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Essai sur rjiic/tjitcs cuiaclcrcs

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mante du poète, on n'y rencontre jamais les vues claires et pratiques de riiorame d'Etat. Quant aux opinions qu'il s'était formées au contact des faits, elles ne révèlent en lui qu'une intelligence médiocre des affaires administratives et diplomatiques. Sous ce rapport, le grand conflit européen dont il a eu pendant deux ans le spectacle sous les yeux, ne lui a rien appris. Dans la guerre de la succession d'Autriche il n'a pas su voir au delà du cercle de son observation immédiate : le sens et la portée des graves questions qui se débattaient au centre de l'Allemagne semblent lui avoir tout à fait échappé. Supposez, au contraire, un Retz participant aux mêmes événements, témoin des folles ambitions de Belle-lsle, de lliéroïsme de Marie- Thérèse, des convoitises et des intrigues de Frédéric, comme il eût vivement saisi l'ensemble et le détail des choses! quelle collection originale de maximes politiques on eût certainement tirée du recueil de ses impressions quotidiennes !

Quoi qu'il en soit, dès son retour à Arras (décembre 1743 , Vauvenargues résolut de mettre son projet à exécution et, sans plus tarder, il adressa au roi la requête suivante :

« Sire,

« Pénétré de servir, depuis neuf ans, sans espérance, dans les emplois subalternes de la guerre.

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avec une faible santé, je me mets aux pieds de Votre Majesté, et la supplie très humblement de me faire passer du service des armées, où j'ai le malheur d'être inutile, à celui des affaires étrangères, où mon application peut me rendre plus propre. Je n'oserais dire à Votre Majesté ce qui m'inspire la hardiesse de lui demander cette grâce; mais peutêtre est-il difficile qu'une confiance si extraordinaire se trouve dans un homme tel que moi, sans quelque mérite qui la justifie.

« Il n'est [)as besoin de rappeler à Votre Majesté quels hommes ont été employés, dans tous "les temps, et dans les. affaires les plus difficiles, avec le plus de bonheur. Votre Majesté sait que ce sont ceux-là mêmes qu'il semblait que la fortune en eût le plus éloignés. Et qui doit, en effet, servir Votre Majesté avec plus de zèle qu'un gentilhomme qui, n'étant pas né à la cour, n'a rien à espérer que de son maître et de ses services? Je crois sentir, Sire, en moi-même, que je suis appelé à cet honneur, par quelque chose de plus invincible et de plus noble cjue l'ambition. »

Cette lettre et celle c[u'il envoyait par le même courrier à Amclot , ministre des affaires étrangères, pour solliciter un emploi dans son département, étant restées sans réponse, Vauvcnargues revint bientôt à la charge avec une certaine vivacité. « Je suis sensiblement touché, écrivait-il de

nouveau au nilnistre, que la lettre que j'ai eu l'honneur de vous écrire, et celle que j'ai pris la liberté de vous adresser pour le roi, n'aient pas pu attirer votre attention. Il n'est pas surprenant, peut-être, qu'un ministre si occupé ne trouve pas le temps d'examiner de telles lettres; mais, monseigneur, me permettez-vous de vous dire que c'est cette impossibilité morale où se trouve un gentilhomme qui n'a que du zèle, de parvenir jusqu'à son maître, qui fait le découragement que l'on remarque parmi la noblesse des provinces, et qui éteint toute, émulation?

« J'ai passé, monseigneur, toute ma jeunesse loin des distractions du monde, pour tâcher de me rendre capable des emplois où j'ai cru que mon caractère m'appelait, et j'osais penser qu'une volonté si laborieuse me mettrait, du moins, au niveau de ceux qui attendent toute leur fortune de leurs intrigues et de leurs plaisirs. Je suis pénétré, monseigneur, qu'une confiance, que j'avais principalement fondée sur l'amour de mon devoir, se trouve entièrement déçue. Ma santé ne me permettant plus de continuer mes services à la guerre, je viens d'écrire à M. le duc de Biron, pour le prier de nommer à mon emploi. Je n'ai pu, dans une situation si malheureuse, me refuser de vous faire connaître mon désespoir : pardonnez-moi, monseigneur, s'il me dicte quelque expression qui ne soit

pas assez mesurée. Je suis, avec le plus j)rotond respect, etc. »

Il est probable que cette seconde requête, malgré une réponse assez vague d'Amelot, n'aurait pas eu plus de succès que la première, si une influence puissante ne s'était exercée en faveur du jeune oflicier démissionnaire, celle de Voltaire.

