Deuxième Partie
tourmenter, cruel ami ! vous savez que je ne saurais abandonner le soin de mes sœurs, qui à chaque instant me demandent quelque chose de nouveau. Pourquoi donc me consumer ainsi? Oui, je brûle de voir Gazahidé; mais hélas ! je ne puis.’
“‘Allez, cher Farukrouz,’ me dit le Ginn d’un ton affectionné, ‘allez contenter un désir si naturel; je resterai dans la tour à servir les filles d’Asfendarmod, qui ne saura jamais que vous les avez laissées sous ma garde; remettez-moi vos clefs, et partez.
“J’acceptai en étourdi l’offre du malicieux Ginn, et pris mon essor vers ces lieux. Il m’avait trop dit la vérité sur vos charmes pour que je pusse le soupçonner de trahison; ainsi il eut tout le temps de s’enfuir avec mes sœurs avant que je songeasse à retourner au Shadukan. Je vous voyais, je suivais vos pas; je m’oubliais moi-même, lorsque les tourbillons exécuteurs des volontés de mon père m’enlevèrent d’ici, et me posèrent au pied de son trône. Asfendarmod me fit les reproches que je méritais, et dans le premier mouvement de son indignation il me condamna à demeurer cent ans parmi les hommes sous la figure que vous me voyez, sans pourtant m’ôter l’invisibilité. Plus affligé de l’avoir offensé que du châtiment, j’embrassai ses genoux et les mouillai de mes larmes; il lut dans mon cœur, et, touché de mon amour filial, ‘Malheureux Farukrouz,’ me dit-il, ‘je ne puis révoquer ma sentence, mais je veux adoucir ton sort; puisque Gazahidé est la cause de ta disgrâce, qu’elle t’en console ! Va la retrouver, fais-toi aimer d’elle; épouse-la, et dis-lui que pour présent de noces je lui accorde de conserver sans altération sa beauté et sa jeunesse pendant les cent ans que tu as à vivre avec elle.’
“Après ces mots il me donna les pierreries que vous avez vues, me promit son secours dans l’occa-
Histoire du Prince Barkiarokh
sion, et me fit transporter ici. La crainte de vous alarmer par une apparition soudaine m’a suggéré d’exciter la curiosité de votre nain pour faire naître la vôtre. J’ai réussi, et serai entièrement satisfait si vous m’avez assez aimé pour me prendre pour votre époux avant que de savoir mon histoire.”
Gazahidé, qui avait écouté ma rapsodie avec des signes de crédulité et d’admiration qui me réjouissaient fort, s’approcha de moi dès que j’eusse cessé de parler, et, prenant mes deux mains dans les siennes: “Mon cher seigneur,” me dit-elle, “ne doutez pas de mon amour pour vous — le premier de vos regards m’a enlevé mon cœur. Mais j’ai un bon père à qui je ne puis manquer de respect; c’est à lui seul à disposer de moi. Permettez que je lui fasse dire par Calili de se rendre ici à l’instant; il sera transporté de joie de l’honneur que vous voulez me faire ; tout sera arrangé selon vos désirs et les miens, et d’une manière convenable au fils du grand Asfendarmod.”
Je m’étais trop avancé pour reculer; d’ailleurs, je supposai que le roi de Daghestan était comme la plupart de ses confrères, qui n’ont pas plus d’esprit qu’il ne leur en faut; et j’espérai de lui en imposer aussi facilement qu’à sa fille, qui, sur mon consentement, sortit de sa tente et appela Calili à haute voix.
Le nain accourut tout essoufflé: “Eh bien,” dit-il, “ma princesse, qu’avez-vous vu? les pierreries sans doute ! ”
“Va,” répondit-elle, “j’ai vu bien mieux que cela; cours dire à mon père qu’un bonheur et des merveilles qu’il ne saurait imaginer l’attendent ici.”
“Quoi!” s’écria le nain, “vous avez vu quelque chose de plus beau que ce que j’ai vu moi-même! Oh ! dites-moi ce que c’est, ma chère maîtresse, dites-