‹ Vauban économisteChapitre 5 sur 11 · LES IDÉES ECONOMIQUES DE VAUBAN · texte numérisé non relu

LES IDÉES ECONOMIQUES DE VAUBAN

Pitié de Vauban pour les humbles. — Son amour de la justice. — ■ Influence de son éducation première. — Il ne parvient que par son mérite. — Idéal social de Vauban. — Comment il entend réformer la noblesse. — Ses idées sur la richesse, sur la monnaie , sur le commerce. — Il veut que la France se suffise autant que possible à elle-même. — L'industrie doit être aidée en certains cas par l'Etat. — Principe des débouchés entrevu par Boisguilbert. — Vauban voudrait les mines et les salines au Roi. — Il est partisan, en certaines circonstances, des greniers d'abondance. — Il supprime les douanes intérieures et modère les douanes extérieures. — Son système de colonisation. — Son Mémoire sur le rappel des huguenots. — L'universalité et la proportionnalité de l'impôt. — Les statistiques de Vauban.

Dans Vauban, il est impossible de séparer l'œuvre économique de l'homme lui-même, car, à notre avis, cette œuvre s'explique en certains endroits bien plus par le caractère de son auteur que par des raisons d'ordre scientifique. Aussi avons-nous tenu à esquisser, dès le début de ce Mémoire, une biographie de celui qui en est l'objet. Elle nous servira souvent à découvrir, au milieu des travaux si divers de l'ingénieur mili-

taire et de Téconomiste , les idées dominantes de Vauban.

Tout penseur, tout homme supérieur, tel que l'était Yauban, qui étudie avec soin et pendant longtemps la société, possède une conception de l'organisation générale de cette société. Il peut n'avoir fait aucun écrit d'ensemble sur cette matière ; il peut n'avoir jamais résumé en lui-même, pour s'en faire une théorie, les idées maîtresses qui dirigent son esprit ; il n'en est pas moins vrai qu'on sent à travers ses œuvres les plus spéciales la théorie latente, si l'on peut s'exprimer ainsi, qui préside à ses travaux.

Malgré les premières apparences, Vauban est un sentimental ; on dirait aujourd'hui, sans plus de précision, du reste, un philanthrope. Chez lui, le cœur est presque toujours l'inspirateur de l'esprit, et l'esprit explique si bien, coordonne si justement ce qui vient du cœur, qu'on a peine à reconnaître à première vue l'origine de l'idée.

Un amour profond de la justice, inhérent à sa nature même, animait Vauban. Or, il s'était fait un idéal de justice qu'il est nécessaire d'analyser pour comprendre son œuvre économique. C'est ainsi qu'il est utile de revenir sur sa vie, sur son éducation et sur le développement de ses hautes qualités morales.

VAUT» AN ECONOMISTE. Xi

Vauban, nous lavons dit plus haut, resté seul, sans ressources, dès sa plus tendre enfance, fut élevé par un pauvre prêtre de campagne. Le futur maréchal de France acquit /de bonne heure^le sentiment de la reconnaissance. Il cultivait le jardin du presbytère, aidait la vieille servante du curé dans les soins du ménage, cherchait à se rendre utile, sans dédaigner des travaux que les mœurs de l'époque ne faisaient pas précisément entrer dans l'éducation d'un jeune homme de race noble. En courant, pendant ses heures de loisirs, à travers les bois et les champs, avec les petits paysans, ses voisins, il put déjà comprendre, dans ce milieu, que le sentiment du courage, et même celui de la fierté, ne sont pas l'apanage d'une caste. Il vit de près aussi les misères du peuple, en ce pays du Vézelay qu'il devait étudier plus tard pour en faire le terrain de ses observations touchant la réforme de l'impôt. Il grandit, gravant profondément dans son cœur et dans son esprit d'enfant ces impressions premières que ne devaient jamais effacer les multiples occupations d'une vie si bien remplie.

Puis il partit pour l'armée, y débuta dans les rangs inférieurs, monta hiérarchiquement en grade, n'avançant que par son mérite et son courage. D'origine noble, il

avait. été élevé comme un homme du peuple et avait, pour ainsi dire, refait sa noblesse à force de vertu. Au cours de sa longue carrière, bien des abus lui étaient apparus. Il avait failli même un moment être victime de l'injustice de ceux dont la fonction sociale était de représenter la haute justice et l'équité. Il eut à se défendre, en effet, d'avoir trempé dans les malversations commises par le neveu de Colbert au sujet des travaux de fortifications de Brisach, et parvint cependant, malgré les obstacles de toute nature, à prouver son innocence.

La misère et l'ignorance en bas, dans le peuple ; les abus, le bon plaisir, les dilapidations en haut, dans les classes privilégiées, voilà ce que voit tout d'abord Vauban avec les yeux d'un observateur impartial. Lui seul peut-être, par son éducation et son caractère, se trouve bien placé pour établir une comparaison et en tirer des conséquences. Mais, avec son esprit pratique et son tempérament habitué à la discipline, il ne rêve pas de transformations radicales et de réformes utopiques de la société. Il veut réorganiser ce qui est sans le détruirer. Lui-même se prend comme exemple et pense que la société peut et doit être améliorée. A l'organisation générale du régime qu'il a sous les yeux, il ne changera rien. Il gardera les castes, les considérera comme exerçant des fonctions sociales. Il essayera, par des lois justes, d'atteindre à un idéal qui est bien loin derrière* lui, dans le passé, idéal que son âme vertueuse est peut-être seule capable de comprendre en ce temps de décadence morale. La société lui apparaît comme une sorte d'armée sociale où tout doit être bien ordonné,

