II
Histoire de la Princesse Zulka'is
pas davantage, et commença à entrer en matière avec lui, en lui parlant du chagrin qu’il avait de se voir sans héritier mâle, malgré toutes les prières qu’on avait faites pour en obtenir, et toutes les flatteuses espérances que les Imans lui avaient données. “Mais c’est à présent,” continua-t-il, “que je suis sûr d’avoir ce bonheur — les sages, les médecins me l’annoncent, et mes propres observations le confirment, aussi ce n’est pas pour savoir ce qui en est que j’ai voulu vous voir. C’est pour vous demander des conseils sur l’éducation que je donnerai à ce fils, ou plutôt à ces deux fils qui me vont naître, car, sans doute, le Ciel, en reconnaissance de mes aumônes, accorde une double fertilité à la Sultane Ghulendi Bégum, puisqu’elle est deux fois plus grosse qu’à l’ordinaire.”
Sans rien répondre, l’hermite branla trois fois la tête.
Mon père, fort étonné, lui demanda s’il était fâché de son bonheur.
“Ah ! prince aveugle,” lui répondit-il, en poussant un soupir qui semblait venir d’un tombeau, “pourquoi importuner le Ciel par des vœux téméraires; respectez ses décrets; il sait mieux que les hommes ce qui leur est convenable. Malheur à vous, et au fils que vous forcerez, sans doute, dans le sentier de vos perverses opinions, au lieu de le soumettre humblement à la direction de la Providence. Si les puissants de la terre savaient toutes les infortunes qu’ils doivent s’attirer, ils trembleraient au milieu de leurs splendeurs. Pharaon a senti cette vérité, mais trop tard ; il poursuivit les enfants de Moïse en dépit des volontés divines, et il mourut de la mort des impies. A quoi servent les aumônes quand le cœur est rebelle? Ceux qui doivent prier pour vous, au lieu de demander au Prophète l’héritier que vous mettrez dans le chemin de la destruction, devraient
et du Prince Ka/ilah
l’implorer pour que Ghulendi Bégum expire — oui, qu’elle expire avant que de mettre au monde des créatures présomptueuses que votre conduite précipitera dans l’abîme ! Encore une fois je vous somme de vous soumettre. Si l’ange d’Allah menace les jours de la Sultane, n’ayez pas recours à vos magiciens pour suspendre le coup fatal — laissez-le frapper — qu’elle meure! Ne frémissez pas, Émir; n’endurcissez pas votre cœur; encore une fois souvenez-vous de Pharaon et des eaux qui l’ont englouti.”
“ Souviens-toi toi-même!” s’écria mon père en écumant de rage, et se levant de l’estrade pour courir au secours de la Sultane, qui, ayant tout entendu, s’était évanouie derrière les courtines; “souviens-toi que le Nil est sous ces fenêtres, et que ton odieuse carcasse mérite bien d’y être jetée.”
“Je ne te crains pas; le prophète d’Allah ne craint que Lui,” s’écria à son tour l’hermite gigantesque, en se levant sur la pointe des pieds et touchant de sa main les appuis du dôme.
“Ha! ha! tu ne crains rien,” s’écrièrent toutes les femmes et les eunuques, en sortant comme des tigres de leurs tanières. “Exécrable meurtrier! tu viens de mettre notre chère maîtresse à l’agonie, et tu ne veux pas craindre! Va; sers de pâture aux monstres du fleuve!” En hurlant ces mots, ils se jetèrent tous à la fois sur Abou Gabdolle Guehaman, le firent tomber, l’étranglèrent sans miséricorde, et le précipitèrent dans un gouffre où le Nil se perdait parmi de noirs grillages.
L’Émir, étonné d’un acte si atroce et si brusque, resta les yeux fixés sur les eaux; mais le corps ne reparaissait plus à leur surface, et Shaban, qui ne faisait que de survenir, l’étourdissait de ses cris. Enfin il se retourna pour envisager les coupables : ils étaient tous dispersés, enveloppés dans les rideaux
de la galerie; et, s’évitant les uns les autres, ils restaient accablés de leur crime.
Ghulendi, qui n’était revenue à elle-même que pour voir cette scène d’horreur, était dans des transes mortelles; ses convulsions, ses cris agonisants attirèrent enfin l’Émir auprès d’elle. Il inonde sa main de ses larmes; elle ouvre des yeux égarés, et s’écrie, “O Allah! Allah! détruis une créature qui n’a que trop vécu, puisqu’elle est la cause d’un si énorme
forfait; ne permets pas que je mette au monde - ”
“Arrête,” interrompit l’Émir, en retenant ses mains, qu elle tournait contre elle-même; “ tu ne mourras pas, et mes enfants vivront pour donner un démenti à cet insensé de squelette qu’on aurait dû seulement mépriser. Qu’on aille chercher mes sages; je veux qu ils emploient toute leur science pour retenir ton âme et conserver le fruit de ton sein.”
Les sages furent en effet mandés. Ils requérirent d’avoir une cour toute à eux dans le palais pour faire leurs opérations. Bientôt la clarté des flammes qui s’élevèrent pénétra dans la galerie; la Sultane se leva, malgré tous les efforts qu’on put faire pour l’en empêcher, et courut s’établir sur le balcon qui donnait sur le Nil. La vue en était fort solitaire; il ne paraissait pas un seul bateau sur le fleuve; dans le lointain on découvrait des plaines de sable que le vent élevait de temps en temps en tourbillons; la réverbération du soleil couchant teignait les eaux de couleur de sang. A peine le crépuscule du soir s’était étendu sur l’horizon qu’un vent furieux brisa les jalousies de la galerie. La Sultane, éperdue, le cœur palpitant, voulut se plonger dans l’intérieur de l’appartement; mais un pouvoir irrésistible la retint, et l’obligea de contempler, malgré elle, la scène lugubre qui s’offrait à sa vue. Il régnait un grand silence, la terre s’était insensiblement couverte de
ténèbres, quand une lumière bleuâtre sillonna les nues du côté des pyramides. La princesse découvrit ces énormes masses aussi distinctement qu’en plein jour. Cette soudaine perspective la glaça d’effroi; elle tâcha plusieurs fois d’appeler ses esclaves, mais sa voix s’éteignit; elle essaya de battre des mains, mais elle n’en eut pas la force.
Pendant qu’elle était dans une agitation semblable à celle qu’on éprouve dans des rêves horribles, une voix lamentable agita l’air autour de ses oreilles, et prononça ces mots: “Mon dernier soupir vient de s’exhaler dans les eaux de ce fleuve. On a tâché en vain d’étouffer la voix de la vérité; elle sort de l’abîme de la mort. Malheureuse mère ! regarde d’où part cette fatale lumière, et frémis.”
Ghulendi Bégum n’en put entendre davantage; elle tomba sans connaissance. Ses femmes, inquiètes pour elle, accoururent dans ce moment en jetant de terribles cris. Les sages montèrent, et mirent dans les mains de mon père effaré le puissant élixir qu’ils avaient composé. A peine quelques gouttes tombèrent sur le sein de la Sultane que son âme, qui était prête à suivre les ordres d’Asrael, retourna, comme en dépit de la nature, ranimer ses organes; ses yeux se rouvrirent encore sur le sillon funeste, dont la trace n’avait point cessé d’être visible dans le firmament; elle étendit son bras, et, montrant du doigt à l’Émir cet objet d’effroi, elle fut saisie des douleurs de l’enfantement, et, dans le fort d’une agonie inexprimable, mit au monde un fils et une fille, qui sont les deux malheureux que vous voyez ici.
