ADORONS EN SILENCE UNE OMBRE AUSSI CHÉRIE
Dans la fumée de l’encens et des parfums montant lentement vers le ciel, on entendit de nombreux discours, dont un du citoyen Michault-Lannoy, alors juge à Paris, et celui que nous reproduisons ci-après, prononcé par Marie-Anne Jourdain-Berteaux, de sa belle voix de jeune femme de 42 ans, non encore étouffée par les sanglots du tribunal révolutionnaire :
Liberté, je te salue, mon triomphe a suivi le tien, et c’est à toi que je le dois. Je t’en rends hommage. Quelques philosophes mes précurseurs, Jean-Jacques et autres, avoient déjà tenté de parler en mon nom ; mais sans toi que pouvoientils faire ? avec ton secours j’ai fait entendre ma voix, aussitôt les yeux se sont désillés, le voile des préjugés est tombé, un jour pur désormais va éclairer les Français et bientôt ils connoitront qu’il ne peut y avoir d’autre culte que le tien, que le vray bonheur consiste à s’aimer les uns les autres et que le véritable intérest de chacun est de se secourir mutuellement ; les basses jalousies, les haines, l’envie, le mensonge et la calomnie, monstres nés autour des trônes, disparaîtront avec eux. Ma sœur l’Égalité les anéantira tous..., ils nous ont coûté des larmes,
qui coulent encore pour Peletier, Marat et Beauvais, mais aussi leur nom, célébré d’àge en âge, assure à leur mémoire une gloire aussi durable que ton nom. Séchons donc ces pleurs, ne voyons que les biens que je me propose de répandre mais qui ne seront dus qu’à toy.
Reçois aussi le serment que je te fais, à la face du ciel, de mon attachement éternel pour toy et d'habiter sans cesse avec les Français, de ne les abandonner jamais, et de les gouverner toujours. Mon Empire sera garant du tien.
Peuple français, livrez-vous à votre enthousiasme, à l’ivresse de la joie, je permets aujourd’huy ces transports et répétons sans cesse : Vive la Liberté, vive l’Égalité, vive la République une et indivisible !
Après ce discours, aussi énergique que philosophique, dit le procès-verbal de la commune de Vaugirard, la Raison, présentant aux républicains un enfant quelle adoptait, leur demanda la permission de le prendre sous sa protection et de lui donner le baptême civique. A ce moment pathétique et assurément peu banal, la Liberté , dans la personne de la citoyenne Villeneuve, prenant l’enfant entre ses bras, lui dit :
Aimable enfant, partage avec ta mère les vertus civiques qui t’honorent. Ton nom sera Émile Torpanne-Bertaux, embrasse-moy sur cet autel, et jure de n’aimer que la Raison et la Liberté. Je te remets en mains l’acte de reconnaissance de ta mère. Tu seras désormais son héritier; si mes deux sœurs meurent sans enfans, tous mes biens présens et à venir t’appartiennent. Je demande que cet acte authentique soit inséré dans les registres de cette commune et que tous républicains passant un jour devant ce monument, rendent hommage à la Philosophie, à la Liberté et à la Raison l.
La fête de YEtre Suprême fut aussi célébrée en grande pompe, à Vaugirard, en l’an II, au pied de l’arbre de la Liberté. Le citoyen Michault-Lannoy y prononça une harangue enflammée, dont l’impression fut décidée par la commune, et dans laquelle l’orateur s'éleva contre les impies niant l’existence de Dieu :
Mais je vous dis, moi, et votre cœur ne me démentira pas: il est un Être
i. Archives Nationales. W 338, n° 611, et Répertoire général des sources manuscrites de l’Histoire de Paris pendant la Révolution, par A. Tuetey, t. IX, n°> 888 à
suprême, et cet Être suprême abhorre et punit le crime ; il sourit à la vertu et il la récompense: cet Être suprême fait goûter à l’homme vertueux des plaisirs qu'il ne laisse pas même connaître à l’impie.
Passant ensuite à un long exposé de ce que doit être Y amitié chez les républicains, il s’écriait :
Venez, Peuples opprimés par la tyrannie, vous reposer à l’ombre de l’arbre de la Liberté ; c’est sous son ombrage bienfaisant que fleurissent les vertus, et que les vices sont étouffés : venez apprendre, pour vos propres sens, que l’homme juste est heureux, que le méchant ne peut pas l’être, puisque son cœur est inaccessible au sentiment le plus doux de la nature, à l’amitié. Par tout ce que je viens de vous dire, frères et amis, vous pouvez juger des avantages et des plaisirs dont jouissent les vrais républicains. Dévouons-nous donc entièrement au service de la Patrie, serrons-nous tous de l’union la plus parfaite et de la fraternité la plus sincère.
Vive la République Française, une et indivisible !
Liberté, Égalité, Fraternité ou la mort.
Vive la Montagne, terrible à nos ennemis, et le lien fort des vrais enfants de la patrie l.