où doivent régner l'honneur, la probité, toutes les vertus privées et publiques, où chacun a son poste, sa fonction, où chaque individu, a quelque catégorie qu'il appartienne, est égal, dans la proportion de ses forces, devant les charges de toute nature. Et il se préoccupe alors de constituer sérieusement l'état-major de cette sorte d'armée sociale : la noblesse. On ne deviendra plus noble seulement à la guerre, par le sang versé ; les services rendus dans les finances, dans l'industrie, dans le commerce, sont aussi des services qui rendent l'État prospère, le font grand et puissant. En tout cas, le recrutement de la noblesse ne doit plus être livré à l'arbitraire, au bon plaisir du souverain. Dans son Mémoire intitulé Idée d'une excellente noblesse et des moyens de la distinguer par les générations, Vauban dit nettement : a Pour conclusion ne jamais donner la noblesse ni aucun moyen d'anoblissement que pour des services considérables rendus à l'État. » Et parmi ces services, outre ceux des soldats et des magistrats, il signale les suivants : «. . . 5° un don fait à l'État comme de 100 ou de 200,000 écus dans un pressant besoin...; 7° pour avoir trouvé quelque excellente mine d'or ou d'argent, dans le royaume auparavant inconnue, ou quelque chose équivalent; 8° inventé quelque art ou manufacture « très utile à l'État, entrepris et achevé quelque ouvrage « de grande réputation ou découvert quelque terre « auparavant inconnue dont la possession peut être « utile à l'État... ; 10° un marchand qui, en commerce, « aurait gagné 200,000 écus, bien prouvé, à condition « de continuer le même commerce sa vie durant. » (Oisivetés, t. I, p. 143, 144, 145.)

3<f vauban économiste;

Les préoccupations de Vauban relativement au comi merce et à l'industrie sont manifestes dans ces lignes. Mais ce sont les difficultés financières contre lesquelles on se débattait au dix- septième siècle qui attirent plus particulièrement son attention vigilante. Nul mieux que lui ne sait ce que vaut l'argent pour l'État; c'est pourquoi il introduit, par nécessité probablement, et sansgrand enthousiasme, ces nouveaux moyens d'anoblis-, sèment. On voit aussi apparaître le préjugé que Vauban partageait avec la plupart de ses contemporains, cette théorie erronée et plusieurs fois séculaire qui plaçait la richesse dans l'or et l'argent.

Il admet sans discussion, — ce qui se comprend aisément, — Futilité de la noblesse, comme un rouage social. Et il trouve moyen d'utiliser la noblesse de la campagne dans certaines fonctions qui conviendraient * très bien à la condition de gentilhomme » . Relativement aux moyens d'avoir toujours de bons étalons, Vauban qui a touché à tout, même à l'économie rurale, écrit : « Ce soin (celui de l'entretien des étalons) devrait a être commis à la noblesse de la campagne qui s'y « connaît mieux, et on devrait ne point donner d'éta- « Ions mais l'exciter d'en avoir et de s'en servir pour u toutes les cavales de ses terres ; lui régler, pour cela, « une petite rétribution de trois à quatre boisseaux « d'avoine et deux poules et chapons pour chaque fois « qu'on les ferait couvrir. Les paysans feraient cela volonté tiers, parce qu'il ne serait pas question de donner de « l'argent, qui est ce. qui les rebute et les empêche d'y « mener leurs cavales. Il faudrait même exciter les « gentilshommes d'en faire commerce, et cela convien-

« drait très bien à leur condition. » (Mémoire, sur le canal du Languedoc. Oisivetés, t. I, p. 92.) Nous verrons plus loin les causes de cette idée fixe de Yauban sur le payement en nature, qu'il a introduit du reste dans la Dime royale. Il nous reste, au sujet de la noblesse, à le citer encore pour bien montrer la place qu'il lui assignait dans la hiérarchie sociale, et les privilèges et distinctions qu'il lui réservait : « Pour la contenir et l'emtt pêcher de se mésallier, dit-il, et faire qu'elle soit « toujours utile à l'État et jamais inutile, il serait à « désirer, en premier lieu, qu'elle fut exempte de l'ar- « rière-ban, supposant les revenus du Roi établis comme « nous le pourrons un jour dire ailleurs ; en deuxième » lieu, augmenter ses justices, et faire qu'elle pût juger ce en dernier ressort, savoir : les simples justices jusce qu'à 6 livres, les châtellenies jusqu'à 10 livres, les ce baronnies à 15 livres, les comtés à 20 livres, les mar- « quisats à 25 livres et les duchés et pairies à 50 livres ; « en troisième lieu, qu'elle fût privilégiée pour l'exempcc tion de ses maisons et jardins jusqu'à la quantité de a quatre arpents de terre aux environs du principal « manoir; en quatrième lieu, par la distinction des « habits, en sorte qu'à eux fût seulement permis de « porter le rouge, comme les gens de guerre, la dorure «c sur les habits limitée par de certaines règles, les carte rosses, livrées et des plumes. . . » (Idée d'une excellente noblesse. Oisivetés, t. I, p. 141.)

Le commerce semble utile à Vauban, mais il est loin d'avoir sur ce point les idées larges de Boisguilbert. Boisguilbert conclut à la liberté commerciale à la suite d'une théorie d'ensemble dans laquelle il considère plus l'humanité que l'État isolé. J.-B. Say développera plus tard ces idées avec une grande clarté, et établira définitivement la loi des débouchés. Vauban, au contraire, considère l'État et surtout son pays ; il saisit très bien la fonction économique du commerce chez un peuple, il ne semble point, par contre, s'apercevoir de la solidarité économique de tous les peuples. « Le commerce du « pays, dit-il, sert à faciliter la circulation et le moutc vement de l'argent, non moins nécessaire au corps « politique que celle du sang au corps humain, à l'en- « tretien et subsistances des peuples, et empêche que « l'argent ne demeure oisif ou ne sorte du royaume « pour passer chez les étrangers... Le commerce étran- « ger ne doit guère être permis que pour les marchante dises nécessaires à la vie, à l'habit, à de certaines « médecines et à de certaines fabriques dont les matéti riaux ne se trouvent point chez nous, à moins qu'on « ne fasse comme les Hollandais, qui ne vont chercher « les inutiles hors de chez eux que pour les revendre

u ailleurs. Il doit être défendu quand, pour des mar- « chandises qui ne regardent que le luxe et les modes, « il sort plus d'argent du royaume qu'il n'y en apporte ; « mais celui qui nous peut apporter du nouvel argent « ne saurait être recherché avec trop de soin. » (Mémoire sur le canal du Languedoc. Oisivetés, t. I, p. 82.)