La joie d’avoir un enfant mâle fut bien tempérée dans l’âme de l’Émir en voyant expirer ma mère; mais, malgré son excessive douleur, il ne perdit pas la tête, et nous mit tout de suite entre les mains de ses sages. Les nourrices, qu’on avait retenues en
grand nombre, voulurent s’y opposer; mais les vieillards, qui murmuraient tous à la fois leurs enchantements, leur imposèrent silence. Les cuves cabalistiques dans lesquelles on devait nous baigner étaient déjà toutes rangées; la mixtion d’herbes exhalait une vapeur dont tout le palais était rempli. Shaban, à qui l’odeur inconcevable de ces drogues infernales donnait au cœur, avait toutes les peines du monde de s’empêcher d’appeler les Imans et les docteurs de la loi pour s’opposer à ces cérémonies impies. Plût au ciel qu’il en eût eu le courage ! Ah ! combien ces bains funestes n’ont-ils pas influé sur nous!... Enfin, Seigneur, on nous plongea successivement et ensemble dans ces compositions, qui devaient nous donner une force et une intelligence plus qu’humaine, mais qui n’ont fait que répandre dans nos veines une sensibilité trop exquise, et le poison d’une volupté insatiable.
C’était au son des baguettes d’airain qui frappaient sur les métaux, c’était au milieu des fumigations épaisses qui sortaient des monceaux d’herbes, qu’on invoquait les Ginns, et particulièrement ceux qui président aux pyramides, pour nous douer de talents merveilleux. Après cette opération, on nous livra aux nourrices, qui à peine pouvaient nous contenir dans leurs bras, tant notre vivacité était pétillante. Ces bonnes femmes versaient des larmes en voyant le bouillonnement de notre sang, et tâchèrent en vain de l’apaiser en nettoyant nos membres des onguents qui s’y étaient attachés ; mais, hélas, le mal était fait ! Si même nous rentrions quelquefois dans le néant de notre âge, mon père, qui voulait, à tout prix, avoir des enfants extraordinaires, nous émoustillait avec une préparation de simples échauffants, et de lait de négresses.
Nous devenions ainsi d’une ardeur et d’une fougue
insoutenables. A sept ans on ne pouvait plus nous contredire ; à la moindre restreinte nous faisions des cris enragés, et mordions nos surveillantes jusqu’au sang. Shaban, qui avait sa bonne part de nos égratignures, gémissait en silence, car l’Émir ne voyait dans nos vivacités que les élans d’un génie qui nous rendait égaux à Saurid et à Charobe. Combien on ignorait la véritable cause de ces mouvements impétueux ! Ceux qui veulent trop envisager la lumière deviennent les plus aveugles. Mon père ne remarquait pas encore que notre fierté n’était jamais exercée l’un contre l’autre, que nous nous cédions mutuellement, que Kalilah, mon frère, ne trouvait le calme que dans mes bras, et, pour moi, je ne connaissais le bonheur qu’en l’accablant de caresses.
Jusqu’alors on nous avait tout enseigné ensemble; le même livre était exposé devant nos yeux, et nous en tournions alternativement les feuillets. Quoiqu’on exigeât de mon frère des études rigoureuses et prématurées, je voulais les partager avec lui. Abou Taher Achmed, qui n’avait à cœur que l’agrandissement de son fils, ordonnait qu’on ne me rebutât point, parce qu’il voyait qu’il ne voulait travailler qu’à mes côtés.
On nous instruisit également dans l’histoire des siècles les plus reculés et dans la géographie des climats les plus lointains. Les sages ne cessaient jamais de nous inculquer la morale abstruse et idéale qu’ils prétendaient être cachée sous les hiéroglyphes. Ils remplissaient nos oreilles d’un verbiage magnifique sur la sagesse, la prévoyance, et les magasins des Pharaons; quelquefois ils les comparaient à des fourmis, quelquefois à des éléphants. Ils nous inspiraient la plus ardente curiosité sur ces montagnes de pierres sous lesquelles ces rois sont ensevelis; ils
nous forcèrent d’apprendre par cœur le long catalogue des architectes et des ouvriers qui y avaient travaillé, nous imposaient la tâche de calculer combien il avait fallu de provisions pour tant d’hommes, et combien il y avait de fils dans chaque aune de la soie dont le Sultan Saurid avait couvert sa pyramide. Par-dessus tout ce fatras, ces fatiguants vieillards nous cassaient la tête avec une impitoyable grammaire de la langue que parlaient les anciens prêtres dans leurs labyrinthes souterrains.
Les jeux d’enfance qu’on nous permettait dans nos heures de récréation ne nous plaisaient que lorsque nous étions seuls ensemble. Les princesses nos sœurs nous ennuyaient mortellement. Elles avaient beau broder des vestes splendides pour mon frère; Kalilah les dédaignait, et ne ceignait sa belle chevelure que des mousselines qui avaient flotté sur le sein de sa chère Zulkaïs. Ces princesses nous invitaient quelquefois sous les douze pavillons qu’elles occupaient; car mon père, désespérant d’avoir autant de fils, et concentrant toute son affection dans celui qu’il avait, les leur avait abandonnés, et en avait fait construire un plus superbe pour mon frère et pour moi. Cet édifice, couronné de cinq dômes, et situé dans un bosquet épais, était tous les soirs la scène des plaisirs les plus tumultueux du harem. Mon père y venait avec un cortège de ses plus belles esclaves; chacune y paraissait tenant à la main un cierge blanc dans un flambeau de filigrane. Combien de fois l’apparition de ces lumières à travers des arbres n a-t-elle pas fait battre nos cœurs? Tout ce qui rompait notre solitude nous déplaisait au souverain degré. Nous cacher parmi les feuilles et entendre leurs murmures en nous embrassant nous semblait plus doux que le son des luths et les chœurs des musiciennes. Ces molles rêveries déplaisaient à mon
père; il nous entraînait par force dans les salons à coupoles, et nous obligeait de prendre part aux amusements.
Chaque année l’Emir devenait plus rigoureux. Il n’osait pas entièrement nous séparer, de crainte de désespérer son fils; mais pour le retirer de ses langoureux plaisirs il tâcha de le jeter dans la compagnie des jeunes garçons de son âge. Le jeu de cannes, si fameux parmi les Arabes, fut introduit dans les cours du palais. Kalilah y mettait beaucoup d’acharnement, mais ce n’était que pour terminer plus vite le combat, et revoler auprès de moi de meilleure heure. Alors nous lisions ensemble les amours de Jussouf et de Zélica, ou quelque autre amoureux poème ; alors nous profitions de ces moments de liberté pour errer dans le labyrinthe des corridors qui donnaient sur le Nil, toujours entrelaçant nos bras, toujours nos yeux attachés l’un sur l’autre. Il était presque impossible de nous surprendre dans ces détours, et l’inquiétude que nous donnions ne faisait qu’augmenter nos délices.
