dépit des décrets du Ciel. Décrets terribles ! vous devez tôt ou tard être remplis ! C’est en vain qu’on vous oppose !
Pendant une longue suite d’années tout fleurit sous le gouvernement de mon père, et parmi les Emirs qui se sont distingués dans ce beau royaume le nom d’Abou Taher Achmed ne sera pas oublié. Pour suivre son penchant calculateur, il avait fait venir des Nubiens expérimentés, qui, nés au sources du Nil, s’étaient attachés à suivre ce fleuve dans son cours, connaissaient toutes ses vicissitudes et les propriétés de ses eaux. Ce fut sous leur inspection qu’il fit exécuter le projet impie de régler les débordements du Nil, et par là surchargea les terres d’une végétation qui les épuisa ensuite. Les peuples, toujours esclaves des apparences, applaudissaient à ses entreprises, travaillaient avec ardeur à l’infinité de canaux qu’il faisait creuser, et, éblouis par ses succès, passaient légèrement sur les malheureuses circonstances qui les accompagnaient. Sur dix vaisseaux que mon père envoyait en course, et auxquels il préscrivait,
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selon sa fantaisie, le moment du départ et du retour, si un revenait chargé de richesses, le naufrage des neuf autres était compté pour rien. Comme, d’ailleurs, le commerce prospérait par les soins et la vigilance de l’Emir, il se trompait lui-même sur ses pertes, et s’attribuait toute la gloire de ses acquisitions.
Bientôt Abou Taher Achmed vint à se persuader que, s’il pouvait retrouver les sciences et les arts des anciens Egyptiens, rien ne lui serait impossible. Il crut que dans ces siècles reculés les hommes s’étaient appropriés quelques rayons de la divinité même, pour opérer leurs merveilles, et ne désespéra pas de ramener ces temps glorieux. A cet effet, il fit chercher, parmi les ruines dont ce pays abonde, ces tablettes mystérieuses qui, selon le rapport des sages qui fourmillaient à sa cour, indiquaient les moyens d’acquérir ces sciences et ces arts, de découvrir les trésors, et de subjuguer les intelligences qui les gardent. Jamais, avant lui, aucun musulman ne s’était cassé la tête pour des hiéroglyphes. On lui en apportait de toute espèce des provinces les plus reculées. Ces bizarres symboles étaient fidèlement copiés sur des toiles de lin. Je me souviens de les avoir vus mille fois étendus sur les toits de notre palais. Jamais abeilles ne furent plus ardentes autour des fleurs que nos sages après ces peintures; mais comme ils en avaient chacun une différente opinion, leurs arguments dégénéraient en disputes. Non seulement ils passaient les jours à cette occupation; la lune même éclairait souvent leurs recherches. Ils n’osaient pas allumer des fanaux sur les terrasses, de peur d’alarmer les fidèles musulmans, qui commençaient à blâmer cette vénération pour une antiquité idolâtre, et à qui ces symboles, ces figures faisaient horreur.
Cependant l’Émir, qui n’aurait eu garde de
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négliger les moindres affaires pour ces étranges études, n’était pas si exact dans ce qui regardait les observances religieuses. Il oubliait souvent de faire les ablutions ordonnées par la loi. Les femmes de son harem s’en apercevaient bien, mais n’osaient rien dire, car elles avaient perdu beaucoup de leur influence sur lui. Un jour Shaban, le chef de ses eunuques, vieillard très pieux, se présenta devant lui, avec une aiguière et un bassin d’or dans les mains, en lui disant: “Les eaux du Nil nous ont été données pour laver toutes souillures; leurs sources sont dans les nuages de l’empyrée, elles ne découlent pas des palais des idoles: servez-vous-en, car vous en avez besoin.”
L’Émir, frappé de l’action et du discours de Shaban, se rendit à sa juste remontrance, et, au lieu de dépaqueter un grand ballot de toiles peintes, qui venait de lui arriver de bien loin, il passa dans l’intérieur de son harem, et ordonna à Shaban de faire servir la collation dans la Salle au Treillage d’Or, et d’y rassembler toutes ses esclaves et tous ses oiseaux, une infinité desquels ils gardaient dans des volières de bois de sandal.