C'est à Philippe le Bel qu'il faut remonter, à l'ordonnance de juillet 1303, pour voir apparaître cette idée fausse traduite officiellement, qu'on appela plus tard « balance du commerce » . L'ordonnance de 1303 avait pour but de défendre la sortie de l'or et de l'argent. Jusqu'à Boisguilbert, tous les hommes d'État partagèrent cette erreur. Citons, parmi les plus illustres, Richelieu, Sully, Colbert. Ce dernier, qui croyait, comme tout le monde à cette époque, que la vraie richesse d'une nation consiste à vendre à ses voisins sans leur acheter, dirigea toujours son administration dans ce sens. Vauban est sur ce point entièrement colbertiste. Cette vue erronée sur les rapports commerciaux des peuples obscurcit dans son esprit, cependant si clair, les vérités économiques près desquelles il passe, qu'il vérifie en quelque sorte comme statisticien et qu'il ne parvient pas à relier entre elles. Ce principe faux, que l'exportation des métaux précieux est un danger pour l'État, l'entraîne très loin dans les conséquences qu'il en tire. Ainsi dans le même Mémoire sur le canal du Languedoc (Oisivetés, t. I, p. 83) il écrit : « Après ces définitions a établies, je dirai comme en passant qu'on pourrait o faire plusieurs ménagements en France sur le com- « merce qu'on néglige, et, à mon avis, très mal à pro- « pos. Par exemple, les Hollandais et les Juifs nous ont

« tiré adroitement et par sous main quantité d'argent « parce que, notre monnaie étant à un plus haut titre u que la leur, ils trouvaient quelques sols à gagner par « écu en la refondant et convertissant en leur espèce, « qui est d'un plus bas aloi. Il me paraît que, pour y « remédier, il n'y aurait qu'à réduire la nôtre au même a titre, moyennant quoi cette pratique aurait cessé ce d'elle-même. » Mais ce moyen ne le satisfait pas, répugne à son esprit et même à son caractère, et il ajoute : a II y a, à la vérité, un moyen bien plus noble, « mais plus difficile que celui-là, qui serait de faire une « assemblée de députés de la part de toutes les principe pales têtes couronnées de la chrétienté qui ont droit « de battre monnaie, de convenir d'un titre et d'une « monnaie universelle, et décrier de concert et à même « temps, toutes les autres. Si je ne me trompe, toutes « les grosses puissances y trouveraient leur compte et a toutes les friponneries qu'on pourrait en faire là-des- « sus seraient prévenues. »

Ce vœu de monnaie universelle, qui semble prévoir les conventions monétaires de notre époque, est en contradiction avec certaines idées de Vauban sur le commerce extérieur. C'est toujours la même crainte qui l'occupe : celle de voir emporter la monnaie de France. Son patriotisme lui fait redouter un appauvrissement pour son pays, par suite du drainage des métaux précieux vers l'étranger. Pourtant , l'homme de calcul se réveille en lui devant le problème du change qu'il ne conçoit pas. Il évite de s'y arrêter, de Je résoudre, et, comme il faut à cet esprit une satisfaction scientifique, il découvre l'unité de la monnaie. Cette idée d'unité

qu'il désire entre les peuples pour la monnaie, Vauban la désire, en ce qui concerne le royaume, pour les mesures de surface et de volume, et indique aussi l'utilité de lois et de règlements communs pour toute la France. {Description géographique de l'élection du Vézelay. Oisivetés, t. I, p. 213.)

Cependant, il ne conseille pas de contrevenir aux traités commerciaux passés avec les Hollandais, « ces fins et adroits marchands » . Il recommande au contraire à ses compatriotes de lutter avec eux sur le même terrain et avec les mêmes armes. « Quand, dit-il, ils « ont trouvé moyen de nous introduire quelque nou- * veau té qui a flatté notre luxe, au lieu de les chicaner « et de contrevenir aux traités que Ton a avec eux, il « ne faut qu'en faire de pareille ; dépenser quelque a chose pour la faire donner pour un temps à meilleur « marché que la leur, en mettre quelque autre à la « mode et leur en porter de celle-là, et encore de « pareille à la leur, et ainsi de toutes les marchandises « qui n'entrent chez nous que pour nous tirer plus d'ar- « gent qu'elles n'y en apportent. »

Pour Vauban , l'idée de concurrence commerciale n'est pas bien nette. Il considère comme un acte d'ha-

bileté et de finesse de soutirer les métaux précieux des Hollandais. Et lui qui, dans l'art militaire, est opposé, par un sentiment élevé d'humanité, au bombardement des villes, il se laisse aller, en matière économique, à envoyer à l'étranger, — presque à l'ennemi, — des marchandises de luxe. Ce sont pourtant, si Ton se place à son point de vue, des engins de guerre terribles puisqu'ils corrompent et appauvrissent les nations. Il faut remarquer aussi le passage où il semble demander pour ces marchandises insidieuses une prime à l'exportation.

Une conséquence immédiate de l'idée de Vauban sur la richesse et les métaux précieux est de faire que la France se suffise à elle-même au moyen de son territoire et de celui de ses colonies. C'est chez lui une idée fixe qu'il exprime en différents endroits de son Mémoire sur le canal du Languedoc. Ainsi, il pense qu'en cherchant bien on trouverait en France quelque coin où pousserait le café. Pour les épices, il ne songe pas à les faire cultiver sur le territoire de la métropole. Suivant lui, il faudrait envoyer « quelque homme d'esprit » dans les colonies étrangères, afin d'étudier la culture des épices ; ensuite transporter secrètement dans les colonies françaises les graines de ces plantes. Là, elles seraient cultivées dans des jardins bien clos, entourés de murs. Une fois les essais réussis, la culture pourrait en être étendue. C'est un peu les champs d'expériences agricoles modernes, avec les fortifications en plus. Car Vauban n'oublie pas de recommander très fortement de bâtir de solides forteresses pour défendre les colonies et leurs cultures.