Un soir que nous étions dans ce délire de tendresse, et que nous courions ensemble avec une agilité enfantine, mon père parut à mes yeux, et frémit. “Pourquoi,” dit-il à Kalilah, “n’êtes-vous pas dans la grande place à tirer de l’arc, ou dans le lieu où on dompte les chevaux qui doivent vous porter au combat? Faut-il que le soleil se lève et se couche en vous voyant flétrir comme un faible narcisse? C’est en vain que les sages vous font des discours éloquents, qu’ils dévoilent à vos yeux les mystères de la docte antiquité; on vous raconte inutilement les faits guerriers et magnanimes ! Vous touchez à votre treizième année, et vous n’avez pas encore témoigné la moindre ambition de vous distinguer parmi les hommes. Ce n’est pas dans les réduits de
Histoire de la Princesse Zulkais
la mollesse que se forment les grands caractères; ce n est point en lisant des poèmes amoureux qu’on se rend capable de gouverner les peuples. Les princes doivent agir, ils doivent se montrer. Réveillez-vous; cessez d’abuser de mon indulgence, qui vous a laissé si longtemps consumer vos heures avec Zulkaïs; qu’elle se joue parmi les fleurs, la tendre et douce créature, mais ne la fréquentez plus depuis l’aube jusqu’au crépuscule; je vois bien que c’est elle qui vous pervertit.”
En prononçant ces mots avec des gestes menaçants, Abou Taher Achmed prit mon frère par le bras, et me laissa dans l’abîme de l’amertume. Un froid glaçant me saisit. Quoique le soleil dardât ses rayons sur les eaux avec ferveur, il me semblait qu’il avait disparu. Étendue par terre, je ne faisais que baiser les branches d’oranger fleuri que Kalilah avait cueilli; les dessins qu’il avait tracés s’offrirent à ma vue, et redoublèrent mes pleurs. “Hélas,” disais-je, “c’en est fait; nos heures fortunées ne reviendront plus! Pourquoi m’accuser de pervertir Kalilah ! Quel mal puis-je lui faire? Est-ce que notre bonheur affligerait mon père? Si c était un crime d’être heureux, les sages nous en auraient avertis.”
Ma nourrice Shamelah me trouva dans cet état de langueur et d’accablement. Pour dissiper mon chagrin, elle m emmena tout de suite dans le bosquet où les jeunes filles s’amusaient à se cacher et à se poursuivre les unes les autres, parmi les volières dorées dont ce lieu était rempli. Je me sentis un peu soulagée par le chant des oiseaux et le murmure des clairs filets d’eau qui arrosaient le tronc des arbres; mais quand l’heure fut venue où Kalilah avait coutume de paraître, ces sons ne faisaient qu’augmenter mes souffrances.
Shamelah observa les palpitations de mon sein;
et du Prince Kalilah
elle me tira à l’écart, mit la main sur mon cœur, et me regarda fixement. Je rougissais, je pâlissais à vue d’œil. “Je vois bien,” dit-elle, “que c’est l’absence de votre frère qui vous agite ainsi. C’est là le fruit de cette étrange éducation qu’on vous a donnée. La sainte lecture du Koran, l’observation des lois du Prophète, la confiance en la miséricorde d’Allah calment comme le lait le bouillonnement du sang humain. Vous ne connaissez pas le doux plaisir d’élever vos pensées vers le Ciel, et de vous soumettre à ses décrets sans murmure. L’Émir, hélas ! veut tout prévenir; et il faut tout attendre. Séchez vos pleurs; peut-être Kalilah n’est pas malheureux, quoiqu’il soit loin de vous.”
“Ah!” m’écriai-je, en l’interrompant avec un regard sinistre, “si je ne le croyais pas malheureux, je le serais bien plus moi-même.”
Shamelah tressaillit en m’entendant parler ainsi; elle s’écria : “ Plût au ciel qu’on eût suivi mes conseils et ceux de Shaban, et qu’au lieu de vous livrer aux caprices des sages on vous eût laissés comme les autres fidèles dans le repos d’une heureuse et paisible ignorance. L’ardeur de vos sensations me donne les plus vives alarmes. Elles commencent même à m’indigner. Soyez plus tranquille, et livrez votre âme aux innocents plaisirs que ce beau lieu vous offre, sans vous soucier si Kalilah les partage ou non. Son sexe est fait pour les exercices pénibles. Comment pourriez-vous le suivre à la course, manier un arc, et lancer les cannes dans le jeu des Arabes? Il doit se chercher des compagnons dignes de lui, et cesser de consumer ses beaux jours ici, auprès de vous, parmi ces bosquets et ces volières.”
Ce sermon, loin de faire son effet, me mit hors de moi-même. Je tremblais de rage, et, me levant comme une forcenée, je mis mon voile en dix mille
Histoire de la Princesse Zulka'is
pièces, et, me meurtrissant le sein, criai à haute voix que ma nourrice m’avait maltraitée.
Les jeux cessèrent, on s’attroupa autour de moi, et quoique les princesses ne m’aimassent pas trop, parce que j’étais la sœur favorite de Kalilah, les larmes qui coulaient avec mon sang excitèrent leur indignation contre Shamelah. Malheureusement pour la pauvre femme, elle venait d’imposer des tâches rigoureuses à deux jeunes esclaves qui venaient de voler des grenades. Ces deux petites vipères, pour se venger, témoignèrent contre elle, et appuyèrent tout ce que je disais. Elles coururent débiter tous ces mensonges à mon père, qui, n’ayant pas Shaban à ses côtés, et étant de bonne humeur avec nous parce que mon frère venait de darder une javeline dans l’œil d’un crocodile, ordonna qu’on attachât Shamelah à un arbre, et qu’on la fouettât sans miséricorde.
Ses cris me percèrent l’âme : elle disait sans cesse : “O vous que j’ai portée dans mes bras, que j’ai allaitée de mon sein, pouvez-vous me faire souffrir ainsi ! Disculpez-moi — déclarez la vérité. C’est seulement pour avoir tâché de vous sauver du noir abîme où vos inclinations fougueuses ne manqueront pas de vous précipiter, que vous faites ainsi déchirer en pièces ce misérable corps!”
J’allais demander grâce pour elle quand quelque démon m’inspira l’idée que c’était elle qui, conjointement avec Shaban, avait mis en tête à mon père de faire un héros de Kalilah. Alors je me roidis contre tout sentiment d’humanité, et criai qu’on continuât à la frapper jusqu’à ce qu’elle fît l’aveu de son crime. Cette horrible scène fut enfin terminée par les ténèbres. On détacha la victime. Ses amis — et elle en avait beaucoup — tâchèrent de fermer ses blessures; ils me demandèrent à genoux un baume
et du Prince Kalilah
souverain que j’avais, et que les sages avaient composé. Je le leur refusai. Shamelah fut mise à mes yeux sur un brancard; on l’arrêta exprès devant moi. Ce sein sur lequel j’avais si souvent dormi ruisselait de sang. A cet objet, au souvenir des tendres soins qu’elle avait pris de mon enfance, je sentis mes entrailles s’émouvoir— je fondis en larmes, je me jetai par terre, je baisai la main qu’elle tendait faiblement vers le monstre qu’elle avait nourri, je courus chercher le baume, je l’appliquai moi-même en la suppliant de me pardonner, et en déclarant ouvertement qu’elle était innocente et moi coupable.