Aussitôt le palais retentit du son des instruments, et on vit arriver des files d’esclaves dans leurs plus attrayantes parures, qui toutes menaient en lesse un paon plus blanc que la neige. Une seule d’entre elles, dont la taille fine et gracieuse charmait la vue, n’avait point d’oiseau, et tenait son voile baissé. “Que signifie cette éclipse?” dit l’Emir à Shaban.
“Seigneur,” répondit-il, d’un air joyeux, “je vaux mieux que tous vos astrologues, car c’est moi qui ai découvert cette belle étoile; mais n’imaginez pas qu’elle soit encore sous votre puissance; son père, le vénérable et saint Iman Abzenderoud, ne consentira jamais qu’elle fasse votre bonheur, à moins que vous
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ne fassiez vos ablutions avec plus de régularité, et n’abandonniez vos sages et vos hiéroglyphes.”
Mon père, sans répondre à Shaban, courut arracher le voile à Ghulendi Bégum (c’était le nom de la hile d’Abzenderoud), et mit tant d’impétuosité à ce premier mouvement qu’il manqua d’écraser deux paons, et renversa en effet plusieurs corbeilles de heurs. A cette brusque vivacité succéda une sorte d’extase. Enhn il s’écria: “Qu’elle est belle ! qu’elle est céleste! Allons, qu’on aille me chercher l’Iman de la Mosquée de Soussouf — qu’on pare la chambre nuptiale, et que tout ceci soit hni dans une heure.”
“Mais, Seigneur,” dit Shaban, d’un air consterné, “vous ne songez pas que Ghulendi Bégum ne saurait vous épouser sans le consentement de son père, qui veut qu’ auparavant vous renonciez...”
“ Que vas-tu radoter encore? ” interrompit l’Émir. “Me crois-tu assez sot pour ne pas préférer cette jeune vierge, fraîche comme la rosée du matin, à des hiéroglyphes moisis et couleur de cendre? Quant à Abzenderoud, va le chercher bien vite, si tu veux, car je n’attendrai qu’autant qu’il me plaira.”
“Hâtez-vous, Shaban,” dit modestement Ghulendi Bégum, “hâtez-vous; vous voyez que je ne puis faire ici qu’une médiocre résistance.”
“C’est ma faute,” marmotta l’eunuque en s’en allant, “et je la réparerai si je puis.”
En effet il vola chez Abzenderoud; mais ce hdèle serviteur d’Allah était sorti de chez lui, dès le grand matin, pour aller dans la campagne faire ses pieuses analyses sur la végétation des plantes et la vie des insectes. Son visage se couvrit d’une pâleur mortelle en voyant Shaban fondre sur lui comme un corbeau de mauvais présage, et en apprenant, par ses paroles entrecoupées, que l’Émir n’avait rien promis, et qu’il pourrait bien arriver trop tard pour éxiger les saintes
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conditions qu il avait profondément méditées. Il ne perdit pourtant point courage, et atteignit le palais de mon père dans peu de moments; mais il était malheureusement si essoufflé de sa course rapide que, se laissant tomber sur un sopha, il fut plus d’une heure sans pouvoir reprendre haleine.
Tandis que tous les eunuques s’empressaient à secourir le saint personnage, Shaban monta bien vite à l’appartement des plaisirs d’Abou Taher Achmed; mais son zèle se ralentit en voyant que la porte en était gardée par deux eunuques noirs, qui, brandissant leurs sabres, lui signifièrent qu’à un seul pas de plus qu’il hasarderait en avant, sa tête tomberait à ses pieds. Shaban n’eut donc rien de mieux à faire que de retourner auprès d’Abzenderoud, dont il regarda les suffocations d’un œil égaré, tout en se lamentant de l’imprudence qu’il avait commise en mettant Ghulendi Bégum au pouvoir de l’Émir.
Malgré l’attention que donnait mon père à l’entretien de sa nouvelle sultane, il avait entendu quelque chose de la dispute des nègres avec Shaban, et avait compris de quoi il était question; aussi lorsqu’il le jugea à propos, il vint trouver Abzenderoud dans la Salle au Treillage d’Or, et, lui présentant sa fille, l’assura qu’il en avait fait sa femme en l’attendant.