L'industrie et les manufactures sont aussi l'objet de la sollicitude de Vauban. Il n'échappait pas non plus sur ce point aux idées colbertistes de son époque, mais il était très modéré à cet endroit. Si Ton admet qu'un peuple en voie de créer son industrie et de s'outiller a besoin, à l'origine, de s'isoler pendant le temps nécessaire à sa préparation pour la lutte économique, on conçoit très bien les mesures que recommandait Vauban. Malheureusement, ce n'est pas cette raison qu'il donne pour expliquer l'intervention de la loi. Cette intervention lui paraît toute naturelle, puisqu'elle est le corollaire de la théorie fausse, qu'il accepte sans l'approfondir, sur la richesse. Relativement à la cire qu'on importait alors en France, il fait remarquer qu'en obligeant les paysans à entretenir des mouches à miel, on ne payerait plus annuellement à l'étranger pour plus d'un million de cire. « J'ai ouï dire à des gens d'esprit, a dit-il, et qui le savaient de bonne part, que la France « tirait pour un million par an de cire des pays étran- « gers. Pour empêcher cela, il n'y a qu'à obliger les « paysans à nourrir des mouches à miel, ce qui est fort « aisé, puisqu'il n'en coûte que le bloc sur lequel on « les met, et un cabas ou paillasson pour les loger. » Les ruchers exigent plus que ces soins sommaires ; il n'est même pas besoin, pour s'en assurer, de parcourir les études modernes sur l'apiculture. Virgile a écrit dans ses Géorgiques un traité complet sur cette matière. Une industrie, si simple et si rudimentaire qu'elle paraisse, ne vit que de perfectionnements incessants. Ces perfectionnements ne viennent que sous l'impulsion de la concurrence. Or, la concurrence a pour résultat, en

diminuant la valeur des produits, d'étendre la consommation, c'est-à-dire les débouchés. Boisguilbert a très nettement vu ce principe, Ta développé et Ta légué aux physiocrates. Vauban ne le sent point, parce que son éducation d'homme de guerre semble s'y opposer. Il récompense , en l'anoblissant, l'inventeur ou l'industriel : « On pourra en user de même à l'égard de la « porcelaine de la Chine, puisqu'on en fait depuis peu « à Rouen d'aussi belle. Il ne faudrait, pour cela, que u désintéresser honnêtement celui qui l'a inventée et « l'anoblir, cette invention étant de la nature de « celles qui méritent des récompenses honoraires et « utiles, et en ce faisant l'obliger à la donner à meilh leur marché... » (Mémoire sur le canal du Languedoc. Oisivetés, t. I, p. 84.)

Pour les mines, Vauban considère l'État comme pouvant seul les exploiter, par cette raison que l'État, dans l'intérêt général, doit augmenter les métaux précieux ou ceux susceptibles d'être monnayés, même lorsque cette exploitation lui coûte plus qu'elle ne lui rapporte directement. 11 s'explique très nettement sur ce point dans le passage suivant : « Il est même très certain qu'il « y a des mines de plomb, de cuivre et d'argent qui « produiraient beaucoup si elles étaient bien recher- « chées; mais pour cela il ne faudrait pas que le Roi, à m qui elles appartiennent de droit, se rebutât pour ne « pas tirer le double ou le triple de ce qu'il y aurait « dépensé : cela serait bon à des particuliers qui n'ont « pas le même intérêt au bien général de l'État que a lui, qui doit avoir pour principe universel de se proie curer tous les moyens praticables de subsister à ses

« sujets et d'augmenter l'argent dans son royaume. « Ainsi, supposé que Sa Majesté dépensât vingt mille « écus par an au travail des mines et qu'il n'en retirât « que la moitié, il n'y perdrait rien, puisque l'argent « du royaume en serait augmenté de dix mille écus, et « et que toute la mise qu'il y aurait faite lui revien- « drait, après avoir contribué à la subsistance des peuci pies d'alentour qui s'augmenteraient à proportion « que les moyens de vivre s'y accroîtraient. » (Mémoire sur le canal du Languedoc. Oisivetés, t. I, p. 94.) Vauban n'est pas moins catégorique à l'égard des salines, qu'il considère comme l'une des sources de revenu les plus sûres pour le Roi. Il demande qu'elles soient toutes achetées par « Sa Majesté, qui garderait « seulement les nécessaires, les faisant environner de « remparts et de fossés pour la sûreté, et y établissant « des garnisons et magasins, pour de là distribuer le sel « aux étrangers et à tout le royaume. » (Description géographique de l'élection du Vézelay. Oisivetés, t. I, p. 214.)

Vauban, qui fut le premier statisticien véritablement digne de ce nom, et qui, par suite de ses fonctions, s'occupa tout particulièrement de l'approvisionnement

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des places fortes, devait être amené à étudier la grosse question des blés. C'était une question que les disettes, fréquentes à cette époque, faisaient toujours actuelle. Yauban n'a laissé néanmoins aucun mémoire spécial que nous connaissions sur ce sujet. Comme pour le commerce, l'industrie, la colonisation, c'est à travers ses notes et le »< ramas de mémoires de sa façon », comme il appelle parfois ses Oisivetés, qu'il faut aller chercher ses idées.

On sait qu'il partageait sur la production du blé en France l'erreur de la plupart de ses contemporains. Colbert, Bbisguilbert , et avant eux Richelieu , estimaient comme Vauban que la France produisait du blé pour deux ans. Et c'était une opinion qui ne passait point pour optimiste, car la croyance générale était que le royaume récoltait du blé pour trois ans au moins.

L'auteur de la Dime a traité incidemment la question des greniers d'abondance au cours de son mémoire intitulé : L'importance dont Paris est à la France et le soin que Von doit prendre de sa conservation. C'est à propos des approvisionnements en vue d'un siège qu'il expose ainsi l'utilité indirecte que pourraient avoir ces magasins à blé : « Ces précautions seraient d'autant plus « utiles que, dans les chères années, le peuple, à qui l'on a pourrait vendre de ces grains à un prix modique, s'en « trouverait soulagé, et qu'aux environs de Paris, à « quarante lieues à la ronde, et le long des rivières « navigables, les blés s'y vendraient toujours à un prix « raisonnable dans le temps que la grande abondance « les fait donner à vil prix, à cause des remplacements

« à faire dans les magasins ; ainsi, les fermiers seraient « mieux en état de payer leurs maîtres qui perdraient « moins sur leurs fermes, et le pauvre peuple serait « toujours soulagé, dans ses misères. » (Oisivetés, t. I, p. 53.)

