Deuxième Partie
j’étais agité d’un pressentiment funeste; mais il n’y avait pas moyen de demander un nouveau délai, le roi n’aurait pas entendu raillerie; sa harangue, où mon histoire était fort amplifiée, lui avait trop coûté à composer et à apprendre par cœur; il mourait de peur de l’oublier. Il la débita en effet, au grand étonnement de tous ceux qui l’entendirent, et qui ne cessèrent de me regarder tout le temps qu’il parlait. Il se préparait enfin à me mettre l’aigrette royale au turban, quand un vieil émir, que je connaissais très bien, vint lui parler à l’oreille. Le bon monarque changea de couleur, dit qu’il se trouvait mal, rompit l’assemblée; et je fus ramené au harem.
Quelques moments après Gazahidé eut ordre de se rendre à l’appartement de son père; elle en revint tout en larmes. “Ah, cher époux,” me dit-elle, “on fait une étrange accusation contre vous ! L’émir Mohabed dit que vous êtes le fils du pêcheur Ormossouf, que vous veniez vendre votre poisson chez lui, et qu’il vous a cent fois lui-même parlé en passant; il assure que l’histoire que vous nous avez faite n’est qu’un conte, que vos pierreries sont fausses et ne paraissent véritables que par le secours de la magie, et qu’en un mot vous êtes un imposteur soutenu par quelque méchant Dive. Mon père n’est pas encore tout à fait persuadé; mais il doute, et a frémi au nom d’Ormossouf, qu’il sait avoir plus de droit que lui au trône de Daghestan, et que pour cela il a en horreur. Il allait envoyer chez le brave pêcheur pour l’arrêter, ainsi que toute sa famille, et leur faire subir l’examen le plus rigoureux; mais je l’ai supplié d’attendre jusqu’à demain pour donner cet ordre. Je lui ai représenté que si vous fussiez réellement Farukrouz vous ne lui pardonneriez jamais un tel outrage, qu’il s’attirerait la colère d’Asfendarmod, et me rendrait malheureuse pour le reste de mes
Histoire du Prince Barkiarokh
jours. J’ai fini par l’assurer que vous m’aimez assez pour vous confier à moi, et que je lui rendrai compte de tout ce que vous m’avouerez. Dites-moi donc la vérité sans hésiter, et comptez sur mon cœur et sur ma foi. Si vous êtes Barkiarokh, fils d’Ormossouf, je ne vous en aime pas moins, et je ne désespère pas d’arranger les choses de manière à ce que nous soyons encore heureux.”
J’avais l’âme trop fausse pour croire que ce fût sincère, et j’étais bien éloigné de vouloir me mettre à la merci de ma seconde femme : le pouvoir qu’avait sur moi la première me donnait trop de terreur. J’étais embarrassé, et Gazahidé renouvelait ses instances de la manière la plus tendre, quand tout à coup une pensée atroce me vint à l’esprit, et soulagea mon cœur pervers de l’oppression où il était. J’affectai un air tranquille, et dit à la princesse en souriant: “J’admire votre prudence; vous savez que les plaisirs qu’on tient valent mieux que ceux qu’on attend, et vous n’avez pas voulu résigner ceux d’aujourd’hui. Je n’ai garde de vous en dédire, et il ne tiendra pas à moi que nous ne passions ce jour aussi agréablement que nous avons passé les trois autres. Au reste, si tous les détails que je vous ferai, et que vous raconterez demain au roi votre père, ne le contentent pas, il pourra, s’il veut, consulter tous les pêcheurs de Berdouka. Il finira par me demander pardon, et je lui ferai grâce pour l’amour de vous.”
Semblable à une rose que la chaleur du midi a presque fanée, et sur laquelle un nuage léger distille un nouveau coloris, Gazahidé reprit vie à mes paroles; ses joues se recouvrirent de la douce teinte d’incarnat qui les embellissait, ses yeux brillèrent d’amour et de joie; je m’enflammai de plus en plus pour elle. Je répondis avec transport aux caresses qu’elle me prodiguait pour me faire oublier l’injure