Le protecteur et le protégé ne se connaissaient que depuis peu de temps, et leurs relations forment un des chapitres les plus curieux de l'histoire littéraire du xviii"^ siècle.

Pendant le court séjour que Vauvenargues avait fait en France pour rétablir ses forces, entre la retraite de Prague et la campagne de Dettingen, il avait eu l'idée d'écrire à Voltaire, qu'il n'avait jamais vu, pour soumettre à son autorité une question de critique qui depuis longtemps, disait-il, le préoccupait, celle de la grandeur respective des génies de Corneille et de Pvacine. 11 reprochait à l'auteur du Ciel la recherche des âmes et des situations extraordinaires, le caractère forcé et « supérieur à la nature « de tous ses héros, l'impuissance à « donner de la vie à ses propres inventions », le mauvais goût, l'emphase et la déclamation ; il lui reprochait surtout de s'être inspiré des Latins et des Espagnols, et d'avoir préféré leur « enflure » à la simplicité noble et touchante des « divins génies de la Gi'ècc ». Et il poursui-

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vait : « Racine n'est j)as sans défauts : quel homme en fut jamais exempt? mais qui donna, jamais, au théâtre, plus de pompe et de dignité? qui éleva plus haut la parole, et y versa plus de douceur? Quelle facilité, quelle abondance, quelle poésie, quelles images, quel sublime dans Athalic, quel art dans tout ce qu'il a fait! quels caractères! Et n'est-ce pas encore une chose admirable qu'il ait su mêler aux passions, et à toute la véhémence et à la naïveté du sentiment, tout l'or de l'imagination? En un mot, il me semble aussi supérieur à Corneille par la })oésie et le génie, que par l'esprit, le goût et la délicatesse. » — « Les héros de Corneille, écrivait-il encore, disent de grandes choses sans les inspirer; ceux de Racine les inspirent sans les dire. »

Peut-être se montrait-il trop sensible aux défauts de Corneille, à cette grandeur outrée, bien différente en effet de la grandeur vraie, et n'admirait-il pas assez franchement les parties supérieures de ce puissant génie. Mais jamais on n'avait encore mieux apprécié, mieux « aimé >•> plutôt Racine; car dans le sentiment que Vauvenargues exprime à son égard il y a presque de la tendresse.

Au ton de cette lettre, ix des réflexions telles que celle-ci : « De mille personnes qui lisent il n'y en a peut-èlre pas une qui ne préfère en secret l'esprit de M. de Fontenelle au sublime de M. de

Meaux, et l'imagination des Lettres persanes à la perfection des Lettres provinciales; c'est que les choses ne font impression sur les hommes que selon la proportion qu'elles ont avec leur génie » ; à toutes ces marques d'une pensée originale et forte, Voltaire discerna avec une sûreté de coup d'œil qui fait honneur à sa critique le talent inconnu qui s'adressait à lui. Il prit aussitôt la plume et expédia « à Monsieur de Yauvenargues, capitaine au Régiment du Roi », une réponse fort longue : « Depuis que j'entends raisonner sur le goût, lui disait-il, je n'ai rien vu de si (in et de si approfondi que ce que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire. Il n'y avait pas quatre hommes, dans le siècle passé, qui osassent s'avouer à eux-mêmes (jue Corneille n'était souvent qu'un déclamateur; vous sentez, monsieur, et vous exprimez cette vérité, en homme qui a des idées bien justes et bien lumineuses. Je ne m'étonne point qu'un esprit aussi sage et aussi (in donne la ))référence l\ l'art de Racine, à cette sagesse toujours éloquente, toujours maîtresse du cœur, cpii ne lui fait dire que ce qu'il faut, et de la manière dont il le faut; mais, en même temps, je suis jjcrsuadé ((ue ce même goût, qui vous a fait sentir si bien la supériorité de l'art de Racine, vous fait admirer le génie de Corneille. )> Et Voltaire terminait sa lettre par ces mots qui, sous sa plume, étaient un singulier hom-

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mage : « Je suis fâché que le parti des armes, que vous avez pris, vous éloigne d'une ville où je serais à portée de m'éclairer de vos lumières » (15 avril 1743j.

