Lettre à Mme d'Espagnac, 6 octobre
3. La tragédie de Sémiraniis, ooniposéc dans les premiers mois de 1746, pour les relevailles de la dauphine Alaric-ïhérèse, ne put être représentée que deux ans et demi plus tard, le 21) août 1748, à cause de la mort de cette jjriuccsse.
par un chef-d'œuvre indiscutable et d'écraser par un coup de maître le rival qu'on prétendait lui opposer. A(in de mieux marquer son intention et de donner })lus d'éclat à son triomphe, il avait fait choix du sujet de Scmiramis que trente ans auparavant Crébillon, alors dans la force de son talent, avait déjà mis à la scène. Les circonstances dans lesquelles Voltaire allait affronter le jugement du public avaient donc une particulière gravité. Sa tragédie terminée, il en adressa aussitôt le manuscrit à son ami et sollicita avec instance sa critique. Voici avec quel tact ^ auvenargues sut ménager l'amour-propre du grand écrivain qui le consultait et lui faire entendre un sage avis :
« Ce qui a fait que je vous ai si peu parlé de votre tragédie est que mes yeux souffraient extrêmement lorsque je l'ai lue et que j'en aurais mal jugé après une lecture si mal faite. Elle m'a paru pleine de beautés sublimes. Vos ennemis répandent dans le monde qu'il n'y a (pio votre premier acte qui soit supportable et que le reste est mal conduit et mal écrit. On n'a jamais été si horriblement déchaîné contre vous qu'on l'est depuis quatre mois. Vous devez vous attendre que la plupart des gens de lettres do Paris feront les derniers efforts pour faire tomber votre pièce. Le succès médiocre de ht Princesse de Ncwarre et du Temple de hi 'gloire leur fait déjà dire que vous
n'avez plus de génie. Je suis si choqué de ces impertinences qu'elles me dégoûtent non seulement des gens de lettres, mais des lettres mêmes. Je vous conjure, mon cher maître, de polir si bien votre ouvrage qu'il ne reste à l'envie aucun prétexte pour l'attaquer. Je m'intéresse tendrement à votre gloire, et j'espère que vous pardonnerez au zèle de l'amitié ce conseil dont vous n'avez pas besoin ^ »
Tant que Vauvenargues vécut, Voltaire lui prodigua les preuves de son affection; quand la mort les eut séparés, l'illustre écrivain se fit un pieux devoir de rendre à son ami disparu un hommage public de tendresse et de vénération. Un Éloge funèbre des officiers morts pendant la guerre de 11kl lui servit de prétexte à consacrer cette chère mémoire. « Par quel prodige avais-tu , à l'âge de vingt-cinq ans , la vraie philosophie et la vraie éloquence, sans autre étude que le secours de quelques bons livres? Gomment avais-tu pris un essor si haut dans le siècle des petitesses? Et comment la simplicité d'un enfant timide couvrait-elle cette profondeur et cette force de génie? Je sentirai longtemps avec amertume le prix de ton amitié C'est ta perte qui mit dans mon cœur ce
1. Voir, en tète du volume, le fac-similé de celle leltre, dont l'original est aux manuscrits du British Muséum (Eg. 41). Bien que non dalée, elle est certainement du lundi "23 mai 1746, car elle répond à un billet de Voltaire écrit la veille et qui porte la date du dimanche 22 mai 1746.
dessein de rendre quelque honneur aux cendres de tant de défenseurs de l'Etat, pour élever aussi un monument à la tienne. Mon cœur rempli de toi a cherché cette consolation », etc. Après ce morceau on peut relire la belle page de Pline sur la mort de Corellius Rufus, ou bien encore l'admirable lettre de Montaigne sur la mort de La Boétie : c'est le même sentiment, aussi pur et aussi touchant. A travers les âges, l'âme humaine est constante à ellemême : les fibres profondes rendent toujours les mêmes accents.
On s'est demandé quelle eilt été, si Vauvenargues avait vécu, son influence sur Voltaire. Il y avait entre eux une trop grande différence de nature et une trop forte disproportion de génie pour que cette action fût sérieuse. Et puis, pour dire toute ma pensée, je ne crois |v;is que leur intimité eût beaucoup duré : elle était nécessairement fragile et éphémère. Le temps était passé de ces grandes amitiés littéraires dont l'antiquité, la Renaissance et le xvii" siècle nous ont laissé de si beaux exemples. Ces nobles commerces des esprits et des âmes, qui faisaient le charme et la dignité de toute une vie, n'étaient plus possibles au siècle de Louis XV où les rivalités étnient si vives, où les amours-propres étaient si follement excités, où les parties les plus susceptibles de la personnalité humaine étaient exposées à de continuels froissements.