A chaque page, on retrouve cette préoccupation de Vauban pour tout ce qui touche aux misères du peuple. Dans un mémoire dont l'objet est essentiellement militaire, il trouve moyen d'indiquer des mesures qu'il croit salutaires à ceux qui souffrent. Cet esprit si pratique n'a pas sous les yeux d'exemple , d'expérience négative du grenier d'abondance, qui lui fasse rejeter son projet plus philanthropique qu'économique, et il n'a point une connaissance assez profonde de la théorie de la concurrence pour voir à priori que son projet est impraticable. On peut douter que des greniers d'abondance aient été sérieusement institués, et c'est à peine si l'on peut affirmer que, dans la plus haute antiquité, l'Egypte réussit à en établir dont l'utilité soit réellement prouvée. Mais Vauban va encore plus loin que l'utilité immédiate relative à l'approvisionnement, il entrevoit le grenier d'abondance comme un moyen pour l'État de maintenir à un taux rémunérateur, comme on dit aujourd'hui, le prix du blé. Nécessaire à ses yeux en temps de disette et de famine, le grenier d'abondance est encore nécessaire pour permettre à l'État d'agir sur les prix, d'influencer la loi de l'offre et de la demande. Ces idées demeureront encore longtemps dans l'esprit des hommes d'État et des écrivains du dix-huitième siècle, et nous les retrouvons vivaces chez les hommes de la Révolution. Et cependant Boisguilbert, les phy-

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siocrates, Turgot, ont donné assez nettement la formule nouvelle de Tordre économique.

A certains moments, néanmoins, il se fait comme des éclaircies dans l'esprit de Vauban. Il est frappé des dangers qu'offrent les douanes intérieures, et en maints passages de ses Oisivetés en demande la suppression. Il a aussi donné une démonstration courte, mais précise, de la solidarité des diverses provinces françaises entre elles , et même de celle des divers pays entre eux. Il ne conclut pas malgré cela nettement à la liberté du commerce entre peuples. Il fait remarquer, — devançant Turgot sur ce terrain, — comment, avec des moyens de transport bien établis, on pourrait rendre moins cruelles les disettes, en envoyant du blé des provinces où il abonde, dans celles où il manque.

Ce que Ton retrouve toujours dans Vauban, c'est un sentiment dardent patriotisme qui lui fait concentrer ses observations et ses études sur la France. L'étranger, pour lui, peut être utile en certaines occasions ; il est assez souvent dangereux. Au fond, Vauban s'en défie beaucoup, et cette défiance arrête chez lui l'extension de la théorie de la liberté qu'il trouve à chaque pas, à mesure qu'il cherche des remèdes aux maux de la société.

En général, Vauban, comme un mathématicien qu'il est, expose toujours ses raisons succinctement et en langage clair et précis. Il s'abandonne peu à son imagination et n'a point écrit ce que l'on pourrait appeler « des fantaisies » . C'est pourtant ce qui arrive parfois à ceux que le cœur conduit dans leurs observations de la société. Un de ses mémoires fait peut-être exception à cette règle, c'est le mémoire intitulé : « Moyen de réta- « blir nos colonies d'Amérique et de les accroître en peu de « temps. » Il classe les colonies en trois catégories. Les colonies forcées sont celles composées de gens que les crimes ou les mauvais traitements de leurs concitoyens obligèrent à la fuite : « C'est ainsi que Caïn, ayant tué a Abel, s'enfuit et s'en alla habiter une terre étrangère a loin de la vue de ses père et mère ; c'est ainsi qu'Assur, ce chassé par Nemrod deBabylone, où il avait commencé

« à s'établir, s'en alla bâtir Ninive ; » Les colonies

de hasard sont venues à la suite de l'invention de la navigation, par les tempêtes et les « égarements de la mer » qui ont causé une infinité de naufrages. Enfin la troisième espèce de colonies comprend les colonies de raison. Elles ont été faites par « délibération de conseil soit par des princes souverains, par des républiques ou par des

particuliers associés » . Vauban divise encore cette sorte de colonies en deux catégories : les colonies créées pour écouler un trop-plein de population de la métropole; et les colonies de conquêtes, telles que celles des Égyptiens, des Phéniciens, etc. Puis il expose que les colonies modernes fondées par des particuliers n'ont guère réussi, et qu'elles eussent bien mieux prospéré si elles avaient été créées par des rois, par cette raison qu'il faut beaucoup dépenser d'argent au début d'une colonisation. Il admire le système colonial des Hollandais, dont il croit pouvoir prédire la puissance future au détriment de celle des Anglais. Cependant, il ajoute : « Les colonies anglaises ont presque toutes été entrece prises par des particuliers associés, elles ont eu assez « de peine à s'établir dans les commencements, mais, « présentement, elles prospèrent bien. » Vauban ne se demande pas d'où vient cette puissance de l'association entre particuliers, car, pour lui, la seule association réellement féconde en résultats, c'est l'État personnifié par le Roi.

Après ces données générales, Vauban en vient aux moyens de rétablir nos colonies de l'Amérique et de les accroître en peu de temps. Ces moyens sont les suivants :

1° Il chasserait d'abord de nos colonies du Canada et de l'Amérique tous les moines rentes, et n'y conserverait que des moines mendiants, et encore en petite quantité. Il craint que les moines rentes ne soient incommodes, parce qu'au lieu de s'occuper de faire des conversions, ils ne travaillent qu'à s'enrichir.

2° Il en bannirait toutes les sociétés de marchands

qui y sont établies à titre de compagnies privilégiées et laisserait le commerce libre : « Il y aurait bientôt, « dit-il, des correspondances de ce pays-ci en celui-là, « qui préviendraient tous les besoins qu'on y pourrait « appréhender; à joindre qu'en fort peu de temps, les « princes seraient en état de fournir à la subsistance des « habitants. » Quoique Vauban ne parle ici que du •commerce de la métropole avec ses colonies, il définit très bien en quelques mots la fonction du commerce. Ce Mémoire date de 1699. A cette date, Vauban avait lu le Détail de la France, de Boisguilbert. Les citations que nous avons faites plus haut ont été presque toutes extraites du Mémoire sur le canal du Languedoc, qui fut écrit en 1691. Déjà, dans ^^Description géographique, etc., de l'élection du Vézelay, rédigée en 1696, Vauban est peutêtre plus éclairé sur la fonction du commerce que dans son Mémoire sur le canal du Languedoc, où il se montre, comme nous l'avons vu, complètement imbu des idées colbertistes. Le Détail parut en 1695 et exerça, sur l'esprit de Vauban, une influence que nous aurons encore l'occasion de constater dans la suite de ce travail.