Cet aveu fit frissonner tous ceux qui étaient autour de nous. On reculait d’horreur à chaque exclamation que je faisais. Shamelah, quoique à demimorte, s’en aperçut, et étouffa ses gémissements avec le pan de sa robe pour ne pas augmenter mon désespoir et ses effets funestes ; mais elle eut beau faire, tous s’enfuirent en me lançant des regards farouches.
On emporta le brancard, et je me trouvai seule. La nuit était profondément obscure ; des sons plaintifs semblaient sortir des cyprès dont ce lieu était ombragé. Saisie d’épouvante, je m’égarai parmi le noir feuillage, en proie aux plus cuisants remords ; un délire entier s’empara de mes sens, la terre paraissait s’ouvrir devant mes pas, et je crus tomber dans un gouffre qui n’avait point de fond. Mon âme était ainsi bouleversée, quand, à travers les branches, je vis luire les flambeaux du cortège de mon père; j’observai qu’on s’arrêtait. Quelqu’un se détacha de la foule. Un vif pressentiment agita mon cœur. Les pas s’avoisinèrent; et, à la faveur d’une morne lueur semblable à celle qui règne ici, je vis Kalilah paraître devant moi.
“ Chère Zulkaïs,” s’écria-t-il, dans l’intervalle des
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Histoire de la Princesse Zulkdis
baisers qu’il me donnait, “j’ai passé un siècle sans vous voir, mais je l’ai employé à suivre les volontés de mon père. J’ai combattu un des monstres les plus formidables du fleuve; mais que ne ferais-je pas quand on me propose pour récompense le bonheur de passer une soirée uniquement avec vous ! Allons, mettons ce temps à profit; ensevelissons-nous dans ce bois; de notre retraite entendons avec mépris le tumulte de leurs instruments et de leurs danses. Je ferai servir le sorbet et les gâteaux sur la mousse qui borde la petite fontaine de porphyre; là je jouirai de vos regards et de votre entretien jusqu’à la pointe du jour. Alors, hélas! je dois me replonger dans le vacarme du monde, darder les maudites cannes, et subir les interrogatoires des sages.”
Kalilah me dit tout ceci avec une si grande rapidité que je ne pus l’interrompre. Je me laissai entraîner; nous perçâmes dans la feuillée jusqu’à la fontaine. Le souvenir de ce que Shamelah m’avait dit sur ma tendresse extrême pour mon frère avait, en dépit de moi-même, fait une grande impression sur moi. J’étais prête à retirer ma main de celle de Kalilah, quand, à la lueur des lampions qu’on avait allumés sur la marge de la fontaine, je vis son charmant visage réfléchi dans les eaux— je vis ses grands yeux moites de tendresse, et sentis ses regards au fond de mon cœur. Tous mes projets de réforme, toute mon agonie de remords firent place à une fermentation bien différente; je me laissai aller par terre auprès de Kalilah, et, appuyant ma tête sur son sein, donnai un libre cours à mes larmes. Kalilah, me voyant si éplorée, me demanda vivement la cause. Je lui racontai tout ce qui s’était passé entre moi et Shamelah, sans omettre la moindre circonstance. Son âme fut d’abord émue par la peinture que je lui faisais de ses souffrances ; un moment après il s’écria :
et du Prince Kalilah
“Qu’elle périsse, l’officieuse esclave! Faut-il toujours qu’on s’oppose aux plus douces inclinations du cœur? Gomment pourrions nous ne pas nous aimer, Zulkaïs ? La nature, qui nous a fait naître ensemble’ ne nous a-t-elle pas donné les mêmes goûts, la même ardeur dans les sensations? Mon père et ses sages ne nous ont-ils pas fait partager la vertu des mêmes bains ? Qui pourra blâmer une sympathie que tout a encouragée? Non, Zulkaïs, Shaban et notre superstitieuse nourrice ont beau dire: ce n’est point un crime de nous aimer; le crime serait si nous souffrions lâchement d’être séparés l’un de l’autre ! Juronsnon par le Prophète, que nous ne connaissons guère, mais par les éléments qui soutiennent l’existence humaine, jurons que, plutôt que de consentir à vivre l’un sans l’autre, nous ferons couler dans nos veines ce doux breuvage de fleurs aquatiques dont les sages nous ont parlé. Cette liqueur, qui doit nous assoupir sans peine dans les bras l’un de l’autre, livrera imperceptiblement nos âmes à la paix d’une autre existence.”
Ces paroles me calmèrent entièrement; je repris ma gaieté ordinaire; nous folâtrâmes ensemble. “Je serai bien vaillant demain,” disait Kalilah, “pour avoir encore de tels moments, car ce n’est qu’à ce prix que mon père peut me soumettre à ses fantaisies.”
“Ah, ah!” s’écria Abou Taher Achmed, en sortant de derrière un des buissons, où il nous avait écoutés, “c’est donc là votre résolution! Nous verrons si vous la tiendrez. Vous etes assez récompensé ce soir du peu que vous avez fait aujourd’hui. Retirez-vous. Et vous, Zulkaïs, allez pleurer la faute énorme que vous avez commise contre Shamelah.”
Tout consternés, nous nous jetâmes à ses pieds; mais, nous tournant le dos, il ordonna aux eunuques de nous conduire chacun dans notre appartement.
Histoire de la Princesse Zulkaïs
Ce n’était d’aucun scrupule sur la vivacité de notre tendresse que l’Emir était agité. Il n’avait qu’un seul but — c’était de voir son fils devenir un formidable guerrier et un puissant prince : les moyens ne lui étaient de rien. Il voyait que je pouvais lui servir d’instrument; le danger d’attiser notre passion par des difficultés et des complaisances alternatives ne l’arrêtait pas ; mais ces moments de désœuvrement et de volupté trop fréquents ne pouvaient que dérouter ses desseins. Il fallait prendre un parti plus violent et plus décidé; et malheureusement il le prit. Hélas ! sans toutes ces précautions, sans tous ces projets, sans toutes ces prévoyances, nous serions restés dans l’innocence, et nous n’aurions jamais vu l’horreur de ce lieu de supplice !
L’Emir, étant rentré chez lui, fit appeler Shaban, et lui fit part de la résolution qu’il avait prise de nous séparer pendant un certain temps. Le prudent eunuque se prosterna aussitôt la face contre terre, puis se relevant: “ Que mon seigneur me pardonne,” lui dit-il, “si son esclave n’est point de son avis; ne détachez pas sur cette flamme naissante le vent de l’absence, ou elle s’élèvera en des tourbillons que vous ne pourrez vaincre. Vous connaissez l’impétueux caractère du prince; sa sœur n’a que trop aujourd’hui donné des preuves du sien. Laissez-les ensemble sans contradiction; abandonnez-les à leur penchant enfantin; ils se lasseront bientôt l’un de l’autre, et Kalilah, dégoûté de la monotonie d’un harem, vous demandera à genoux de l’en tirer.”