Sainte-Beuve pensait de même lorsqu'il écrivait en un chapitre de Port-Royal : « Pour exprimer toute ma superstition sur Vauvenargues, je me l'imagine en vérité comme le génie de Voltaire même, comme ce bon ange terrestre qui quelquefois nous accompagne ici-bas dans une partie du chemin sous la ligure d'un ami. Mais il vient un moment où la mesure est comblée; l'ange remonte; le bon témoin, le génie sérieux, solide, pathétique et clément, se relire trop offensé. Vauvenargues ' mourut et Voltaire, destitué de tout garant, alla de plus en plus à l'ironie, à la bouffonnerie sanglante, au ricanement de Pangloss, et à ne voir volontiers dans l'espèce entière qu'une race de Welches, une troupe de singes. »
A peine rentré en Finance (décembre 1743), Vauvenargues sentit les effets de la protection de Voltaire. Celui-ci, sans attendre d'en recevoir la confidence, avait pressenti que le génie (c'est le mot dont il se servait dès la seconde lettre) de son jeune ami devait se ti'ouver à l'étroit dans la carrière militaire et ne pouvait s'y développer. « Je vous avoue, lui écrivait-il, que je suis encore plus étonné que je ne l'étais que vous fassiez un métier, très noble à la vérité, mais un peu barbare, et aussi propre aux hommes communs et bornés qu'aux gens d'esprit. » Et il s'occupa aussitôt de trouver un autre emploi à son talent.
Voltaire était alors dans une période de faveur à la cour. Il revenait de sa fameuse ambassade à Berlin, et, si cette mission n'avait pas eu le succès qu'il en espérait, elle lui avait donné du moins un certain crédit au Département des Affaires étrangères. Il reprit à son compte les démarches cpie Vauvenargues avait tentées en vain auprès du ministre Amelot, et il eut la satisfaction d'annoncer bientôt à son jeune ami la promesse formelle d'une prochaine nomination dans la diplomatie.
Quand Vauvenargues reçut en Provence, où il était allé chercher un peu de repos, cette heureuse nouvelle, il n'était ])lus temps pour lui d'en profiter : toutes ses espérances venaient de s'écrouler. Une petite vérole, de l'espèce la plus maligne, quid'avait mis au plus mal, avait ruiné à jamais sa santé déjà si délicate. Défiguré par les traces de la maladie *, souffrant de la poitrine, presque privé de la vue, tout le corps |)erclus et épuisé, il se vit obligé de remercier le ministre des desseins qu'il avait eus un instant sur lui.
Quand on s'est proposé comme but dans l'existence la gloire, quand on a pris pour seul idéal l'ac-
1. L';iltéralioii rjiie les marques de la petite vérole avaient fnit subir à sa phvsionoiuic lui était particulièrcincut pénible ; elle lui causait un regret dont il a donné quelque part une explication assez louchante, lorsqu'il a parlé « de ces accidents qui défij^urent les traits naturels et qui empêchent que L'iiine ne se ntaaifeste ».
tion, quand on n'a rien ménagé pour réaliser son rêve, le coup est rude de se trouver, à trente ans, sans état, sans fortune, avec à peine la force de vivre. Cependant, Yauvenargues ne perdit pas courage; il pensait déjà que « le désespoir est la pire de nos erreurs », et tout ce qu'il y avait en lui d'ardeur et de fierté protesta contre la destinée qui l'accablait. Il était aussi de race trop haute pour tomber dans le défaut commun des natures vulgaires que les revers immérités et les déceptions prématurées aigrissent ou dépravent ù jamais : il garda sa sérénité, son amour de la vie, sa sympathie aux choses, son indulgence aux hommes. Mais si son âme sortait intacte, fortifiée même de cette épreuve, c'est par d'autres voies qu'elle devait désormais poursuivre son idéal. Puisque l'action effective, l'action réelle — celle qui se déploie dans la carrière des armes comme celle qui s'exerce dans la politique, — lui était interdite, il se rejeta vers l'action par la pensée.
Ce fut là, j'imagine, une heure grave et douloureuse, une de ces luttes intimes où se décide la destinée morale d'un homme.