A ces paroles l’Iman jeta un cri lugubre et perçant, qui lui dégagea la respiration, et, roulant les yeux d’une manière effrayante: “Malheureuse!” dit-il à la Sultane, “sais-tu que les actions précipitées n’ont jamais une heureuse issue? Ton père voulait assurer ton sort; tu n’as pas attendu l’effet de ses soins, ou plutôt c’est le Ciel qui se rit de la prudence humaine. Je ne demande plus rien à l’Émir; qu’il fasse ce qu’il voudra de toi et de ses hiéroglyphes. Je n’entrevois qu’un avenir funeste, mais je n’en serai pas témoin. Jouis de la courte ivresse des plaisirs; pour moi, je
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vais chercher l’Ange de la Mort et j’espère que dans trois jours je me reposerai en paix dans le sein de notre grand Prophète.”
En achevant ces mots il se lève en chancelant; sa fille veut en vain le retenir, il arrache sa robe de ses mains tremblantes; elle tombe évanouie; et, dans le temps que l’Émir éperdu tâche de la rendre à la vie, l’obstine Abzenderoud sort en murmurant.
On crut d’abord que l’homme pieux ne tiendrait pas exactement parole, et qu’il se laisserait consoler, mais on se trompa. En entrant chez lui il commença par se boucher les oreilles avec du coton, pour n entendre ni sollicitations ni clameurs; puis, s’étant assis sur les nattes de sa cellule, les jambes croisées et la tête dans ses mains, il resta dans cette posture sans parler et sans prendre de nourriture, et enfin expira au bout de trois jours, ainsi qu il 1 avait promis. On lui fit de magnifiques obsèques, dans lesquelles Shaban ne manqua pas de faire éclater sa douleur en se déchiquetant la peau sans miséricorde, et en arrosant la terre de ruisseaux de sang; après quoi, ayant fait mettre du baume à ses blessures, il retourna remplir les devoirs de sa charge.
Cependant l’Émir n’avait pas peu de peine à calmer le désespoir de Ghulendi Bégum ; il maudissait souvent les hiéroglyphes, qui en étaient la première cause. Enfin ses attentions touchèrent le cœur de la Sultane, elle reprit sa tranquillité, devint grosse, et tout rentra dans l’ordre accoutumé.
L’Émir, ayant toujours l’esprit rempli de la magnificence des anciens Pharaons, bâtit, à leur imitation, un palais avec douze pavillons, qu’il prétendait remplir bientôt d’autant de fils; mais, par malheur, ses femmes ne faisaient que des filles. A chaque naissance il grommelait, grinçait des dents, accusait
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Mahomet d’un contretemps si fâcheux, et serait devenu tout à fait insupportable si Ghulendi Bégum ne l’avait pas adouci. Elle l’attirait tous les soirs dans son appartement, où, par mille inventions curieuses, elle trouvait le secret d’attirer l’air quand on étouffait ailleurs. Pendant sa grossesse, mon père ne quittait point l’estrade sur laquelle elle était couchée. C’était dans une vaste et longue galerie qui donnait sur le Nil, de manière que, quand on se plaçait sur les sophas, ce fleuve paraissait à niveau, et on pouvait y jeter les grains des grenades qu’on mangeait. Les meilleures danseuses, les plus excellentes musiciennes ne quittaient jamais ce lieu agréable. On y représentait tous les soirs des pantomimes, à la lumière de mille lampes d’or, qu’on posait sur le plancher pour faire mieux ressortir la finesse et la légèreté des pieds. Toutes ces danseuses coûtaient des sommes immenses à mon père, en mules à frange d’or, et en sandales étincelantes de pierreries ; aussi, quand elles étaient toutes en mouvement, à peine pouvait-on en soutenir l’éclat.