“As-tu fini de débiter tes sottises?” interrompit impatiemment l’Émir. “Ah! que tu connais peu le génie de Kalilah. Je l’ai bien étudié, moi; j’ai vu que les opérations mystérieuses de mes sages n’ont pas été vaines. Il ne peut donc rien faire avec indifférence. Si je le laisse avec Zulkaïs, il s’anéantira
et du Prince Kalilah
dans la mollesse; si je l’éloigne d’elle, et que de la revoir soit le prix des grandes choses que j’exigerai de lui, il n’est rien dont il ne soit capable. Qu’importe le radotage des docteurs de notre loi s’il est ce que je veux qu’il soit? Sache d’ailleurs, eunuque, que quand une fois il aura goûté des charmes de l’ambition, l’idée de Zulkaïs se dissipera comme une légère vapeur dans les rayons du soleil de la gloire. Aussi, entre demain matin dans la chambre de Zulkaïs ; préviens son réveil ; enveloppe-la bien dans ses robes, et transporte-la, avec ses esclaves, et tout ce qui est nécessaire à l’agrément de la vie, sur une barque qui sera prête à te recevoir sur le Nil. Suis la navigation de ce fleuve pendant vingt-neuf jours; le trentième vous débarquerez dans l’Ile des Autruches. Loge la princesse dans le palais que j’ai fait bâtir pour les sages qui errent dans ces déserts parmi de savantes ruines. Il s’y en trouvera un qui s’appelle le Grimpeur des Palmiers, parce qu’il fait ses contemplations du haut de ces arbres. Celui-là sait une infinité d’histoires, et il aura soin de désennuyer Zulkaïs; car je sais bien qu’après Kalilah elle est folle de contes.”
Shaban connaissait trop bien son maître pour oser s’opposer plus longtemps à ses volontés. Il alla donner ses ordres en secouant la tête, et faisant de gros soupirs. Il ne goûtait point du tout ce voyage à Pile des Autruches, et s’était formé une idée peu favorable du Grimpeur des Palmiers; car, en fidèle musulman, il avait en antipathie les sages et leurs prouesses de tout genre.
Tout ne fut que trop vite préparé. Les agitations de la veille m’avaient si fort fatiguée que je dormais profondément. On me tira si doucement du lit, on me transporta avec tant d’adresse, que je ne m’éveillai qu’à quatre lieues du Caire. D’abord le bruit des
Histoire de la Princesse Zulka'is
eaux autour de notre barque commença à m’alarmer ; il remplissait mes oreilles d’une manière si étrange que je m’imaginais avoir bu le breuvage dont Kalilah m’avait parlé, et être transportée au delà des bornes de notre planète. Mon esprit était si étourdi par toutes ces idées bizarres que je n’osais ouvrir les yeux; mais j’étendis les bras pour chercher Kalilah. Je le croyais à mes côtés. Jugez du tressaillement que je dus éprouver quand, au lieu de toucher ses membres délicats, j’empoignai la main calleuse d’un eunuque qui conduisait la barque, et qui était encore plus vieux et plus rébarbatif que Shaban. Je me lève sur mon séant, et pousse des cris. J’ouvre les yeux; je vois une vaste étendue de ciel et d’eau terminée par un rivage bleuâtre. Le soleil brillait en plein; le firmament azuré inspirait la joie à toute la nature; mille oiseaux aquatiques se jouaient autour de nous parmi les nénuphars que notre barque rasait à chaque instant; leurs grosses fleurs jaunes reluisaient comme l’or, et exhalaient un doux parfum ; mais tous ces objets agréables furent perdus pour moi, et, au lieu de me réjouir le cœur, ne firent que porter dans mon âme une sombre mélancolie.
En regardant autour de moi, je vis mes esclaves desolees, et Shaban qui, d’un air mécontent et magistral, leur imposait silence. Le nom de Kalilah venait à chaque instant sur mes lèvres. Enfin je le prononçai, et demandai, les larmes aux yeux, où il était, et ce qu’on prétendait faire de moi. Shaban, au lieu de me répondre, ordonna à ses eunuques de redoubler d’activité, et d’entonner un certain air égyptien en cadence avec leurs rames. Le maudit chœur s’éleva avec tant de véhémence qu’il acheva de me tourner la tête. Nous fendions les flots comme une flèche. C’était en vain que je les suppliais de
et du Prince Kalilah
s’arrêter, ou du moins de me dire où j’allais. Les barbares étaient sourds à mes prières; plus j’en faisais, plus ils renforçaient leur détestable chant pour ne pas m’entendre. Shaban, avec sa voix cassée, faisait plus de bruit que tous les autres.
Rien ne peut exprimer les tourments que je ressentais, et l’horreur que j’éprouvais de me trouver si loin de Kalilah, au milieu du redoutable Nil ! Mon effroi augmenta à la nuit tombante. Je vis le soleil se perdre dans les eaux avec un serrement de cœur inexprimable, et sa lumière, en mille sillons, trembler sur leur surface. Je me ressouvins des moments paisibles que j’avais, à de telles heures, passés avec Kalilah, et, cachant ma tête dans mon voile, je me livrai à ma douleur.
Bientôt un doux frémissement se fit sentir; notre barque coulait parmi des roseaux. Un grand silence avait succédé au chant des rameurs, car Shaban était descendu à terre. Il revint dans peu de moments, et me porta sous une tente qu’on avait dressée à quelques pas du rivage. J’y trouvai des lumières, des matelas étendus par terre, une table couverte de quelques mets, et un énorme Koran qu’on y avait déployé. Je détestais ce saint livre; je ne l’avais jamais lu avec Kalilah. Aussi je le poussai avec mépris à terre, car les sages l’avaient souvent tourné en ridicule. Shaban s’avisa de me gronder, et je lui sautai au visage pour lui imposer silence. Ce moyen me réussit, et ne perdit pas son efficacité pendant toute ma longue navigation, dont la marche fut semblable à celle du premier jour — sans cesse des nénuphars, des oiseaux, et une infinité de chaloupes qui allaient et venaient avec des marchandises.
Enfin nous commençâmes à abandonner le plat pays. Comme, ainsi que les malheureux qui cherchent toujours quelque chose, j’avais continuelle-
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ment les yeux fixés sur l’horizon, un soir je vis s’y élever des masses beaucoup plus hautes, et d’une forme beaucoup plus variée, que les pyramides. C’était des montagnes. Leur aspect m’en imposa; la terrifiante pensée me vint dans l’esprit que mon père voulait m’envoyer au triste pays du roi des nègres pour m’offrir aux idoles, que les sages prétendaient être très friands de princesses. Shaban, qui s’aperçut de ce redoublement d’agitation, eut enfin pitié de moi, et m’informa de ma destination ; il ajouta que, quoi qu’on voulût me séparer de Kalilah, ce n’était pas pour toujours, et qu’en attendant je ferais connaissance avec un homme merveilleux qu’on appelait le Grimpeur des Palmiers, et qui était le meilleur conteur de l’univers.
Ces nouvelles me calmèrent un peu. L’espérance, quoique éloignée, de revoir Kalilah versait du baume dans mon sang, et je n’étais pas fâchée d’apprendre que j’aurais des contes à plaisir. D’ailleurs, l’idée d’un endroit aussi solitaire que Pile des Autruches flattait mon esprit romanesque. Si je devais être éloignée de celui que je chérissais plus que la vie, j’aimais mieux subir ce sort dans des lieux sauvages que dans l’éclat et le tintamarre d’un harem. Loin de ces impertinences, je comptais livrer toute mon âme aux doux ressouvenirs du passé, et donner un libre cours aux langoureuses rêveries qui me retraceraient l’image de mon Kalilah.