Des considérations d'ordre très différent aggravaient, pour Yauvenargues, l'intensité de cette crise de conscience.
D'abord, le sort même de sa vie matérielle était enjeu. Sa famille, ne pouvant lui assurer une exis-
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tence indépendante, cherchait à le retenir en Provence; mais il sentait que le séjour de Paris, oii l'appelaient à la fois l'amitié de Mirabeau et les conseils affectueux de ^'oltaire, était nécessaire à son développement intellectuel et moral, et que vivre dans la retraite au château de Vauvenargues, c'était se condamner à l'impuissance et à l'étiolement : si étroite et si pénible que dût être sa vie à Paris, il la préférait cent fois à celle où on voulait le contraindre, parce qu'il l'estimait seule digne de lui. Son père opposa à ces projets une résistance qui semble avoir été assez vive, soit qu'il les désapprouvât formellement *, soit que, par tendresse pour son fils, il ne le vît pas sans inquiétude s'engager, loin de lui, dans une existence qui serait pleine de risques, de difficultés et de misères. A défaut de docuujents explicites sur ce point de la vie de Vauvenargues , la biographie d'un autre penseur — bien différent par la forme du génie et
1. Vauvcnai'g'ues semble avoir fait allusion à celle désapprobation dans un fragment de l'Essai sur quelques caractères (§ 47) ; les détails en sont curieux : « Anselme est outré que son fils témoigne du goût pour les sciences ; il lui brûle ses papiers et ses livres, et comme il a su que ce jeune homme avait fait un souper avec des gens de lettres, il l'a menacé de l'envoyer à la campagne, s'il continuait à voir mauvaise compagnie. « Que ne lisez-vous, lui dit-il, puisque « vous aimez la lecture, l'histoire de votre maison? Vous ne « trouverez pas là des savants, mais des hommes de la bonne « sorte; c'est vous qui serez le premier pédant de votre « race !
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par les idées, mais égal par la noblesse du caractère et presque parent par l'infortune — Leopardi, — suffirait à nous instruire : les supplications éloquentes que le poète-philosophe italien adressait au comte Monaldo pour se soustraire à l'atmosphère étouffante de Recanati nous donnent, sans doute, le ton et le sens de celles que le vieux marquis de Vauvenargues dut entendre de son lils. Celui-ci (comme il advint aussi à Leopardi) finit cependant par passer outre aux volontés paternelles et sacrifia le bien-être, dont son corps épuisé de maux avait tant besoin, aux fins supérieures que poursuivait sa pensée.
Pour une âme forte et courageuse, le renoncement aux commodités de la vie était encore facile; mais l'adoption de la carrière des lettres entraînait pour Vauvenargues un sacrifice dun autre genre et qui dut paraître plus pénible à sa nature fière, sensible à l'excès, toute pénétrée des traditions et des préjugés de sa race.
C'était, en effet, un parti délicat pour un gentilhomme de faire profession de littérature. Dans l'armée, où Vauvenargues avait vécu jusqu'alors, un esprit très étroit régnait à cet égard, beaucoup plus étroit que dans la société aristocratique de Versailles et de Paris qui, en rapports ])lus directs avec les honimcs de lettres, savait dcjà fort bien les attirer et les flatter, si du moins elle ne les
estimait. Il était assez naturel aussi, assez humain que Vauvenargues, dont le marquisat n'était pas ancien, n'eût pas l'esprit très libéral sur ce point, et hésitât à s'élancer dans une voie où un Bussy et un La Rochefoucauld n'avaient pas craint de dé^ roger.
Mais ce n'étaient pas seulement des préjugés de caste, c'étaient aussi des répugnances de tempérament qui l'arrêtaient. Vers le temps de la Régence, l'écrivain, tel qu'il existait au xvii" siècle, s'était transformé en homme de lettres ; il ne vivait plus hors du monde ou sur les confins du monde; il s'y était mêlé, et sa moralité y avait considérablement perdu. A quelques exceptions près, il n'est pas de race plus méprisable que cette gent littéraire du xviii" siècle, plate, servile, orgueilleuse, libertine, débraillée, vivant à l'aventure ou entretenue des pensions qu'elle mendiait, parasite et payant son écot d'une saillie, d'une flatterie ou d'une épigramme, masquant la bassesse de son âme sous l'insolence de ses propos, sans caractère ni dignité. S'il ne la connaissait pas encore d'expérience, Vauvenargues la devinait fort bien, et lorsque Mirabeau, dont la nature se froissait moins facilement, lui en vantait l'agréable commerce, il répondait d'instinct à son ami : « Je vous dirai franchement ([u'ntcz quehpies grands génies dont je respecte les noms, le reste ne m'inq)ose pas » ; et
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il leur adressait le plus grave de tous les reproches, celui de « ne point sentir et de n'avoir point d'âme ».
