Deuxième Partie
le-moi, je vous en conjure; je ne saurais faire un pas si vous ne contentez ma curiosité.”
Comme il répétait ces mots avec une importunité enfantine, Gazahidé impatientée lui appliqua deux bons soufflets, ce qui le fit partir si vite qu’elle ne put s’empêcher d’en rire de bon cœur. Elle m’appela ensuite, car je m’étais rendu invisible devant Calili, et, m’ayant prié de lui confier une de mes escarboucles, me dit d’écouter la conversation qu’elle allait avoir avec son père, et de ne me montrer qu’à propos.
A la vue du roi, aux premiers mots qu’il prononça, je vis qu’il serait aisément déçu. Il écouta mon histoire, et considéra mon escarboucle avec de grands yeux étonnés et la bouche béante, puis s’écria: “O fils d’Asfendarmod, généreux Farukrouz, paraissez, je vous en supplie; permettez que je vous rende mes hommages et mes actions de grâces; dès aujourd’hui vous serez l’époux de Gazahidé, et demain je vous céderai mon trône; je ne demande point d’autre bonheur que celui de voir ma fille toujours belle, jeune, et heureuse, à moins que vous ne vouliez bien prolonger mes jours pour que je puisse voir les beaux enfants que vous ferez.”
Ma vue ne diminua nullement la prévention du bon monarque; si mes habillements n’étaient pas magnifiques, mes pierres précieuses y suppléaient. Je les lui offris pour la dot de sa fille; mais il les refusa, en disant que l’escarboucle, qu’il gardait pour l’amour de moi, valait mieux que toutes les femmes du monde, ce qui fit faire une jolie petite moue à Gazahidé.
Nous revînmes tous au palais; les eunuques, en me voyant sortir de la tente, firent de hideuses grimaces de peur; les filles esclaves furent aussi un peu effarouchées, mais se rassurèrent bientôt; quant à Calili,
Histoire du Prince Barkiarokh
soit aversion, soit pressentiment, il me regarda toujours de travers.
Après avoir été baigné, parfumé, et revêtu d’habits superbes, j’épousai Gazahidé, en cachant l’excès de ma joie pour conserver un air de dignité convenable à l’origine que je m’étais donnée. Le reste du jour se passa en festins, danses, et concerts, qui ne m’amusèrent guère, et auxquels ma princesse sembla prendre peu de part. Il n’en fut pas de même du roi; son contentement était tel qu’il jouait comme un enfant avec les pages et les filles esclaves, et faisait retentir les voûtes de ses éclats de rire.
En nous souhaitant le bon soir, il me répéta que le lendemain il me résignerait sa couronne; mais je le priai de me différer cet honneur, et de me laisser passer trois jours dans le harem, tout entier à ma chère Gazahidé, et dans le plaisir de sa royale compagnie, ce qu’il m’accorda en me faisant de grands remercîments. J’avais mes raisons pour faire cette demande; j’étais éperdument amoureux, et je voulais jouir de mon bonheur sans interruption durant ces trois jours, ne doutant point qu’Homaïouna ne vînt le troubler dès qu’elle apprendrait mon aventure si contraire à ses projets. Mais quel est l’homme qui puisse être heureux en craignant sans cesse ce qu’il n’a que trop mérité ! J’étais saisi de terreur au sein même des plaisirs; au moindre bruit que j’entendais j’étais sur le point de m’arracher des bras de Gazahidé, craignant d’être surpris par la Périse irritée. Enfin ces trois jours, les seuls pourtant qui de tous ceux de ma vie sont chers à mon souvenir, ne furent qu’un passage des transports d’amour aux accès de frayeur.
Le quatrième matin avait à peine paru sur l’horizon que des files d’eunuques vinrent me prendre pour me conduire au divan. Le cœur me battait,