On sait que, sous l’impulsion de Robespierre, la croyance à Y Etre Suprême remplaça le culte de la Raison , que le tribun qualifiait de culte de l’athéisme, déclarant que l’athéisme ne pouvait convenir à un peuple. Cette impulsion s était surtout manifestée dans le mémorable discours qu’il prononça aux Jacobins, le 21 novembre 1793, et qu’il termina par la formule célèbre : « Si Dieu n’existait pas, il faudrait l’inventer. »
Ce fut aussi à la suite de son discours à la Convention, le 18 floréal an II (7 mai 1794), que l’assemblée votait par acclamation un décret disant :
Art. Ier. Le peuple Français reconnaît l’existence de l’Être suprême et l’immortalité de l’âme.
Art. 2. 11 reconnaît que le culte le plus digne de l’Être suprême est la pratique des devoirs de l’homme.
1. Discours prononcé par Michault, citoyen français, à Vaugirard. Imp. Moutard, in-8, 16 pages (Bibl. Nationale. Lb 41, n°39i3).
La Convention décidait, en même temps, que des fêtes seraient désormais célébrées, tous les jours de décadi, non seulement à l'Etre suprême, mais au genre humain, aux bienfaiteurs de l’humanité, à la République, à la justice, à l’égalité, etc., etc. L
C’est la célébration de cette fête de l 'Être Suprême que nous venons de relater.
Vaugirard, d’ailleurs, ne reste pas en arrière pour apporter à la Convention le tribut de ses hommages. Sa population y défile avec la plupart des sections parisiennes, et l’écho en retentit dans les endroits publics de la capitale :
Au café Brutus, lecture faite du journal du soir, on a couvert d’applaudissements l’observation de Bourdon de l’Oise, qui se plaint que les autorités constituées n’ont point encore paru à la Convention depuis que la vertu et la probité sont à l’ordre du jour. Le plus grand nombre des sections et même la petite commune de Vaugirard sont venues la féliciter sur sa vigilance, et il a paru étonnant que celle de Paris eût pris le ton de l’indifférence dans une occasion où elle aurait dû paraître la première, pour encourager les travaux de nos législateurs 1 2.
Il semble bien que le citoyen Michault, celui-là même qui prononça le discours à la fête qui vient d’être relatée, et qui devait être Michault-Delannoy, l’ancien juge de paix de 1791, avait la spécialité de ces sortes de harangues pour la commune de Vaugirard.
Le 26 messidor an II (14 juillet 1794), lors de la commémoration de la prise de la Bastille, célébrée en grande pompe dans la localité, on le voit invité à prendre la parole par le citoyen Damien et les autres officiers municipaux. S’étant approché de l’autel de la patrie, où il avait fait ranger les en-
1. Histoire de la Révolution française , par THiERS,t. 1, p. 709 et t. Il, p. 14.
2. Tableaux de la Révolution française, par Adolphe Schmidt. Leipzig, 1867, t. II, p. 166.
fants, il improvisa une allocution exaltant la P’rance et la République, et stigmatisant la tyrannie et la royauté:
Enfans de la Patrie, s’écriait-il, vos pères et vos mères ne vous ont pas dit, peut-être, quel était le motif de cette cérémonie:je vais vous le dire. 11 y aeu hier cinq ans que le peuple français était encore gouverné par un roi ; c’est-à-dire qu’il gémissait sous un joug insupportable, piqué du double aiguillon de la force et de la superstition. Des placards mensongers affichés aux coins des rues promettaient paix et protection; et en même temps des troupes mercenaires, répandues dans Paris, y jetaient la consternation et l'effroi ; et cinquante mille assassins, qui l’environnaient et l’affamaient, étaient prêts à venir mettre cette ville au pillage, à feu et à sang...1.
Ce fut aussi sur le territoire de Vaugirard que se déroula l’échauffourée connue sous le nom de la conspiration du ca?np de Grenelle.
En 1796, le Directoire, sous le ministère de Cochon, avait accumulé les haines du parti patriote, qui trouvait le gouvernement trop faible envers les royalistes et trop sévère contre ceux qui voulaient revenir à un système plus républicain et plus populaire. Après deux tentatives avortées, de la réouverture du club des Jacobins au Panthéon, et delà conspiration à laquelle Babeuf donna son nom, les patriotes résolurent de revenir encore une fois à la charge pour renverser le gouvernement. L’instrument qu’ils voulaient employer à cet acte n’était autre que l’armée intérieure, campée dans la plaine de Grenelle. Ils résolurent de commencer par séduire l’ancienne légion de police, devenue le 21e régiment de dragons. La combinaison était la corruption de ce corps, qui devait, dans leur esprit, pouvoir entraîner à leur cause le camp de Grenelle tout entier. En même temps, une fausse manifestation roya-
1. Discours prononcé par Michault, citoyen français , à Vaugirard. lmp. Moutard, in-8, 16 pages (Bibl. Nationale. Lb 41, n° 3g 1 3).
liste devait être faite dans Paris, avec distribution de cocardes blanches et cris de Vive le Roi , afin de laisser supposer que les aristocrates relevaient la tête et projetaient de détruire la République.