Occupée de ces projets, je voyais nonchalamment notre barque s’approcher de plus en plus du pays des montagnes. Les rochers gagnaient des deux côtés sur le fleuve, et semblaient me devoir bientôt priver de la vue du ciel. Je vis des arbres d’une hauteur démesurée, dont les racines entortillées ensemble pendaient dans le Nil. J’entenJis le bruit des cataractes, et vis l’écume des gros bouil-
Ions qu’elles formaient remplir l’air d’un brouillard délié comme une gaze d’argent. A travers cette espèce de voile j’aperçus enfin une petite île verte, où des autruches se promenaient gravement. En allant toujours, je découvris un édifice en dôme adossé à une colline toute couverte de nids. Ce palais avait l’air tout à fait étrange; aussi avait-il été bâti par un fameux cabaliste. Ses murailles, d’un marbre jaunâtre, luisaient comme du métal poli, et réfléchissaient les objets en leur prêtant une grandeur gigantesque. Je frissonnai en voyant la figure quç faisaient là les autruches. Leurs cols semblaient se perdre dans les nues, et leurs yeux brillaient comme d’énormes boulets rougis dans la flamme. Mes craintes furent observées par Shaban, qui me fit comprendre la vertu amplifiante des murailles, et m’assura que, quand même les oiseaux seraient en effet aussi monstrueux qu’ils me le paraissaient, je pouvais compter sur leurs bonnes manières, car le Grimpeur des Palmiers travaillait depuis près de cent ans à les rendre d’une douceur exemplaire. A peine m’avait-il donné cette information que je mis pied à terre sur un gazon frais et verdoyant. Mille fleurs inconnues, mille coquilles bizarres, mille limaçons baroques paraient le rivage. L’ardeur du soleil était tempérée par la rosée perpétuelle qui provenait des chutes d’eaux, dont le bruit monotone m’inclinait au sommeil.
Me sentant appesantie, j’ordonnai qu’on jeta un auvent sur un des palmiers, dont ce lieu était rempli, car le grand Grimpeur, qui portait toujours à sa ceinture les clefs du palais, était à faire ses méditations à l’autre bout de l’île.
Pendant qu’un doux assoupissement s’empara de mes sens, Shaban courut présenter au sage les lettres de mon père. On fut obligé de les attacher à une
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longue perche, car il était au sommet d’un palmier haut de cinquante coudées, et n’en voulait pas descendre sans savoir pourquoi. Aussitôt qu’il eut parcouru ces feuilles, il les porta respectueusement à son front, et se glissa en bas comme un météore. Aussi bien en avait-il la mine, car ses yeux étaient flamboyants, et son nez d’un beau rouge sanguin.
Shaban fut tout effarouché de cette vélocité, de voir le vieillard à terre sain et sauf, et surtout de l’entendre lui demander de le charger sur son dos, parce que, disait-il, il ne s’abaissait jamais à marcher. L’eunuque, qui n’aimait ni les sages ni leurs caprices, et qui les regardait comme le fléau de la famille de l’Émir, hésita un moment, mais, réfléchissant sur les ordres positifs qu’on lui avait donnés, il vainquit sa répugnance, et le prit sur ses épaules, en disant, “Hélas! le bon hermite Abou Gabdolle Guehaman n’en eut pas usé ainsi, et il en aurait mieux valu la peine !” Le Grimpeur, indigné de ces mots, car il avait eu des démêlés pieux avec l’Hermite du Désert de Sable, lui lança un grand coup de pied dans le dos, et lui fourra son nez brûlant au milieu du visage. Shaban broncha, mais continua son chemin sans proférer une syllabe.
J’étais toujours endormie; il s’approcha de ma couche, et, jetant sa charge à mes pieds, me dit, d’une voix qui n’eut pas de peine à m’éveiller: “Voilà le Grimpeur; que grand bien vous en fasse ! ”
A la vue d’une telle figure je ne pus, malgré ma tristesse, m’empêcher de faire un éclat de rire. Le vieillard ne perdit pourtant point contenance; il fit résonner ses clefs d’un air important, et dit d’un ton grave à Shaban: “ Reprenez-moi sur votre dos; allons au palais, que j’ouvre des portes qui n’ont jamais admis de femelles que ma grande pondeuse, reine des autruches.”
Je suivis; il était tard. Ces grands oiseaux descendaient des collines, et, nous entourant par troupes, becquetaient le gazon et les arbres. Le bruit que faisaient leurs becs était tel que je crus entendre les pieds de toute une armee. Enfin je me trouvai devant les murailles luisantes. Quoique je connusse leur artifice, la vue de ma figure m’épouvanta, ainsi que celle du Grimpeur sur les épaules de Shaban.
Nous entrâmes dans un lieu voûté, dont les lambris de marbre noir semé d’étoiles d’or inspiraient une sorte de terreur, que les plaisantes grimaces du vieillard adoucissaient un peu. Je respirais un air étouffé qui me donna au cœur. Le Grimpeur s’en aperçut; il fit allumer un grand feu, et y jeta dedans une petite boule d’aromates qu’il tira de son sein. Aussitôt une vapeur assez agréable, quoique bien pénétrante, se répandit de tous côtés. L’eunuque s enfuit en éternuant; quant à moi, je m’approchai du feu, et, remuant tristement la braise, je me mis à y former les chiffres de Kalilah.
Le Grimpeur me laissait faire ; il louait l’éducation que j’avais reçue, et approuvait fort les bains qu’on m’avait donnés, ajoutant malicieusement qu’il n’y a rien qui aiguise l’esprit autant qu’une passion un peu extraordinaire. “Je vois bien,” continua-t-il, “que vous êtes absorbée dans des réflexions intéressantes. Cela me plaît. J’avais cinq sœurs; nous nous moquions de Mahomet en nous aimant avec assez de vivacité. Je m’en souviens encore avec plaisir au bout de cent ans, car on n’oublie guère les premières impressions. Cette constance m’a fort recommandé aux Ginns dont je suis le favori. Si vous savez, ainsi que moi, persévérer dans vos sentiments, ils pourront bien faire quelque chose pour vous. En attendant, confiez-vous à moi; je ne serai pas un gardien farouche. N’allez pas imaginer que je dé-
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pende des fantaisies de votre père, qui, ayant des vues bornées, préfère l’ambition au plaisir. Je suis plus heureux avec mes palmiers, mes autruches, et mes douces méditations que lui au milieu de son divan et de sa grandeur. Je ne dis pas que vous ne puissiez augmenter les agréments de ma vie; plus vous serez complaisante envers moi, plus je serai poli envers vous, et plus je vous apprendrai de belles choses. Si vous paraissez vous plaire dans cette solitude, vous vous ferez une grande réputation de sagesse; et je sais par moi-même qu’à couvert d’un grand nom on peut cacher un trésor d’extravagance. Votre père m’a écrit toute votre histoire: pendant qu’on vous croira attentive à mes instructions, vous m’entretiendrez de votre Kalilah tant que vous voudrez sans que je m’en fâche; au contraire, il n’est rien qui me fasse plus de plaisir que d’observer les mouvements d’un cœur qui se livre à ses jeunes inclinations, et de voir le vif coloris d’un premier amour se répandre sur les joues.”
