CHAPITRE II
SAf VEN.VRGUES ECRIVAIX. AMITIE DE VOLTAIRE. DERNIÈRES ANNÉES.
D'abord, l'état de sa santé, ruinée par deux campagnes successives, lui faisait une obligation de renoncer à la vie militaire : les plaies de ses membres gelés pendant la retraite de Prague se rouvraient; ses yeux perdaient la vue; son corps anémié était perclus de douleurs : et il n'avait que vingt-neuf ans.
Ensuite, le prestige de la carrière des armes, que les médiocrités de la vie de garnison n'avaient pu autrefois ternir à ses yeux, n'avait pas résisté à l'épreuve de la guerre d'Allemagne. On avait affronté les plus grands périls; on avait enduré les plus cruelles misères : on n'avait pas rapporté de gloire. Il avait vu Bclle-Isle, ce grand ambitieux qui rêvait aussi d'égaler Richelieu et Turenne,
tombé du haut de ses espérances, vaincu et disgracié. Il avait assisté en Bohème aux querelles mesquines et désastreuses des maréchaux. Lorsqu'il gisait à l'hôpital, souffrant d'épuisement et des meurtrissures de ses jambes, il avait pu y percevoir l'écho des plaisanteries et des railleries par lesquelles on avait accueilli à Paris et à Versailles la nouvelle de cette retraite héroïque où une armée française s'était sacrifiée pour sauver son honneur :
Quand Belle-Islc partit,
Une nuit, De Prague à petit bruit, Il disait à la lune :
H Lumière de mes jours, Astre de ma fortune.
Prolongez votre cours ».
Pour un plus grand dessein,
Un matin, Josué fit soudain Retourner en arrière L'astre brillant du jour; Il cherchait la lumière; Fouquet la craint toujours.
Frédéric II, qui nous a fait la honte de consigner ce couplet dans son Histoire, a ajouté : « En pareille occasion, on aurait jeûné à Londres, exposé le sacrement à Rome, coupé des têtes à Vienne; il valait encore mieux se consoler par une épigramme ».
L'esprit même de l'armée était bien changé
depuis que Vauvenargues y avait débuté. La discipline avait perdu toute vigueur et tout ressort, non seulement dans la troupe, mais parmi les officiers : les désordres et les vices qui allaient éclater pendant la guei^re de Sept Ans étaient nés pendant la guerre de la succession d'Autriche. Les impressions désolantes que Vauvenargues rapportait d'Allemagne à cet égard se retrouvent dans un curieux fragment qu'il avait intitulé lui-même : Sur les armées d'à présent. « Le courage, dit-il, que nos ancêtres admiraient comme la première des vertus, n'est plus regardé, peu s'en faut, que comme une erreur populaire ; et, quoique tous n'osent avouer dans leurs discours ce sentiment, leur conduite le manifeste. Le service de la patrie passe pour une vieille mode, pour un préjugé; on ne voit plus dans les armées que dégoût, ennui, négligence, mui^mures insolents et téméraires; le luxe et la mollesse s'y produisent avec la même effronterie qu'au sein de la paix; et ceux qui pourraient, par l'autorité de leurs emplois, arrêter le progrès du mal, l'entretiennent par leur exemple. Des jeunes gens, poussés par la faveur au delà de leurs talents et de leur âge, font ouvertement mépris de ces places qu'ils ne méritent pas, en effet, d'occuper; des grands, qui seraient tenus, par le seul respect de leur nom, à cultiver l'estime et l'affection de leurs troupes, se cachent, puisqu'il faut le dire, ou se
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cantonnent, et forment jusque dans les camps de petites sociétés où ils s'entretiennent encore du bon ion, et regrettent l'oisiveté et les délices de Paris. Ces messieurs s'ennuient du genre de vie que l'on mène à l'armée ; et comment pourraient-ils s'en contenter, n'ayant ni le talent de la guerre, ni l'estime de leurs troupes, ni le goût de la gloire? » Et il achève le tableau par cette phrase où l'allusion personnelle est évidente : « Pendant ce temps, les officiers sont accablés de dépenses que le faste des supérieurs introduit et favorise ; et bientôt le dérangement de leurs affaires, ou l'impossibilité de parvenir et de mettre en pratique leurs talents, les obligent à se retirer, parce que les gens de courage ne sauraient longtemps souffrir l'injustice ouverte, et que ceux qui travaillent pour la gloire ne peuvent se fixer à un état où l'on ne recueille aujourd'hui que de la honte ».
Ces diverses raisons mûrement considérées, le parti d'abandonner le service militaire s'était arrêté dans son esprit. L'arabition littéraire était étrangère à cette décision, et les conseils de Mirabeau n'y étaient pour rien. A cette époque de sa vie, Vauvenargues conservait encore un goût trop vif de l'action extérieure pour se laisser attirer vers la carrière des lettres. Il songeait à la diplomatie.
Cette idée s'était présentée déjà à son esprit quelques mois auparavant, dans l'intervalle des deux