Malgré cette accumulation de splendeurs, la Sultane passait des jours bien tristes sur son estrade. Elle voyait défiler devant elle ces objets si pleins de brillant et de charme avec la même indifférence qu’un malheureux que l’insomnie tourmente contemple les vacillations des étoiles. Tantôt elle pensait à la colère comme prophétique de son vénérable père, tantôt elle déplorait sa mort étrange et prématurée. Mille fois elle interrompait les chœurs en s’écriant: “Le destin a ordonné ma perte; le Ciel ne m’accordera pas un fils; et mon mari me bannira de sa vue.” Les inquiétudes de son esprit aiguisaient les douleurs de son état. Mon père en fut si excessivement attendri que, pour la première fois, il eut recours aux prières, et ordonna qu’on en fît dans
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toutes les mosquées; il ne négligea pas non plus de faire des aumônes, et à cet effet fit publier que tous les mendiants eussent à se rassembler dans la cour la plus spacieuse du palais, où l’on leur servirait du riz à discrétion. Chaque matin on s’étouffait aux portes, tant la foule était grande: on arrivait de toutes parts, par terre et par la fleuve. Il y avait des villages entiers qui descendaient sur des radeaux. Tous avaient un appétit dévorant, car les édifices que mon père avait fait élever, sa chasse aux hiéroglyphes, et l’entretien de ses sages avaient un peu répandu la disette dans le pays.
Parmi ceux qui venaient de très loin se trouva un vieillard des plus extraordinaires: c’était le pieux Abou Gabdolle Guehaman, hermite du grand désert de sable. Il avait huit pieds de haut, mais si peu proportionné pour la grandeur, d’une maigreur si extrême, qu’il ressemblait à un squelette et était affreux à voir. Cependant cette lugubre machine renfermait l’âme la plus expansive et la plus religieuse de l’univ'ers. Avec une voix claire et tonnante il annonçait les volontés du Prophète, et disait sans détours que c’était dommage qu’un prince qui donnait du riz aux pauvres en si grande abondance fut un amateur décidé des hiéroglyphes. On s’attroupait autour de lui — les Imans, les Moullahs, les Muézins ne chantaient que ses louanges. On baisait ses pieds, quoique incrustés du sable de son désert, et même on en ramassait des grains, qu’on conservait dans des boîtes d’ambre.
Un jour il annonça les vérités, et l’horreur des sciences impies, d’une voix si retentissante que les grands étendards rangés devant le palais en tremblèrent. Cette voix terrible pénétra jusque dans l’intérieur du harem: les femmes et les eunuques s’évanouissaient dans la Salle au Treillage d’Or, et, dans
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la longue galerie, les danseuses restaient un pied en l’air, les baladines n’avaient plus le courage de faire des grimaces, les musiciennes laissaient tomber par terre leurs instruments, et Ghulendi Bégum pensa mourir de frayeur sur son estrade.
Abou Taher Achmed resta stupéfait; sa conscience lui reprochait ses goûts idolâtres, et pendant quelques instants de remords il crut que l’Ange Vengeur venait le pétrifier, lui et les peuples confiés à sa charge.
Après être resté quelque temps debout, au milieu de la galerie aux estrades, avec les bras étendus en l’air, il appela Shaban, et lui dit, “Le soleil ne perd pas son éclat, le Nil reste paisible; que signifie donc ce cri surnaturel dont mon palais vient de retentir?”
“Seigneur,” répondit le pieux eunuque, “cette voix est celle de la vérité, qui vous parle par la bouche du vénérable Abou Gabdolle Guehaman, hermite du désert sablonneux, le plus fidèle, le plus zélé des serviteurs du Prophète, qui en neuf jours a fait trois cents lieues pour éprouver votre hospitalité, et vous faire part de ses inspirations. Ne négligez pas les conseils d’un homme qui surpasse en lumières, en piété, et en taille les hommes les plus éclairés, les plus dévots, et les plus gigantesques. Tout votre peuple est en extase; on ne fait plus de commerce dans la ville; on néglige pour l’entendre les promenades du soir dans les jardins; les faiseurs de contes restent abandonnés sur les bords des fontaines. Jussouf n’était pas plus sage, et ne connaissait pas mieux l’avenir que lui.”
A ces derniers mots, l’Émir fut frappé tout d’un coup de l’idée de consulter Abou Gabdolle sur l’état de sa famille, et sur les magnifiques projets qu’il avait en tête pour les fils qui ne lui étaient pas encore nés. Il se trouvait très heureux d’avoir affaire à un pro-