A cet étrange discours je tenais les yeux baissés; mais l’oiseau de l’espérance voltigeait dans mon cœur. Enfin j’envisageai mon sage; et son grand nez luisant, qui brillait comme un point lumineux au milieu de tout ce marbre noir, ne me parut plus si désagréable. Ce regard fut accompagné d’un sourire si significatif que le Grimpeur vit bien que j’avais saisi l’amorce qu’il m’avait présentée. Il en eut une telle joie que, oubliant sa savante paresse, il courut préparer lui-même un repas, dont j’avais grand besoin.
A peine était-il parti que Shaban rentra, tenant à la main une lettre cachetée du sceau de mon père, et qu’il venait d’ouvrir. “Voici,” me dit-il, “des instructions que je ne devais lire qu’ici, et que je n’ai que trop lues. Hélas ! qu’on est malheureux d’être
l’esclave d’un prince à qui les sciences ont tourné la tête. Infortunée princesse ! je suis, malgré moi, obligé de vous abandonner. Je dois me rembarquer avec tous ceux qui nous ont suivis ici, et n’y laisser pour vous servir que la boiteuse, sourde, et muette Mouzaka. Le vilain Grimpeur sera votre unique ressource. Le Ciel sait ce que vous gagnerez avec lui. L’Émir le regarde comme un prodige de savoir et de sagesse, mais il permettra à un fidèle musulman d’en douter.” En disant ces mots, Shaban toucha trois fois la lettre de son front, puis, faisant un saut en arrière, disparut à mes yeux.
La manière hideuse dont le pauvre eunuque pleurait en me quittant m’amusa beaucoup. Je n’avais garde de tâcher de l’arrêter. Sa présence m’était odieuse, car il évitait toujours de m’entretenir du seul objet qui remplissait mon âme. D’un autre côté, j’étais enchantée du choix qu’on avait fait de Mouzaka : avec une esclave sourde et muette j’avais une pleine liberté de faire mes confidences à l’obligeant vieillard, et de suivre ses avis en cas qu’il m’en donna selon mon goût.
Toutes mes pensées prenaient ainsi une teinte assez agréable, quand le Grimpeur revint, affublé de tapis et de coussins de soie, qu’il étendit par terre, et se mit, d’un air leste et content, à allumer des flambeaux et à brûler des pastilles dans des cassolettes d’or. Il venait de prendre ces beaux meubles dans le trésor du palais, qui méritait bien, disait-il, d’exciter ma curiosité. Je l’assurai que je l’en croyais sur sa parole dans ce moment, car l’odeur des excellents mets qui l’avaient précédé, avait agréablement aiguillonné mon appétit. Ces mets consistaient principalement en tranches de chevreuil aux herbes, odoriférantes en œufs accommodés de plusieurs manières, et en gâteaux plus déliés que les
feuilles d’une rose blanche. Dans des étranges coquilles transparentes était une liqueur vermeille, composée du jus de dattes, qui pétillait comme les yeux du Grimpeur.
Nous nous mîmes très amicalement à manger. Mon bizarre gardien vanta beaucoup son vin, et en fit bon usage, au grand étonnement de Mouzaka, qui, tapie dans un coin, faisait des gestes inconcevables que le marbre poli nous rendait de tous côtés. Le feu brûlait gaiement, et jetait des étincelles, qui en s’éteignant répandaient un parfum exquis. Les flambeaux donnaient une vive lumière, les cassolettes rayonnaient, et la douce chaleur qui régnait en ce lieu nourrissait une voluptueuse indolence.
Je trouvais ma situation si singulière, la sorte de prison où j’étais si autre de tout ce que j’aurais pu imaginer, et les allures de mon concierge si grotesques, que de temps en temps je me frottais les yeux pour m’assurer si tout cela n’était pas un songe. J’y aurais même trouvé de l’amusement, si l’idée que j étais si loin de Kalilah m’avait laissée en repos un seul instant. Le Grimpeur, pour me dissiper, commença l’histoire merveilleuse du géant Gébir et de 1 artificieuse Charode; mais je l’interrompis en le priant d’écouter le récit de mes malheurs réels, et lui promis qu’en suite je donnerais mon attention à ses contes. Hélas ! je ne lui ai jamais tenu parole: il eut beau, à plusieurs reprises, tâcher d’exciter ma curiosité, je n’en avais que pour Kalilah, et je ne cessais de répéter, “Où est-il? que fait-il? quand le reverrai-je?”
Le vieillard, voyant que j’étais si décidée dans ma passion, et que j’avais si bien bravé tous remords, fut convaincu que j’étais un objet propre à remplir ses vues; car mes auditeurs comprennent, sans doute, qu’il était le serviteur du souverain de ce lieu de
supplice. Dans la perversité de son âme, et dans ce fatal aveuglement qui fait désirer d’obtenir une place ici, il avait voué de conduire à Eblis vingt malheureux, et il lui fallait précisément mon frère et moi pour compléter ce nombre. Il était donc bien éloigné d arrêter le cours des épanchements de mon cœur; et quoique, pour attiser le feu qui me dévorait, il sembla, de temps en temps avoir envie de faire ses contes, il avait bien autre chose en tête.
Une grande partie de la nuit s’écoula dans ces aveux criminels. Vers le matin je m’endormis. Le Grimpeur en fit autant a quelques pas de moi — après m avoir, sans ceremonie, appliqué un baiser sur le front, qui me brûla comme un fer chaud. Mes rêves furent très lugubres; je n’en ai qu’une idée confuse; mais, autant que je puis me les rappeler, ils étaient des avertissements du Ciel, qui voulait encore m’ouvrir la porte du salut.
A peine le soleil fut-il levé que le Grimpeur me mena dans ses bois, me fit faire connaissance avec les autruches, et me donna ensuite le spectacle de son agilité surnaturelle. Non seulement il montait jusqu’au sommet tremblant des palmiers les plus hauts et les plus menus, et les pliait sous ses pieds comme des épis, mais encore il se dardait d’arbre en arbre comme une flèche. Après plusieurs de ces tours de souplesse, il se fixa sur une branche, me dit qu’il allait faire ses méditations, et me conseilla d’aller avec Mouzaka me baigner dans des bassins que je trouverais sur le bord du fleuve, de l’autre côté de la colline.
La chaleur était excessive; je trouvai ces claires eaux fraîches et délicieuses. Leur réservoir, revêtu d’un marbre précieux, était creusé au milieu d’un petit pré, sur lequel de hauts rochers jetaient leur ombre; de pâles narcisses et des glaïeuls croissaient
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sur cette marge humide, et, se penchant du côté de l’onde, se balançaient sur ma tête. J’aimais ces fleurs languissantes ; elles étaient l’emblème de mon état, et je laissai pendant plusieurs heures leur parfum enivrer mon âme.