3° Les expulsions dont nous avons parlé dans les deux paragraphes qui précèdent, une fois faites, Vauban revient à son idée favorite d'organisation militaire. Il commencerait par envoyer dans le pays des ingénieurs chargés d'en étudier la situation, les ressources, etc. Il oublie trop, à cette occasion, qu'on ne peut aller là-bas contrôler les rapports de ces ingénieurs et vérifier leurs assertions, toutes les fois que cela est utile. Lui qui a employé tout le temps que lui laissait la guerre à inspecter des places fortes, il oublie les difficultés d'un tel

projet. Il estime, — et c'est de là que vient son erreur, — que tout fonctionnaire de l'État n'est animé que du désir de faire beaucoup de bien à son pays; il suppose chez les autres les grandes idées et le dévouement qu'il a lui-même.

La situation et les ressources étant connues, la colonisation que rêve Vauban serait faite par des bataillons militaires. Ici, l'ingénieur-administrateur donne carrière à son esprit méthodique et organisateur. Il indique comment seront composés ces bataillons, le nombre des ouvriers de chaque métier qu'il faudra emmener ; puis il règle la solde, la nourriture, donne en quelques mots le plan du camp retranché où habiteront ces troupes. Il rédige, en outre, tout le règlement de la colonie, édicté des peines contre les colons-soldats qui s'éloigneront des établissements français, contre les blasphémateurs, etc., punit les fainéants, ceux qui feront mauvais ménage; empêche de tuer les bestiaux, les premières années, pour en fournir les boucheries, notamment les femelles, à cause de la rareté. Il oblige les jeunes gens à se marier aussitôt l'âge de dix-huit ans, et ne veut souffrir aucun célibataire dans la colonie. Nous donnons ici en entier l'article 9 de ce règlement, qui est fort curieux : « 9° Ne point faire d'autre commerce que celui qui « proviendra des fruits de la production du pays, tant « pour empêcher que les habitants ne se dissipent que » pour prévenir les relâchements que cela causerait au « défrichement des terres, qui doit faire leur princiu pale application, et que la plupart abandonneraient u pour aller vagabonder dans les bois avec les sau- » vages, et faire vie de bêtes, sous prétexte de chasse,

« s'ils n'en étaient empêchés. » (Moyen de rétablir nos colonies d'Amérique et de les accroître en peu de temps. Oisivetés, t. IV, p. 17.)

Il y a, comme on peut s'en apercevoir, dans ce Mémoire, des contradictions dont il ne faut pas s'étonner. Au début, Vauban semble proclamer l'utilité de la liberté du commerce aux colonies. Est-ce l'influence de Boisguilbert qui se fait sentir? Est-ce plutôt l'indignation que lui inspirent les agissements des compagnies privilégiées? On ne saurait faire la part de ces deux causes, et il faut les admettre toutes les deux. L'une est une cause économique, l'autre une cause morale ; mais bientôt le tempérament et l'éducation de Vauban reparaissent. Au milieu de ses règlements militaires, il s'oublie jusqu'à effacer en partie le principe qu'il a écrit presque en tète de son Mémoire. Ce moyen de colonisation est évidemment emprunté aux Romains, et Vauban l'a décrit avec le talent d'un administrateur de premier ordre.

Vauban s'est peu livré à ces sortes d'études spéculatives. Quand son observation est arrêtée sur un sujet actuel du plus haut intérêt pour l'État, il ne laisse rien à l'imagination et devient alors précis et serré. Qui ne

connaît cet admirable Mémoire pour le rappel des huguenots, adressé à Lôuvois en 1689? Il résume ainsi les maux qu'a causés à la France la révocation de l'Édit de Nantes :

« 1° La désertion de quatre-vingt ou cent mille perce sonnes de toutes conditions sorties du royaume, qui « ont emporté avec elles plus de 30,000,000 de livres de « l'argent le plus comptant;

a 2° Nos arts et manufactures particulières, la plupart a inconnus aux étrangers, qui attiraient en France un « argent très considérable de toutes les contrées de u l'Europe;

u 3° La ruine de la plus considérable partie du comu merce;

« 4° Il a grossi les flottes ennemies de 8 à 9,000 matece lots des meilleurs du royaume;

« Et 5° leurs armées de 5 à 600 officiers et de 10 à u 12,000 soldats beaucoup plus aguerris que les leurs, ce comme ils ne l'ont que trop fait voir dans les occacc sioris qui se sont présentées de s'employer contre « nous. » [Mémoire pour le rappel des huguenots. Oisivetés, t. I, p. 3.)

Il y a bien toujours, dans ces lignes, la préoccupation de l'argent emporté par les émigrés; c'est la conséquence d'une idée fausse qu'on retrouve presque à chaque page dans Vauban : mais comme sont décrits et résumés ensuite avec force les effets des persécutions contre les protestants !