Cette dernière partie du programme, essayée la première, avorta le 12 fructidor an IV (29 août 1796), par suite de l’attitude très ferme de la police, vraisemblablement avertie. Ce fut alors que les patriotes essayèrent l’exécution même du complot : l’entraînement à leur cause de Farinée campée à Grenelle. Le 23 fructidor (9 septembre), les conspirateurs tentèrent déformer un rassemblement dans Vaugirard, où ils amenèrent sept à huit cents des leurs, armés, bien entendu, et comptant profiter des nombreux jardins et des murs bas les séparant, pour abriter leur retraite, le cas échéant. Cette cohorte révolutionnaire était commandée par quelques officiers révoqués, qui avaient retrouvé leurs uniformes pour la circonstance. Dans ses rangs se trouvaient plusieurs conventionnels, revêtus du costume en usage quant ils allaient aux armées, et au milieu desquels était le fameux Drouet, sorti de sa cachette en ce jour mémorable. Un détachemeut de la garde du Directoire se trouva tout d’abord sur leur chemin et essuya un feu bien nourri. Sans perdre de temps, ils se rendirent alors à la plaine de Grenelle, au quartier du 21e dragons, en demandant aux soldats de fraterniser avec eux. xMais les officiers, prévenus par les débris de la garde du Directoire précédemment attaquée, montèrent à cheval, rallièrent leurs hommes et chargèrent vigoureusement pour toute réponse, pendant que le reste du camp se mettait sous les armes et appuyait les dragons. Le résultat, pour les conspirateurs, fut d’avoir un certain nombre de tués et de blessés, et cent trentedeux prisonniers, que les tribunaux militaires jugèrent rapide-
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ment, avec un verdict de mort pour un certain nombre d’entre eux, qui furent en effet fusillés L
Telle fut cette conspiration de Grenelle, dont la première phase se déroula à Vaugirard, et qui consolida plutôt le Directoire qu’elle ne l’ébranla.
M. Lapalus, dans un manuscrit conservé à la Bibliothèque historique delà Ville , signale que la maison de la localité qui servit de rendez-vous aux conjurés, était le cabaret du Soleil d'or, rue de Vaugirard, 226, en face de la rue de la Procession 1 2.
Le plan actuel du XVe arrondissement montre encore, en face de cette rue, len° 226, mitoyen à la ruelle Cadot ou du Soleil-d'or.
Un ouvrage écrit en 1816, c’est-à-dire seulement vingt ans après cette affaire, indique aussi que le Soleil d'or avait été le rendez-vous des conspirateurs, qui y avaient passé la nuit. Après leur fuite, le cabaret fut fouillé et l’on y trouva des quantités d’armes de toutes espèces3.
Une petite gravure en taille-douce, 14 X 9»de la suite des Révolutions , de Prudhomme, montre le Camp de Grenelle en 1791 et lors du licenciement du 4 août de cette année pour être transféré à Gonesse. (Musée Carnavalet.)
En groupant ici les quelques événements politiques dont Vaugirard fut le théâtre pendant la Révolution, on nous excusera de déborder un peu cette époque pour en signaler plusieurs autres, qui eurent lieu après, mais qui ne sont pas moins intéressants que les précédents.
Et puisque nous sommes dans la plaine de Grenelle, faisant partie, comme on le sait, du territoire de Vaugirard, rap-
1. Histoire de la Révolution française, par Thiers. Ed. Fume, in-4, t. II, p. 408.
2. Bibliothèque Historique de la Ville de Paris. Manuscrit n" 12671.
3. Dictionnaire historique, topographique et militaire de tous les environs de Paris, par M. P. S* A... ( Saint-Albin), 1816, p. 566.
pelons que, le 29 octobre 1812, le général Mallet, Guidai et autres y furent exécutés, à la suite de la conspiration tendant à renverser le gouvernement impérial. L’affluence du public était considérable, et plusieurs habitants de Vaugirard, les sieurs Samson, Cloud, Marchai, la veuve Lafitte, réclamèrent une indemnité pour dévastation causée par le peuple et par la force armée dans leurs champs, soigneusement cultivés, et littéralement envahis à cette occasion. L’architecte Bourla fut commis pour l’estimation des dégâts, appuyé par un rapport du sieur Lainé, garde champêtre, et par un certificat du maire de la commune : quatre arpents de terre avaient été saccagés de ce fait. Le sieur Samson obtint une indemnité de 072 fr.5o, le sieur Cloud, une de 200 francs, et le sieur Marchai, marchand de vin, une de 162 francs h
On n’ignore pas que la plaine de Grenelle était le rendezvous de la populace parisienne, très friande des exécutions qui s’y faisaient, particulièrement celles de la première division militaire.
Le 2 juillet i8i5, les troupes françaises vinrent cantonner à Vaugirard, où elles restèrent jusqu’au 4 de ce mois, pour, en vertu de la convention militaire, se retirer ensuite derrière la Loire, et laisser la place aux armées anglo-prussiennes 1 2.
Les réquisitions journellement faites pour la nourriture des soldats étrangers, mirent la commune à deux doigts de la ruine et obligèrent les habitants à prendre des dispositions particulières pour parer à toute éventualité. Le 8 juillet 1 8 1 5, le maire, les adjoints et les propriétaires se réunirent extraordinairement et décidèrent que tous les contribuables de la lo-