‹ VautrinChapitre 49 sur 56 · SCÈNE XII · texte numérisé non relu

SCÈNE XII

Les Mêmes, MADEMOISELLE DE VAUDREY d'un côié, SAINT-CHARLES, de l'auirs ; domestiques.

mademoiselle de vaudrey Le voici ! sauvez-la.

Il6 VAUTRIN

LA DUCHESSE DE MONTSOREL, à mademoiselle

de Vaudrey.

Vous perdez tout.

SAINT-CHARLES, UUX geflS.

Voici leur chef et leur complice, quoi qu'il dise, emparez-vous de lui.

LA DUCHESSE DE MONTSOREL, à tOUS leS geflS.

Je vous ordonne de me laisser seule avec cet homme.

VAUTRIN, à Saint-Charles.

Eh bien ! chevalier ?

SAINT-CHARLES

Je ne te compiends plus, baron.

VAUTRIN, bas à la duchesse.

Vous voyez dans cet homme l'assassin du \'icomte que vous aimiez tant.

LA DUCHESSE DE MONTSOREL

Lui!

VAUTRIN, à la duchesse Faites-le garder étroitement, car il vous coule dans les mains comme de l'argent.

LA DUCHESSE DE MONTSOREL

Joseph !

VAUTRIN, à Joseph.

Qu'est-il arrivé là-haut ?

JOSEPH

Monsieur le marquis examinait ses armes, attaqué par derrière, il s'est défendu, et n'a reçu que deux blessures peu dangereuses. Monsieur le duc est auprès de lui.

LA DUCHESSE, à sa tante.

Retournez auprès d'Albert, je vous en prie. (A Joseph, lui montrant Saint-Cherles.) Vous me répondez de cet homme.

VAUTRIN, à Joseph.

Tu m'en réponds aussi. |,

SAINT-CHARLES, à Vautrin.

Je comprends, tu m'as prévenu.

Sans rancune, bonhomme !

SAINT-CHARLES, à Joseph.

Mène-moi près du duc. (Ils sortent.)

VAUTRIN', à part.

Il a un père, une famille, une mère. Quel désastre I A qui puis-je maintenant m'intéresser, qui pourrais-je aimer ? Douze ans de paternité, ça ne se refait pas.

LA DUCHESSE, Venant à Vautrin.

Eh bien ?

Eh bien ! non, je ne vous rendrai pas votre fils, madame, je ne me sens pas assez fort pour survivre à sa perte ni à son dédain. Un Raoul ne se retrouve pas ! je ne vis que par lui, moi !

LA DUCHESSE

Mais peut-il vous aimer, vous, un criminel que nous pouvons livrer...

A la justice, n'est-ce pas ? Je vous croyais meilleure. Mais vous ne voyez donc pas que je vous entraîne, vous, votre fils et le duc dans un abîme, et que nous y roulerons ensemble ?

LA DUCHESSE

Oh ! qu'avez- vous fait de mon pauvre enfant ?

Un homme d'honneur.

LA DUCHESSE

Et il vous aime ?

Encore.

Mais a-t-il dit vrai, ce misérable, en découvrant qui vous êtes et d'où vous sortez ?

Oui, madame.

Il8 VAUTRIN

LA DUCHESSE

Et VOUS avez eu soin de mon fils ?

Votre fils, notre fils. Ne l'avez- vous pas vu, il est pur comme un ange.

LA DUCHESSE

Ah ! quoi que tu aies fait, sois béni ! que le monde te pardonne ! Mon Dieu !... (Elle plie le genou sur un fauteuil.) La voix d'une mère doit aller jusqu'à vous, pardonnez ! pardonnez tout à cet homme. (Elle le regarde.) Mes pleurs laveront ses mains ! Oh ! il se repentira ! (Se tournant vers Vautrin.) Vous m'appartenez, je vous changerai ! Mais les hommes se sont trompés, vous n'êtes pas criminel, et d'ailleurs toutes les mères vous absoudront !

Allons, rendons-lui son fi^s.

LA DUCHESSE

Vous aviez encore l'horrible pensée de ne pas le rendre à sa mère ? Mais je l'attends depuis vingt-deux ans.

Et moi, depuis dix ans, ne suis-je pas son père ? Raoul, mais c'est mon âme ! Que je souffre, que l'on me couvre de honte ; s'il est heureux et glorieux, je le regarde, et ma vie est belle.

LA DUCHESSE

Ah ! je suis perdue ! Il l'aime comme une mère.

Je ne me rattachais au monde et à la vie que par ce brillant anneau, pur comme de l'or.

LA DUCHESSE

Et... sans souillure ?...

Ah ! nous nous connaissons en vertu, nous autres !... et — nous sommes difficiles. A moi l'infamie, à lui l'honneur ! Et songez que je l'ai trouvé sur la grande route de Toulon à Marseille, à douze ans, sans pain, en haillons.

LA DUCHESSE

Nu -pieds, peut-être ?

Oui. Mais joli ! les cheveux bouclés...

LA DUCHESSE

Vous l'avez vu ainsi ?

Pauvre ange ! il pleurait. Je l'ai pris avec moi.

Et VOUS l'avez nourri ?

Moi ! j'ai volé pour le nourrir !

LA DUCHESSE

Oh ! je l'aurais fait peut-être aussi, moi.

J'ai fait mieux !

LA DUCHESSE

Oh ! il a donc bien souffert ?

Jamais ! Je lui ai caché les moj^ens par lesquels je lui rendais la vie heureuse et facile. Ah ! je ne lui voulais pas un soupçon... ça l'aurait flétri. Vous le rendez noble avec des parchemins, moi je l'ai fait noble de cœur.

LA DUCHESSE

Mais c'était mon fils !...

Oui, plein de grandeur, de charmes, de beaux instincts : il n'y avait qu'à lui montrer le chemin. LA DUCHESSE, serrant la main de Vautrin.

Oh ! que vous devez être grand pour avoir accompli la tâche d'une mère !

Et mieux que vous autres ! Vous aimez quelquefois bien mal vos enfants. — Vous me le gâterez ! — Il était d'un courage imprudent, il voulait se faire soldat, et l'empereur l'aurait accepté. Je lui ai montré le monde et les hommes sous leur vrai jour. Aussi va-t-il me renier.

LA DUCHESSE

MonJ fils ingrat ?

Non, le mien.

LA DUCHESSE

Mais rendez-le-moi donc sur-le-champ !

Et ces deux hommes là-haut, et moi, ne sommesnous pas compromis ? Monsieur le duc ne doit-il pas nous assurer le secret et la liberté ?

LA DUCHESSE

Ces deux hommes sont à vous, vous veniez donc...

Dans quelques heures, du bâtard et du fils légitime, il ne devait vous rester qu'un enfant. Et ils pouvaient se tuer tous les deux.

LA DUCHESSE

Ah ! vous êtes une horrible providence.

Et qu'auriez-vous donc fait ?

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