L'auteur de Zaïre et des Lettres philosophiques joignait à sa réponse un exemplaire de tous ses ouvrages.

La dispute sur la préférence de Racine à Corneille n'offre plus grand intérêt à nos yeux, et ces sortes de jugements, dans ce qu'ils ont d'absolu, nous semblent aujourd'hui peu sérieux en matière d'art et de littérature. Cinquante années après Vauvenargues, Schiller, Schlegel, et toute l'école allemande avec eux, pourront rouvrir le débat et se jirononcer aussi en faveur de Racine, sans que la question ait fait un pas. Mais cet échange de vues était un heureux début pour le jeune penseur, encore sans nom, auprès de l'illustre écrivain qui possédait la faveur publique. Quand leurs relations, interromjjues un instant par la campagne d'été de 1743, se renouèrent, la sympathie intellectuelle de Voltaire pour Vauvenargues était devenue de l'amitié.

Cette amitié fut marquée dans le cœur de Voltaire d'un caractère qu'aucun de ses attachements ne porta jamais; il éprouvait en présence de Vauvenargues un scnlinicnt que personne au monde ne sut lui inspirer cl (|ui semblait même étranger à

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SU nature : le respect. Dès le début de leurs rapports et malgré la différence .des âges (Voltaire avait 49 ans lorsqu'ils se connurent!, il subit l'ascendant moral de son jeune ami; il reconnaissait en lui une créature d'élite, une âme d'une autre race, un être supérieur à son temps : « Ce siècle, lui disait-il, ne vous méritait pas; mais enfin il vous possède, et je bénis la nature ».

Marmontel, introduit dans l'intimité de ces deux rares esprits, a tracé dans ses Mémoires un tableau charmant des entretiens où chacun d'eux livrait le meilleur de soi, ce qu'il avait de plus vif, de plus naturel et de plus convaincu : « Les conversations de Voltaire et de Vauvenargues, écrit-il, étaient ce que jamais on peut entendre de plus riche et de plus fécond. C'était, du côté de Voltaire, une abondance intarissable de faits intéressants et de traits de lumière. C'était, du côté de Vauvenargues, une éloquence pleine d'aménité, de grâce et de sagesse. Jamais dans la dispute on ne mit tant d'esprit, de douceur et de bonne foi, et, ce qui me charmait plus encore, c'était, d'un côté, le respect de ^'auvenargues pour le génie de \ oltaire, et, de l'autre, la tendre vénération de Voltaire pour la vertu de Vauvenargues : l'un et l'autre, sans se flatter, ni par de vaines adulations, ni par de molles complaisances, s'honoraient à mes yeux par une liberté de pensée qui ne troublait jamais l'harmonie et l'accord de

leurs sentiments mutuels '. » Et, quarante ans plus tard, le même Marmontel, se rappelant avec émotion ces belles heures de sa jeunesse, se prenait à regretter que l'auteur de Zaïre n'eût pas fait pour Yauvenargues ce que Platon et Xénophon avaient fait pour Socrate, et n'eût pas fixé, en quelques Dialogues de forme antique, le souvenir et comme le parfum de ces entretiens exquis ^. La correspondance qu'échangeaient les deux amis ne témoigne pas seulement de la tendre affection qui les unissait; elle révèle encore le prix que Voltaire — si impatient, par nature, de toute critique, si indocile aux conseils — attachait aux jugements littéraires de son jeune confident. Je citerai, à cet égard, une lettre de Yauvenargues, écrite en mai 174G, alors que Voltaire mettait la dernière main à sa tragédie de Sémiraniis ^. On sait que l'auteur de Mérope, jaloux des succès du vieux Crébillon, irrité de l'entendre appeler « le Sophocle du siècle », indigné de la préférence qu'on affectait de donner à Rhadaniiste et Catiima sur '/.aïre et Malinmet, avait résolu d'affirmer sa supériorité

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