Où il excelle, c'est dans la science statistique. Nous avons déjà dit qu'on peut le considérer comme le fondateur véritable de cette science, aussi bien par ses

travaux particuliers que par les principes qu'il a donnés de la statistique, dans sa lettre à M. Hiïe de Caligny. que nous avons citée plus haut. Quand Pontchartrain lui demanda un mémoire sur les colonies du Canada, — mémoire que nous avons analysé dans le paragraphe précédent, — Vauban le fit suivre d'un État raisonné des provisions les plus nécessaires quand il s'agit de donner commencement à des colonies étrangères. Cet état pourrait aujourd'hui être donné comme un cadre et un modèle à nos administrateurs; il n'est pas une statistique, puisqu'il contient en projet les observations à faire dans une colonie, et la liste de tout ce qui est nécessaire à son approvisionnement en hommes, animaux domestiques et denrées, mais cette enquête spéculative, si Ton peut s'exprimer ainsi, offre la méthode la plue exacte des enquêtes administratives. Il n'en coûtait rien, du reste, à l'amour-propre de Vauban de demander des conseils et de faire expérimenter cette méthode. En envoyant ses mémoires sur les colonies au gouverneur du Canada, il écrivait, le 1 7 mai 1 700 : « Ily a quatre ou « cinq jours, Monsieur, que j'ai reçu celles (1) que vous . « m'aviez fait l'honneur de m'écrire, avec le dénom- « brement ou table du Canada, qui marque la quantité * des peuples, terres défrichées et bestiaux de chaque « habitation d'une manière qui parait si précise, qu'elle « fait beaucoup de plaisir à lire ; ces dénombrements a ont leur utilité en ce qu'ils font toujours voir l'état « où se trouve l'accroissement et dépérissement des « peuples, fonds de terre et bestiaux, qui est à mon

(1) Le» lettres.

« avis une chose pour laquelle il se faut donner une « grande attention et qui devrait faire une des princi- « pales règles du bon gouvernement des États. C'est « pourquoi je vous exhorte, Monsieur, à faire répéter a ces mêmes revues tous les ans une fois, dans votre « gouvernement; il ne tiendra même qu'à vous de « faire ajouter des colonnes aux tables pour marquer ce le nombre de charrues et de moulins de chaque « paroisse. Ces revues ou dénombrements méritent « d'être très soigneusement enregistrés dans toutes les « maisons de ville des principaux lieux de votre gou- « vernement, afin que de temps en temps on puisse a les comparer les uns aux autres et y avoir recours.

« Je joindrai ici un formulaire que j'ai donné à plu- « sieurs de mes amis pour faire le dénombrement de

« leur gouvernement Comme il est tout divisé par

« articles, je vous supplie d'avoir la bonté d'en faire la « critique et de vouloir bien me mander sincèrement « ce que vous y trouverez de bien et de mal, afin que je « le corrige sur cela, car, comme vous pouvez le penser, « je n'ai pas été au Canada, et tout ce que j'en puis a dire ne roule que sur l'histoire et sur les révélations « que j'en ai vues. » (Lettre au gouverneur du Canada, 17 mai 1700. Oisivetés, t. IV, p. 56.)

Nous avons tenu à donner cette lettre en entier, parce qu'elle est le résumé intéressant des causes de l'utilité de la statistique; Vauban n'ignorait pas non plus, comme on le voit, que les statistiques valent surtout par les comparaisons qu'on peut faire entre celles qui ont été établies dans les mêmes conditions et avec la même méthode.

On a pu faire remarquer que les statistiques de Vauban étaient loin d'être exactes et que, par exemple, sur l'importante question de la production annuelle du blé en France, il partageait Terreur de ses contemporains. Mais il est juste de considérer quelles immenses difficultés offrait, à cette époque, l'établissement d'une statistique aussi étendue que celle de la production du blé. Les obstacles étaient en effet nombreux, et, en premier lieu, il convient de citer, parmi les plus grands, la multiplicité des unités de mesure et de surface et les préjugés populaires qui introduisaient tant de causes d'erreurs dans les enquêtes de cette nature. Eu égard au milieu dans lequel agissait Vauban et aux renseignements qu'il pouvait avoir, il faut, au contraire, admirer la prudence de sa méthode, la justesse de ses aperçus et même l'exactitude relative de ses chiffres.

Nous n'avons pas encore parlé de la Dime, l'œuvre capitale de Vauban, et déjà nous connaissons ses tendances, son esprit général, sa façon de penser, par les notes pour ainsi dire intimes qu'il a appelées ses Oisivetés, et qui traduisent ses préoccupations de chaque jour*

Nous nous occuperons dans une partie spéciale, à la

fin de ce travail, de l'analyse de la Dîme royale. Ici, nous ne voulons indiquer, afin de donner notre impression générale touchant les idées économiques de Vauban, que les principes premiers de la Dîme royale.

Vauban avait déjà ébauché la Dîme dans divers mémoires, notamment dans son Projet de capitation sur le pied du denier quinze, et dans sa Description géographique de l'élection du Tézelay. Dans ces deux études, les principes qui dominent sont : le principe de la proportionnalité de l'impôt avec une tendance à l'unité que nous apprécierons plus loin ; et le principe de l'universalité. Ces idées de proportionnalité et d'universalité de l'impôt appartiennent en propre à Vauban. On a dit que Boisguilbert, il est vrai, avait émis très nettement, avant l'auteur de la Dîme, ces deux principes. Mais quoique Vauban eût certainement lu le Détail de la France dès son apparition en 1695, il avait depuis longtemps indiqué l'utilité de répartir les charges fiscales sur tous ceux en état de les payer. Son projet de capitation au denier quinze porte en sous-titre : « levé « indifféremment sur tout ce gui a moyen de payer et « notamment sur le clergé, les appointements, gages et a 'pensions, de tous les officiers civils et militaires du ce royaume, la maison du Roi, etc., etc. »

Or ce Mémoire est daté de février 1695, époque à laquelle Vauban n'avait point encore eu connaissance du Détail. Du reste', en cette même année 1695, pendant laquelle parut le Détail et fut écrit le Mémoire de Vauban sur la capitation au denier quinze, on publiait à Liège les Lettres d'un gentilhomme français sur l'établissement d'une capitation générale en France.