Il faudra que de grands changements se soient opérés dans l'esprit de Vauvenargues, qu'il ait beaucoup souffert et beaucoup pensé, pour qu'il en arrive à déclarer « qu'il vaut mieux déroger à sa qualité qu'à son génie ». Et encore ne se sera-t-il pas assez affranchi de ses préjugés et de ses scrupules pour consentir à signer de son titre * et de son nom son premier livre, le seul qui ait été publié de son vivant.
^Nlais ces diverses considérations, si importantes qu'elles fussent, ne durent tenir cependant qu'une place secondaire dans la crise que traversait alors Vauvenargues. Le point capital de ce conflit intime fut l'antithèse absolue, la séparation profonde qu'il apercevait entre le monde de l'action et celui de la pensée. A ses yeux, il n'existait encore quune seule forme d'action, celle qui se traduit dans toutes les manifestations extérieures de notre activité. Il ne savait pas que, à côté de ce mode d'activité dont le monde sensible est le théâtre, il en existe un autre qui s'exerce non pas dans la réalité immédiate de la vie, mais dans une réalité supérieure, dans le monde
1. VauvcnargTics avait pris le titre de marquis, du vivant même de son père; car celui-ci lui survécut de près de quinze ans.
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idéal. 11 ne voyait pas clairement qu'une pensée est aussi une action, moins perceptible sans doute aux yeux du vulgaire, moins prompte peut-être dans ses effets, mais mille fois plus durable et })lus lointaine dans ses résultats, infiniment puissante et féconde dans ses répercussions mystérieuses, et que si, dans l'ordre des faits, il est peu d'actes humains dont les conséquences aient de beaucoup survécu à celui qui l'exécute, de beaux sentiments, de glandes idées opèrent à travers les siècles comme des actions continues et éternelles. Il ne pouvait pas savoir enfin que c'étaient Montesquieu, Voltaire et Rousseau qui seraient les maîtres de son siècle, que les plus grands faits d'ordre politique paraîtraient de bien modestes événements, comparés aux Lettres philosophiques, l\V Esprit des lois et au Contrat social y et que la longue série de guerres qui allait s'ouvrir cincjuante années après lui, la |)lus prodigieuse dépense d'activités humaines que le monde ait jamais faite, aurait une action moins profonde sur les âmes et produirait des effets historiques moins durables que quelques paroles sonores échappées d'une bouche éloquente ou (pielques pages légères dépositaires d'une pensée forte et hardie.
Yauvenargues a consigné en maint endroit de sa correspondance et de ses œuvres le souvenir des troubles qu'éprouva sa conscience à l'heure oii il lui fallut choisir une carrière nouvelle et des regfrets
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que lui causa le renoncement à la vie active. « Je suis au désespoir, écrivait-il à son ami Saint- Vincens, d'être réduit à un parti qui me répugne dans le fond autant qu'il déplaît à ma famille; mais la nécessité n'a point de loi. » Ailleurs, parlant de l'homme d'action qui s'est condamné à être homme de lettres, il faisait allusion à ces « luttes intérieures » qu'il livre en lui « contre les dégoûts et les humiliations de son métier * ». Il déplorait aussi la triste condition de celui qui, tandis que les autres hommes accomplissent de brillantes existences , doit se résigner à les raconter. Il disait enlin, comme pour se consoler d'avoir abandonné les traces des héros de l'action, des Richelieu, des Condé, des Turenne : « Si nous ne sommes pas à même d'exécuter de si grandes choses que ces hommes illustres, qu'il paraisse du moins, par l'expression de nos pensées, que nous n'étions pas inca])ables de les concevoir - ».
Qui sait pourtant si la destinée ne lui fut pas charitable de le soustraire à l'obligation de poursuivre plus longtemps son glorieux idéal. Réunissait-il bien en lui les conditions nécessaires pour l'atteindre? Dans son amour de la vie active, ne se faisait-il pas illusion sur son aptitude à la pratiquer? Ses qualités étaient-elles vraiment celles par