De retour au palais, je trouvai que le Grimpeur avait fait de grands apprêts pour me régaler. La soirée se passa comme celle de la veille ; et ainsi à peu près s’écoulèrent quatre mois. Je ne saurais appeler ce temps bien malheureux. Cette solitude romanesque, la complaisante attention que mon vieillard donnait à mon délire perpétuel, et la patience avec laquelle il entendait ces folles répétitions que l’amour dicte, tout semblait se réunir pour soulager rues peines. J’aurais peut-être passé des années entières dans ces douces illusions de l’âme, dont la réalité n’approche que rarement; j’aurais peut-être^ vu s’amortir l’ardeur de ma passion; je serais, peut-être, devenue seulement la tendre sœur et 1 amie de Kalilah, si les extravagants projets de mon père ne m’avaient pas livré à l’impie scélérat qui me guettait comme sa proie. Ah ! Shaban ! ah ! Shamelah ! ah ! mes véritables amis ! pourquoi fus-je arrachée de vos bras? Pourquoi ne vous aperçûtes-vous pas dès le commencement de ce germe de tendresse trop vive qui était dans nos cœurs, et qu’il fallait alors étouffer — puisqu’un jour on devait employer le fer et le feu pour l’extirper?
Un matin que j’étais abîmée dans mes tristes réflexions, et que j’exprimais avec plus de violence qu’à l’ordinaire mon désespoir d’être séparée de Kalilah, le vieillard, fixant sur moi ses yeux perçants, m’adressa ces mots: “Princesse, vous qui avez été instruite par les sages les plus illuminés, vous n’ignorez pas, sans doute, qu’il existe des Intelligences supérieures à notre espèce, qui se mêlent de
nos affaires, et peuvent nous tirer des pas les plus difficiles. Moi qui vous parle ai fait plus d’une fois l’expérience de leur pouvoir; j’avais des droits à leur assistance, car, comme vous, on me mit en naissant sous leur protection. Je le vois, vous ne pouvez plus vivre séparée de votre Kalilah; il est donc temps de vous adresser à ces esprits secourables; mais aurezvous assez de fermeté, assez de courage, pour soutenir l’abord d’un de ces êtres si différents de l’homme? Je sais que leur approche produit des effets inévitables — le tressaillement des entrailles, la révolution du sang qui remonte contre son cours ordinaire; mais je sais aussi que cette terreur, ces mouvements convulsifs, tout pénibles qu’ils sont, doivent paraître peu de chose à qui a connu les mortelles langueurs que fait éprouver la privation d’un objet uniquement chéri. Si vous vous résolvez à invoquer à votre aide le Ginn de la grande pyramide, que je sais avoir présidé à votre naissance; si vous voulez vous livrer à ses soins, je puis, dès ce soir, vous faire parler à son frère, qui est plus votre voisin que vous ne pensez. Cet être, si renommé parmi nos sages, se nomme Omoultakos; il est à présent l’esprit gardien du trésor que les anciens rois cabalistes ont placé dans ce désert. Au moyen des autres esprits qu’il commande, il entretient une intime correspondance avec sa sœur, que, par parenthèse, il a aimé en son temps comme vous aimez actuellement Kalilah. Il entrera donc aussi vivement que moi dans vos souffrances; et je ne doute point qu’il ne fasse tout pour vous.”
A ces dernières paroles la palpitation de mon cœur fut inexprimable; je saisis la possibilité de revoir Kalilah avec un transport qui me ht lever brusquement de ma place et courir comme une forcenée par la chambre; puis, revenant au vieillard, je l’em-
B VE II
Histoire de la Princesse Zulkais
brassai, l’appelai mon père, me jetai à ses genoux, et le suppliai, les mains jointes, de ne pas différer mon bonheur, et de me conduire, à quelque hasard que ce pût être, au sanctuaire d’Omoultakos.
Le rusé scélérat voyait d’un œil malin et content le délire où il m’avait mise, et ne songeait qu’à le porter à son comble. A cet effet il prit tout d’un coup un air froid et réservé, et me dit, d’un ton solennel : “Sachez, Zulkaïs, que j’ai mes doutes, et ne puis m’empêcher d’hésiter dans une affaire si importante, quelque envie que j’aie de vous servir. Vous ignorez combien la démarche que vous êtes si empressée de faire est hardie, ou du moins vous n’en concevez pas assez toute la témérité. Je ne sais comment vous pourrez supporter l’effroyable solitude où il faudra que vous vous trouviez sous des voûtes immenses, et l’appareil étrange du lieu où je dois vous conduire. Je ne sais pas non plus dans quelle forme le Ginn vous apparaîtra. Je l’ai vu souvent sous un aspect si épouvantable que mes sens en ont été longtemps engourdis; d’autres fois il s’est montré sous des apparences si bizarres que j’ai manqué étouffer de rire, car rien n’est si capricieux que ces sortes d’êtres. Celui-ci ménagera peut-être votre faiblesse; mais il faut vous avertir que l’épreuve est très périlleuse, que le temps de l’apparition est incertain, qu’en l’attendant il ne vous faudra témoigner ni effroi, ni horreur, ni impatience, et vous garder bien à sa vue ou de rire ou de pleurer. Observez encore que vous devez attendre dans le silence et l’immobilité de la mort, et les mains croisées sur la poitrine, qu’il vous parle le premier; car un geste, un sourire, ou un gémissement causeraient non seulement votre perte, mais aussi celle de Kalilah et la mienne.”
“Tout ce que vous me dites,” répondis-je, “porte l’effroi dans mon âme; mais de quoi n’est-on pas
capable quand un amour si fatal que le mien nous excite?”
‘'Je vous félicite de votre sublime persévérance,” reprit le Grimpeur, avec un sourire, dont je ne compris pas alors toute la méchanceté. “Préparezvous. Aussitôt que les ténèbres auront couvert la terre j’irai suspendre Mouzaka à un de mes hauts palmiers, afin qu’elle ne soit pas dans notre chemin; ensuite je vous conduirai à la porte de la galerie qui mène au réduit d’Omoultakos; je vous y laisserai, et irai, selon ma coutume, méditer sur la cime de mes arbres, et faire des vœux pour le succès de votre entreprise.”
Je passai l’intervalle du temps dans un tremblement continuel; j’errais au hasard dans les vallons et sur les petites collines de l’île; je fixais mes yeux sur le profond des eaux; je voyais les rayons du soleil s’affaiblir sur leur surface en désirant et redoutant également qu’il disparût de notre hémisphère. Le calme sacré d’une soirée sereine se répandit enfin partout.
Je vis le Grimpeur se détacher du troupeau de ses autruches, qui s’acheminaient gravement pour boire dans le fleuve; il venait à moi à pas comptés, et, mettant le doigt sur la bouche, me dit: “Suivez-moi en silence.” J’obéis. Il ouvrit une porte, et me fît entrer avec lui dans un étroit passage, dont la voûte, n’étant qu’à quatre pieds de haut, m’obligeait de marcher à demi courbée. Je respirais un air humide et étouffé; je m’entortillais à chaque pas dans des plantes visqueuses qui sortaient des crevasses par lesquelles on recevait la faible clarté des rayons de la lune. Ce luminaire donnait de temps en temps à plomb sur des petits puits rangés à droite et à gauche. A travers ces noires eaux je crus voir des reptiles avec la face humaine. Je détournai les yeux