Cette idée de l'universalité de l'impôt a parfaitement pu' venir à l'esprit de ces trois écrivains sans qu'ils se fussent communiqué leurs impressions et leurs pensées sur ce point. Un problème est posé, il a pour objet d'atténuer les maux dont souffre la société ; quelques esprits d'élite, animés d'un ardent amour du bien public, étudient les causes du mal et se rencontrent sur le principe du remède à apporter aux souffrances dont ils ont découvert l'origine. Il n'y a là rien qui doive faire croire même à l'emprunt par l'un d'eux, des idées de l'autre. Le calcul infinitésimal n'a-t-il pas été découvert, presque en même temps, en France, en Allemagne et en Angleterre? Et cela sans qu'il y ait eu communication, sur ce point spécial, entre ses inventeurs. Il serait facile de multiplier ces exemples à l'infini. Quant au principe de la proportionnalité de l'impôt, on pourrait presque dire qu'il était inné chez Vauban. Sa conduite vis-à-vis de ses subordonnés, la sympathie qu'il manifestait aux humbles, la façon dont il compre nait l'administration d'un corps de troupes, la pitié profonde que lui inspirait la misère du peuple, prouvent surabondamment que sur ce terrain le cœur chez Vauban précédait la raison, que le sentiment guidait l'économiste. Ces principes admis, le calculateur et le statisticien terminait l'œuvre. Boisguilbert peut avoir aimé le peuple, avoir même donné une sorte de forme démocratique à ses idées ; Michel Levassor, le pamphlétaire qui, à Liège, écrivait ses terribles attaques contre la royauté et l'administration des finances, peut avoir eu la passion ardente de l'égalité devant la loi, Fénelon l'amour profond de son pays; aucun d'eux

n'a plus aimé le peuple, la France et la justice que Vauban. Et cette supériorité de sentiment était d'autant plus élevée chez lui qu'il s'était fait cet idéal : réformer cette société, dont la décadence s'annonçait pourtant si rapide, en introduisant dans ses lois plus d'équité, dans ses mœurs plus de vertu et de patriotisme. Il ne détruit pas, comme Boisguilbert semble le faire, le vieil ordre sur lequel repose la société, il cherche à y apporter des améliorations, et néanmoins, presque malgré lui, il travaille à fonder l'ordre nouveau. Nous avons dit que, le principe une fois posé, le statisticien apparaissait chez Vauban pour donner à l'œuvre sa forme pratique et définitive. A ce propos, il convient de citer un exemple d'impôt proportionnel imaginé par Vauban, dans son Mémoire intitulé Navigation des rivières {Oisivetés, t. IV, p. 95). Cet exemple est d'autant plus intéressant qu'il se rapporte comme observation à la loi de la rente, encore inconnue en théorie. Dans l'esprit de Vauban, cette combinaison d'impôt devait donner comme des ressources extraordinaires destinées à faire face à des dépenses de travaux publics. Vauban constate d'abord qu'un canal enrichit le pays en augmentant le commerce partout où il passe, en améliorant les terres par les irrigations qu'on en peut faire dériver. En raison de ces avantages qui élèvent la valeur des terres, Vauban impose les riverains et il trace des zones d'utilité du canal. Les riverains véritables, ceux qui sont sur les bords du canal, sont les plus fort imposés. Le taux de l'impôt diminue ensuite à mesure que l'on s'éloigne des bords du canal. On comprend très bien cette combinaison, fort ingénieuse du reste,

au temps de Vauban, par ce fait que les travaux publics ne formaient pas un tout, un réseau d'ensemble couvrant le territoire du royaume. Un canal à cette époque était une augmentation de puissance productive pour le pays qu'il traversait. Aujourd'hui, une voie de communication quelconque relie entre elles d'autres voies de communication et participe au mouvement général du réseau des voies de toute nature. C'est ce qui explique très bien que de nos jours le budget des travaux publics soit un budget général alimenté par des ressources générales provenant, suivant les circonstances, soit de l'impôt, soit de l'emprunt.

Ce serait beaucoup s'avancer que de considérer Vauban comme un novateur en théories économiques. Si l'on envisage la science telle qu'elle est constituée actuellement et si l'on compare à l'ensemble des doctrines établies les idées de Vauban, on peut porter le jugement suivant.

Vauban comprend admirablement le mécanisme de la production, surtout dans son côté technique. L'ingénieur sait combien sont utiles les voies de transport, quelle aide apporte la statistique dans les relations commerciales ; il n'ignore point non plus l'influence considérable de l'art industriel. Il est solidement établi sur ce terrain. Quant aux principes économiques qui règlent la production, il ne les aperçoit qu'en partie ; c'est ainsi qu'en plusieurs passages de ses Mémoires il tend à faire donner par l'État des primes ou des subventions aux industriels afin qu'ils puissent lutter contre les industriels étrangers ; mais cette protection est limi-

tée aux objets de luxe destinés à acquérir les métaux précieux de l'étranger. Il supprime les douanes intérieures, qu'il considère comme des entraves à la circulation des produits ; il modérerait les douanes des frontières et les rendrait même beaucoup moins restrictives. Là encore, néanmoins, il se trouve arrêté dans le développement de ses idées libérales par le principe faux que la richesse consiste, pour une grande part, dans la possession des métaux précieux. Il semble alors vouloir régler la consommation indirectement, en classant les produits en produits utiles et en produits., de luxe. Il veut que les matières premières nécessaires aux industries nationales puissent entrer en France, et il serait aujourd'hui, dans la situation économique que nous traversons, l'adversaire résolu de ceux qui veulent frapper de droits de douanes les matières premières. Vauban n'est donc pas complètement colbertiste. Il a trop parcouru la France pour ignorer ce que peut l'initiative individuelle ; il fait intervenir l'État dans certains cas, comme un tuteur bienveillant qui cependant doit avoir la haute main sur la direction économique du pays.

Toutes les œuvres de cet éminent esprit sont marquées au coin de la clarté la plus grande. Vauban voit toujours l'application immédiate de ses projets. Ce que veut l'auteur de la Dime, c'est sauver . pratiquement l'État, si l'on peut s'exprimer ainsi. Il prend une réforme, la discute, établit la possibilité de son application, entre dans les détails, s'appesantit même sur ces détails. C'est bien l'homme d'État très instruit, très éclairé, qui, malgré le sentiment élevé qui le dirige,

tient compte du milieu où il se meut, qui ne veut pas en imaginer d'autre afin de ne pas être détourné de sa voie. Boisguilbert, au contraire, est l'initiateur qui, dans un langage incohérent parfois, et parfois aussi sublime, prophétise les temps nouveaux qui vont venir.

Mais, dans l'étude particulière de la théorie de l'impôt, Vauban a suivi une méthode plus rigoureuse et plus scientifique que celle adoptée par Boisguilbert, et il l'a exposée magistralement dans cette sorte de projet de loi appelé la Dime royale dont l'exposé des motifs est un chef-d'œuvre.

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